‹ Notice biographique sur J.-B. MolièreChapitre 153 sur 236 · Acte V, scène u, p. igS-igS · texte numérisé non relu

Acte V, scène u, p. igS-igS

1er. Le noble seigneur dont la pièce nous fait le portrait n'est plus le marquis ridicule qu'on nous avait fait connaître. Satire beaucoup plus grave, Molière l'a peint sous de noires couleurs. C'est sans doute ce qu'avaient fait aussi Tirso et ses imitateurs ; mais le nouveau Don Juan a cessé d'être un Espagnol; dans sa dépravation finement spirituelle, et revêtue d'élégance, c'est, à ne pas s'y méprendre, un de ces courtisans français précurseurs des roués de la Régence; car il y en avait déjà de ce caractère, qui ne purent facilement se dissimuler qu'ils avaient servi de modèles : grande liberté que le peintre avait prise avec eux. Sur cette merveilleuse comédie, qui est d'un caractère unique dans l'ceuvre de Molière, il y aurait bien d'autres choses à dire; mais ici l'on doit s'attacher surtout à ce qui en a fût un des épisodes du combat dans lequel, depuis l'année précédente, son auteur s'était engagé.

Le dénonciateur des criminelles intentions du Festin de Pierre ne fut pas cette fois un homme d'Église, mais un avocat au Parlement, dans lequel on a cru découvrir, sur d'assez forts indices, le janséniste Rarbier d'Aucourt, qui s'était voulu cacher sons le pseudonyme de Rochemont. Ses Observations sur la comédie jouée le i5 février i665 parurent avec une permission datée du i8 avril suivant. Molière y est accusé comme « un farceur qui fait plaisanterie de la religion, qui tient école du libertinage, et qui rend la majesté de Dieu le jouet d'un mattre et d'un valet de théâtre, d'un athée qui s'en rit et d'un valet, plus impie que son maître, qui en fait rire les autres ». C'était « à la face du Louvre, dans la maison d'un prince chrétien » (c'est-à-dire dans le Palais-Royal, apparemment destiné à donner de plus édifiantes leçons), que l'on venait renverser tons les fondements de la religion. Le cardinal Chigi, indulgent pour le Tartuffe^ n'échappe pas lui-même à une verte semonce : « Il semble, à entendre Molière, qu'il ait un bref particulier du Pape pour jouer des pièces ridicules, et que M. le Légat ne soit venu en France que pour leur donner son approbation. » Le passage sur le Moine bourru^ un de ceux qui furent retranchés après la première représentation, est particulièrement cité dans les Observa-

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iiotu^ avec quelques altérations qui l'aggrayent, afin de donner plus de poids à l'accusation d'avoir confondu cette absurde superstition avec la croyance aux mystères. JUb sieur de Rochemont conclut par l'espoir que le bras « qui * est l'appui de la religion abattra tout à fait ce monstre (t impiété) et confondra à jamais son insolence ».

Le prince de Conti, dans son Traité de la comédie^ ne se montra pas moins scandalisé du Festin de Pierre^ ne voyant nulle part une école d'athéisme plus ouverte^.

La défense de Molière a été présentée dans deux réponses aux Observations *, assez habilement dans l'une d'elles, oo l'on remarque surtout une parole du roi, disant à ceux qui appelaient son attention sur les impiétés débitées par Don Juan : « Il n'est pas récompensé. » L'apologie est courte, et n'aurait pas été très accablante pour les censeurs, si elle n'avait pas été prononcée par une bouche dont Jes arguments ne souffraient pas alors de discussion.

Aujourd'hui l'on n'est pas obligé de les tenir pour péremptoires. Nous avons toute liberté de jugement sur les intentions de Molière. Souvent on les a voulu faire beaucoup trop noires ; mais elles ont été assurément celles d'un homme qui s'était promis de braver les persécuteurs du Tartuffe en leur prouvant qu'ils ne l'avaient pas fait reculer dans les hardiesses de sa liberté. Il n'y a pas d'apparence qu'il ait voulu prêcher l'athéisme. H nous semble évident, comme nous l'avons déjà dit', qu'il a entendu adhérer au « petit sens », au « petit jugement » de Sganardle^ malgré la forme risible qu'il a donnée à sa philosophie, pour qu'elle ne le fasse pas sortir de sa simplicité d'esprit. Il a toutefois beaucoup osé dans le portrait de son incrédule, qui, tout coquin qu'il soit représenté, montre jusqu'à la fin de brillantes qualités d'esprit et d'audace intrépide. Diaboliquement séduisant, il paratt ainsi plus vrai et vivaut. L'art trouve là son compte. Mais de moins intolérants que Rochemont et le prince de Gonti purent être d'avis que

I. Seniimenti des Pères de V Église^ à la suite du Traité^ p. 14. a. Nous les avons iosërëet au tome Y, p. 93s-i55. 3. Voyes ci-dessus, p. 60 et 61.

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le thëltre, malgré le coup de foudre final, ne montrait pas ■ans inconvénient une si brillante peinture du dangereux scepticisme qui dès lors avait envahi beaucoup d'âmes. La scène du pauvre, dans laquelle d'ailleurs (il est juste de le reconnaître) rhonnêtë mendiant paratt seul grand, est sin« gnlièrement hardie ; et après qu'il a refusé de blasphémer pour obtenir l'aumône sollicitée par sa faim, le louis d'or donné « pour l'amour de l'humanité » est un y*ait qui donne trop à penser. Il a mérité les applaudissements ' du siècle suivant, dont Molière semblait avoir d'avandfe entendu le langage.

En résumé, reconnaissons dans son œuvre le besoin qu'avait son génie de sonder jusqu'au fond tout caractère cpii s'offrait i son pinceau; mais ne refusons pas d'y voir en même temps un acte de guerre, non contre la croyance en Dieu^ ipais contre des fanatiques auxquels il a voulu signilier qu'il défendrait jusqu'au bout le libre domaine de la comédie contre leur prétention de le rétrécir.

Au milieu des clameurs que le Festin de Pierre soulevait, Louis XIYse trouva pour la seconde fois dans quelque embarras, et partagé entre son goût pour Molière et la nécessité de ne pas rester tout à fait sourd aux voix qui déclaraient la religion outragée et réclamaient pour elle sa protection. Il n'interdit pas les représentations de la pièce ; mais, après la première, ce fut certainement lui qui fit donner avis de supprimer, sinon la pièce tout entière, les passages du moins signalés comme scandaleux. Même ainsi corrigée, la comédie, dont le succès est attesté par les belles recettes, n'eut pas la vie longue, et l'on ne saurait croire sa mort naturelle. La dernière représentation, qui n'était que la quinzième, fut donnée le %o mars. Il faut bien qu'on ait été invité à ne pas faire reparaître la pièce après les vacances de Pâques. Baillet, dans ses Jugemens des sçavans*^ a dit : « Elle doit passer pour une pièce supprimée. Du ▼ivant de Molière, elle ne fut plus représentée, elle ne fut pas même imprimée. »

il se trompait; elle l'avait été, mais seulement en i68a,

I. Au tome lY, cinquième partie, qui est de 1686, p. 1 1 1 et 1 1 3.

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dans les CÊuvres posthumes. Les retranchements qd avaient été faits an texte, au temps des représentations, ne furent plus jugés ^suffisants; on exigea plusieurs cartons après l'impression. Mais de tels monuments de l'art défient tbutes les précautions des censeurs. En vain on les a mutilés : la postérité avertie sait faire d'heureuses fouilles, finit par retrouver les parties brisées, de ces chefs-d'œuvre, et, sauf quelques détails peut-être, les restaure pleinement.

En x665, Louis XIY était peu disposé à se scandaliser d'une comédfe et à gêner Molière. Si, pour donner satisfaction aux plaintes, dont il était ennuyé, il avertit, sans faire de bruit, qu'il valait mieux ne pas laisser trop longtemps le Festin de Pierre à la scène, il montra d'une manière éclatante qu'on s'était efforcé sans succès d'en perdre l'aatemr dans son esprit. Dès le mois d'août de cette même année, la troupe de Molière était venue à Saint-Germain. II lui donna six mille livres de pension. H fit plus, il demanda à son frère de la lui céder, et dit à Molière qu'il voulait qu'elle lui appartint désormais. Elle prit alors le titre de Troupe du Roi, les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne gardant celui de Troupe rofoie. S'il n'est pas trop subtil de chercher entre les deux quelque différence, celui de Troupe du Roi semblerait le plus honorable, comme marquant plus particulièrement qu'elle était attachée à la personne même.

C'était bien l'auteur de Tartuffe et de Don Juan qui recevait cette faveur très significative, car depuis ces deax ouvrages il n'avait rien produit qui la pût expliquer.

Nous ne compterons pas comme y ayant eu des droits on prologue qu'appelé à Versailles le ii juin, il avait ajouté an Favori de Mlle des Jardins', et qui ne nous a pas été conservé. Voici ce que nous en savons : « On a joué, dit le Registre de La Grange, le Favory dans le jardin, sur un théâtre tout garni d'orangers. M. de Molière fit un prologue en marquis ridicule, qui voulott être sur le théâtre malgré les gardes, et eut une conversation risible avec une marquise ridicule, placée au milieu de l'assemblée. » La perte du Pro-

I. Registre, p. 74. — On a aussi le témoignage de Mlle des Jar-

logue dte pour nous à cette représentation son principal intérêt, mais lui laisse tcmtefois celai-ci, qu'elle montre le roi aussi décidé que jamais, malgré les criailleries contre Molière, à ne point se passer de son talent dans les fêtes galantes qu'il donnait, et toujours prêt à lui donner toute liberté de l'amuser aux dépens des marquis, qu'il savait plus tolérants, ou plus faciles à faire taire que les dévots. Il est cependant regrettable que la petite scène improvisée par Molière n'ait pas été recueillie. Ses moindres bagatelles ne pouvaient manquer d'un sel piquant. Quant à la pièce de Mlle des Jardins, la Coquette ou le Favori^ qui avait été jouée pour la première fois au Palais-Rojal, le a4 avril, elle ne nous intéresse que par la bonne fortune qu'elle a eue de paraître è Versailles avec la recommandation du badin prélude dont le grand comique lui fit l'honneur. En ayant cependant parlé par occasion, il nous sera permis, en souvenir des Fdcheuxy où plutôt de la fête de Vaux, de dire deux roots de cette singularité, qu'on y reconnaissait facilement une continuelle allusion à la disgrâce de Fouquet et à la cause la plus délicate à rappeler de cette disgrâce, une jalousie du monarque amoureux. Pour que Louis XIV ne se soit pas offensé de cette indiscrétion, et particulièrement de la leçon de clémence que l'on semblait lui donner, il fallait qu'il fût de bien bonne humeur et disposé à une parfaite tolérance des privilèges de la comédie.

Le premier ouvrage de Molière représenté par la troupe, depuis qu'elle avait obtenu le titre de troupe du roi, fut V Amour médecin. Cette pièce, entremêlée d'entrées de bal« let, était encore une de ces esquisses rapidement crayon-

dins dans sa Description de la brillanie fite^ où elle loue ainsi Molière :

Cet homme si fameux que PuniTers admire, Dont la fine morale instruit en faisant rire. Du marquis ridicule enrichit le tableau.

Robinet, dans sa lettre en Ters du ai juin x665, dit que le beau régale de Versailles, qu'il appelle aussi un cadeau^ fut donné dans la nuit du I S au 14. n l'a décrit longuement, mais sans parler du Prologue.

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nées ponr le divertissement de Louis XIV et de sa cour* Molière nous avertit dans son avis Au ledeurqae de tous les impromptus commandés par le roi, celui-là « proposé, fait, appris et représenté en cinq jours »,[a été le plus précipité. Aussi en parle-t-il comme d'une de ces petites pièces auxquelles le jeu du théAtre, « les airs et les symphonies de l'incomparable Monsieur Lully, mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseurs », donnent des grâces dont elles ont peine à se passer. A le prendre au mot, il faudrait se contenter de la simple mention de cet impromptu. Mais, outre qu'il est plein d'esprit, il se recommande au bio^fraphe de Molière comme étant l'acte le plus fortement marqué jusque-là de cette hostilité contre la médecine, que,depiûs, il ne s'est pas lassé de continuer, même à la veille de son dernier jour. Le voici donc bravant de nouveaux ennemis, comme s'il n'en avait pas d'assez nombreux déjh^ et de plus sérieux. Que lui avait fait la Faculté ? On contait une anecdote qui, méritât-elle plus de confiance, ne rendrait pas vraisemblable une implacable rancune. On la trouve chez le Boulanger de Chalussay* et chez Grimarest, qui Va ornée de quelques circonstances un peu différentes dans lesquelles il mêle la Du Parc*. Dans l'un et l'autre récit, Molière, logé chez un médecin, se voit signifier congé. La femme du désobligeant propriétaire se procure un billet pour aller voir jouer, sans payer, les comédiens du Palais-Royal. Le billet est refusé par l'ordre de Mlle Molière, qui fait mettre la dame à la porte. Le médecin n'endure pas l'affront et obtient un arrêt qui condamne Molière et sa femme. Telles auraient été les vexations qui engagèrent notre poète dans une guerre inexpiable contre le docte corps.

Il n'y a là sans doute qu'un bruit sans vraisemblance, imaginé parles médecins, qui aimèrent mieux expliquer l'acharnement de Molière à les cribler de ses traits par une querelle de femmes, que de le laisser attribuer à une indignation inspirée par leur charlatanisme et par leurs âneries, dont les preuves ne manquaient pas en ce siècle-là.

I. Èlomirê hypoeondre, acte I, scène m, p. i6 et 17» s. La Kie de M, de Molière^ p. 74-77.

SUR MOLIÈRE. Sag

Depuis longtemps la médecine était poar la comédie un sujet de facéties, où Molière savait, à son tour, qu'il trouverait un des plus infaillibles moyens de faire rire; mais, en i665, devenu un mattre dans son art, il ne se pouvait plus contenter des lazzis des anciennes farces, de leurs grosses caricatures qui ne tiraient pas à conséquence ; à ses fantaisies les plus gaies il voulait mêler de sérieuses corrections, et mettre le doigt sur la plaie toutes les fois que, médecin lui-même, et meilleur médecin que ceux de la Faculté, il soignait quelque maladie des hommes. Alors, sans être moins amusant,' il ne riait plus qu'en philosophe. Aussi, du jour oii il s^empara des médecins, il était inévitable que, dans les portraits satiriques qu'il fit d'eux, il ne leur épargnât pas de fortes vérités.

Pourquoi, cependant, a-t-il tant insisté, et les a-t-il frappés sans trêve ? 11 faut bien croire qu'il leur en voulait tout particulièrement. C'est qu'il y avait chez lui quelque chose de plus que la révolte du bon sens contre un art, dont le pédantisme, souvent grotesque alors, ne lui cachait pas l'insuffisance : ce devait être une colère de malade devenu, par expérience, défiant de ses vains secours. Son incessant travail l'accablait de fatigues, que les chagrins de son intérieur aggravaient. Si l'on avait tenu le journal de sa santé, comme on a fait pour le roi, il pourrait bien se faire que Ton n'y eût pas trouvé Chalussay en faute, lorsqu'il le représente comme déjà malade avant d'avoir écrit son Amour médecin^ et comme livré aux Esculapes qui avaient été mandés par sa femme et ne pouvaient s'accorder dans leurs prescriptions. Ce serait alors, d'après Élomire hypocondre^ qu'il aurait observé les travers de ses bourreaux pour les peindre dans sa comédie avec une vérité qui, de l'aveu du même détracteur, « fait rire jusqu'aux larmes ». Nous savons du moins avec certitude que, peu après les représentations de sa pièce, soit en cette même année i665, soit au commencement de la suivante, une dangereuse maladie l'obligea de prendre du repos. En effet, Robinet dit, dans sa lettre du ai février 1666 :

. . Molière, le dieu du Rii,

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A si bien fait arec Cloton Que la Parque au gosier glouton A permis que sur le théâtre Tout Paris encor l'idolâtre.

• . Du comique ce grand maître Dans quelques jours pourra paraître.

II recommença sans doute à jouer le jour même daqaelest datée cette bonne nouvelle, car, le dimanche ar férrier, h Palsd&-IioyBl reprit fJlmour médecin f après avoir interrompu toutes ses représentations depuis le 27 décembre précèdent*.

N'omettons pas une explication différente, et très fine, qui a été ajoutée* à celle que nous venons de donner des attaques de Molière contre la médecine : le disciple de Gassendi a montré partout qu'il avait le culte de la Nature, et il ne pardonnait pas aux guérisseurs la témérité de leur lutte contre elle, comme si *par cette lutte ils en violaient les divins et impénétrables mystères.

H Amour médecin^ intitulé encore dans le Registre : lu MÏDEciKs, est la première des comédies de Molière dont la médecine ait été le principal sujet; mais, un peu avant, il l'avait déjà fort maltraitée, quoiqu'on une scène épisodiqne' et comme en passant, dans le Festin de Pierre; et même, il faut le remarquer, dans cette attaque amenée à tonte force et tant bien que mal par le déguisement de Sgana* relie en docteur, il y a des paroles qui nient absolument l'art des médecins, avec une énergie que Molière n'a jamais dépassée : « Tout leur art est pure grimace.... C'est une des grandes erreurs qui soit parmi les hommes. » S'il a chargé un personnage à « l'âme bien mécréante » de prononcer cet arrêt tranchant, il n'en était pas moins clair que là c'était

I. Registre de La Grange, p. 79. — Une des causes de cette interruption fut la maladie, puis la mort (10 janyier) de la reine mère. Quant à la maladie de Molière, le Registre ne l'a pat notée, et nous laisse ignorer quand il arait cessé de jouer.

a. Par M. Brunedère. Voyez le feuilleton du Journal des Déhts du 96 norembre 1888.

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