‹ Notice biographique sur J.-B. MolièreChapitre 157 sur 236 · I. Michelet, HUtoin dt trente^ tome XV, p · texte numérisé non relu

I. Michelet, HUtoin dt trente^ tome XV, p

et laissant écraser le bon droit. Il n'était pas non pins sans courage de faire aux gens de cour une guerre beauconp plus sérieuse que celle des plaisanteries sur les ridicules des marquis, et d'imprimer la flétrissure sur les malhonnêtes ▼engeances de leur amour-propre blessé, sur la fausseté de leurs protestations d'amitié et sur les mensonges de leurs « baisers flatteurs ». Au surplus, il venait de les épargner encore moins dans le portrait de son Don Juan, en qui fl a personnifié leur profonde corruption, sans qu'on pût se tromper sur le temps et le lieu où il l'avait observée. Plus tard encore c'est parmi eux qu'il a osé trouver le persoo* nage de l'élégant escroc Dorante du Bourgeois gemilhmme.

Il est difficile de parler, même brièvement, du Mwut' thrope^ sans rien dire d'un de ses rôles les plus justement admirés; nous avons d'ailleurs une particuli^ raison ici de ne point passer à côté de Célimène sans la yolr: elle nous ramène à Mlle Molière et va nous donner une natorei/e occasion d'en dire un peu plus que nous n'avons encore fait sur son humeur coquette qui a fait le tourment de son mari. Ce fut elle qui représenta, et avec beaucoup d'éclat, cette amante d'Alceate, devenue, comme par un invincible sortilège, maîtresse d'un cœur si peu fait pour s'accorder avec le sien. Nous sommes de ceux à qui la comédienne, chargée la première de ce rôle, paraît y avoir servi de modèle, an moins dans ses traits principaux. Si l'auteur du Misitntknpe s'est complu dans la peinture d'une tendresse malheureuse et désavouée par la sagesse, c'est, nous aurions peine à ne le pas croire, qu'il y reconnaissait sa propre faiblesse. Il avait en même temps compris que ce combat de la raison et de l'amour dans un cœur serait le plus grand attrait de son œuvre, dont la philosophie, de quelques brusqueries plaisantes qu'elle fût égayée, ne suffirait pas à l'intérêt; et il avait si bien regardé l'amour de son honnête grondeur comme le principal fondement de cet intérêt, qu'à sa comédie il donna un moment ce titre : tjtrabilaire amoureux.

C'est peut-être de ce côté surtout qu'il s'est joué luimême dans le portrait d'Alceste, tout en mettant dans d'autres parties de ce rôle quelques-uns encore de 9ts pro-

près traits, quelques antres de Montsnsier et de Boilean. H la'étsit plus, à cette date, l'Ariste, aveuglément complaisant, de ttocie des matis^ mais le trop tendre cœur, profondément blessé, qui, sur un seul mot rassurant, se sentait prêt à pardonner, si, contre toute espérance, une femme d'un caractère léger se pouvait' enfin résoudre à ne plus vivre que pour lui, à lui sacrifier les séductions du monde et la douceur d'être courtisée. Sous le nom de Célimène on croirait sans doute Mlle Molière un peu trop flattée, si l'on voulait retrouver chez elle tous les traits de la grande dame, reine gracieuse des cercles élégants ; mais dans les modèles auxquels Molière pensait en écrivant ses comédies, il se contentait toujours de prendre ce qui convenait à ses créations poétiques. Ne nous inquiétons donc pas de ce qui manquait à la complète ressemblance de son Àrmande avec le tjpe merveilleusement observé de la coquette du grand monde. Il n'en a pas moins donné à celle qui inspire au Misantlirope un « attachement terrible » beaucoup jde l'agréable esprit de sa femme, beaucoup aussi de son incurable frivo- Uté, et de l'étrange empire qu'elle avait eu le secret de prendre sur un esprit frappé cependant, mais en^ vain, de ses défauts. Il n'y a guère à se tromper sur son dessein de lui faire entendre de la bouche d'Alceste la menace d'une rupture sans espérance de retour, si elle persistait à re* pousser les conditions d!un traité de paix.

Lorscpie l'on fait remarquer dans l'éloquence de la passion du Misanthrope un si puissant accent de vérité qu'il eût été difficile au plus habile peintre des mouvements de l'âme de l'y mettre, si elle ne lui avait pas été inspirée par les sentiments dont il était personnellement agité, on s'expose à cette objection qu'un grand nombrç de vers pleins d'une flamme que le poète semblerait avoir eue dans le cœur, non dans la seule imagination, ont été empruntés par lui à son Tkm Gareie^ représenté dès le commencement de 166 1 ^ On nous invite donc à nous défier de la source d'inspiration oik nous sommes porté à les croire puisés. Mais si Molière a sauvé du naufrage de sa comédie héroïque, comme des

s.Voyei les ÉtwUs critiques de M. Brunelière, p. 188. Mouàai, X »

débris auxquels il tYtit trouvi une meilleure place, ces belles explosions de souffrance jalouse, ne {louiTait-ce être qu'il a senti avec quelle force elles avaient exprimé d'avance la violence de son amour pour une ingrate et ses révoltes contre sa propre déraison? Nous craindrons moins d'être accusé de parti pris et de subtilité, quand nous ferons re* marquer que, parmi les vers du Misanthrope^ dans lesquels il nous paratt avoir épanché les amertumes de sa tendresse trompée, il s'en trouve beaucoup de non moins éloquemment passionnés que ceux du Prince Jaloux^ et qui ne viennent pas de là.

Parmi les passages des comédies de Molière où la Préface de i68a nous laisse chercher à nos risques et périls les allusions, dont elle parle, à ses affaires domestiques, on désignerait avec plus d'assurance celles qui peuvent éclaircir rUstoire de son ménage, si les dates de cette triste liistoîre levaient été mieux établies par les anciens témoîgnMges ; on pense bien que nous ne compterons pour rien la date cei^ taine d'une petite querelle de Molière avec sa femme donnée par lui-même, mais en riant, dans son Impromptu de P'ersaiUes : « Vous deviez, lui dit Mlle Molière, £aire une comédie où vous aunes joué tout seuL -^ Tabez-voos, ma femme, vous êles une bête. -« Grand merci, monsieur mon mari. Voilà ce que c'est : le mariage change bien les gens, et vous n'auriez pas dit cela il y a dix-huit mois*. » Ce ne sont là que de gentilles taquineries qui ne nous apprennent rien, ou seulement ceci, qtie les époux étaient alors asses amis encore pour se les permettre publiquement, sans craindre qu'on ne s'y trompât. La comédie du àfisanthrope au contraire en dit long, si l'on n'y conteste pas l'intention de Molière d'y décharger son coeur. C'est ici, nous dira* t-on, qu'il faudrait être exactement informé du temps où l'on peut faire remonter ses griefs. Bfais, quoi que l'on puisse penser de l'insuffisance de nos renseignements, est-il douteux que la mésintelligence ait commencé d'assez bonne heure, pour que les allusions conjecturées dans la comédie de 1666 ne manquent pas de vraisemblance?

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