I. La Vie de M. de Molière^ p
9. Le Registre de La Grange dit qu'à la première représentation de la Théèaîde on retira deux parts pour Tanteur. Chaque part ayant été de dix-huit liTres cinq sous. Racine toucha donc trente-six libres dix sous. Si, dans les représentations qui sutîrent, il continua à toucher deux paru, il eut pour la seeonde vingt-trois lirres, pour la troisième vingt-cinq, pour la quatrième six. Après celle-ci la Thébaîde ne fut plus représentée seule. L'auteur eut donc de moindres parts. Les plus fortes qu'il put toucher furent celles des représenutions en visite, particulièrement celles qui furent données à Fontainebleau par ordre du roi (juil- .«t 1664) et à Villers-Cotterets par ordre de Monsieur (septembre ae la même année).
3. Voyez au tome VI des CEuvrei de Racine les lettres 40 et 4> de la fin de i663, p. 5i8 et 5ao.
le Palaifl-Bojal, qui, le ao juin 1664, joua sa tragédie. Voilà, ce semble, le plus incontestable service dont Racine fut redcTable à Molière, qui peut-être bien y trouvait |on compte; car il avait le goût assez sûr pour reconnaître les promesses de ce début, et ne devait pas être fâché de ne pas laisser un talent naissant s'attacher au théâtre rival. Il est vraisemblable qu'alors seulement devint plus étroite une liaison, de toute façon inévitable entre deux poètes de tant d'esprit, qui avaient des amis communs, avant tous la Fontaine et Boileau.
N'est-ce pas entre le temps où Molière accueillit les Frères ennemis et celui de sa brouille avec Racine, qu'on placerait le mieux les agréables réunions dont le souvenir nous a été conservé, et dans lesquelles Louis Racine nous montre, dans la société de son père, Boileau, la Fontaine et Chapelle^? Suivant l'auteur de la Description du Parnasse françois\ ils s'assemblaient deux ou trois fois par semaine me du Colombier, dans »un appartement loué par Boileau. On a nommé aussi des cabarets, alors célèbres, tels que le Mouton biane et la Croix de Lorraine^ où, le verre en main, ils s'^ayaient ensemble. Mais, pour citer des jours précis où l'on y vit Racine en compagnie de Molière, les témoignages nous manquent. Brossette, dans son Commentaire^ de 1716, des Œuvres de Boileau, parle d'une réunion au cabaret de la place Saint-Jean, c'est-à-dire au Mouton Manc^ dans lequel fut composé le Chapelain décoiffé. Racine prit part à cette plaisanterie, et rien n'avait pu empêcher Molière de se trouver auprès de lui, car c'était, croit-on, en 1664. Cependant, s'il eût été présent, Boileau, dans sa lettre à Brossette du 10 décembre 1701', n'aurait pas manqué de le dire. Il plaçait d'ailleurs ce repas chez Furetière^. Quant à la Croix de Lorraine^ Chapelle, qui en a raconté, dans une lettre au marquis de Jonzac, une des joyeuses frairies,
I. Mémoires sur la vie et les ouvrages de Jean Racine^ p. a 35. 9. Page i4i de rëdition in-19 (1717).
3. Œuvres Je Boileau (édition de Berriat-Saint-Prix), tome IV, p. 35i.
4* Ibidem^ tome I^ p. 33.
nomme Molière, mais non Racine, parmi les neuf épâan. Ce n'est pas une raison pour être incrédule à la tnditioii qui, dans quelques-unes de ces petites fêtes de spiritueb amis, met nos deux poètes l'un à cdtë de l'autre.
Dans la Psyché de la Fontaine, ils étaient certainement deux des quatre amis entre lesquels s'était formée, comne il est dit au début du roman, une société poétique où l'oB causait ayec un agrément qui ne sentait pas le bureau d'eiprit. Racine et MoHère y ont les surnoms, l'un d'Acante, l'autre de Gélaste. Nous avons expliqué dans la Noiiee kio» graphique sur la Fontaine^ comment il s'est fait qu'après i665, tout en laissant des traces évidentes de Molière- Gélaste, notre fabuliste lui a substitué dans quelques passages Chapelle, devenu Gélaste à son tour.
Nous tenons donc pour bien établi que si Molière n'a pas, comme on le prétend, protégé Racine, et ne Ta pas accablé de bienfaits, tous deux ont été dans une asses grande intimité. C'était assez pour conseiller au jeune auteur des égards délicats, une abnégation de aes intérêts, qm lui aurait fait plus d^honneur que le soin qu'il en prit, mais dont nous craignons que les exemples n'aient été rares en tout temps chez les poursuivants de la renommée.
Quelque familière que soit à toutes les mémoires l'histoire de la seconde tragédie de Racine, on ne peut se dispenser ici de la rappeler, mais d'une façon un peu plus sommaire que nous ne l'avons fait ailleurs, dans la Notice sot Alexandre ie Grand,
Racine n'était plus un inconnu. De beaux passages de la Thebalde, et surtout une lecture faite, à Thâtel de Nevers, de trois actes et demi de V Alexandre^ avaient fait pressentir à de bons juges que l'aurore d'une gloire se levait. C'était donc une bonne fortune pour le théâtre du Palais-Royal d'avoir à jouer une pièce dont on disait des merveilles. La première représentation, dont la date est le 4 décembre i665, fut honorée de la présence de Monsieur, de Madame, du grand Condé, de son fils, et de la Princesse Palatine. La
I. Pages cxn et cxiii. Voyez aussi les pages 65 et 66 de la Notice biographique sur Racine, dans notre seconde édition*
Grange fit le personnage d'Alexandre, La Thorillière celui de Ponis. L'Axiane fut Mlle du Parc, la Cléofile Mlle Molière. Les deux comédiennes étalèrent de magnifiques parures*. Leur jeu fut peut-être moins éblouissant que leurs habits. Nous ne savons pourquoi Madeleine Béjart, la meilleure héroïne de la troupe, ne fut pas chargée du rôle d'Axiane, et si ce fat à la demande de l'auteur que la du Parc lui fut préférée. On peut douter qu'elle ait soutenu la grandeur de son personnage à la satisfaction de Racine, bien qu'il l'ait plus tard enlevée à son théâtre pour lui confier le rôle très différent d'Andromaque. U est probable que ses attraits de jolie femme l'avaient plus charmé que son talent de tragédienne. Brossette rapporte sur elle ce jugement de Boîleau : « Grande, bien faite, elle n'étoit pas bonne actrice \ 9 Si elle fut une touchante Andromaque, le même Boileau disait que Racine lui avait appris ce rôle comme à une écolière. Quant à Mlle Molière, c'est dans la comédie qu'elle était charmante. Ceux qui remplirent les rôles des deux héros de ÏAlejcandre, La Grange et La Thorillière, étaient l'un et l'autre des comédiens très goûtés, mais ne paraissent pas avoir pu remplir l'idée qu'on se faisait alors des personnages tragiques. La Thorillière, il est vrai, par sa bonne mine et sa noble prestance , passait pour bien représenter les roia de théâtre; il ne dut être cependant qu'un médiocre Poms, s'il est vrai qu'il montrait « un visage riant dans les passions les plus sérieuses et les situations les plus tristes' ». La critique que, dans l'Impromptu de Versmlles^ Molière a faite des emphatiques comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, avait beau être juste, il est de fait que généralement on les jugeait supérieurs dans la tragédie à ceux du Palais-Royal. Louis Racine dit que son père fut mécontent de ceux-ci^, et Monchesnay qu'ils jouèrent « trop lâchement la pièce », ce que voyant, « l'auteur se rendit aux avis de ses amis, qui lui conseillèrent... de la donner aux Grands comédiens*»,
I. Robinet. Ltttre en vers à Madame du 27 décembre i665. a. Voyez la Notice biographique sur Racine^ P* 7^*