‹ Notice biographique sur J.-B. MolièreChapitre 19 sur 236 · Voyages de François Bernier, tome II, p · texte numérisé non relu

Voyages de François Bernier, tome II, p

bien. En i65a, de Montpellier, où il s'était fait recevoir docteur de la Faculté de médecine, il était en docte correspondance avec Gassendi sur les célèbres découvertes physiologiques de Pecquet. Il revint de ses lointains voyages toujours plein du souvenir du maître, qu'il avait alors perdu, et publia en 1678 X Abrégé de la philosophie de Gassendi ^ en i68s les DoêUes sur quelques'^wts des principaux chapitres de cet Jbrégé, Mais comme c'est moins cela qu'ici l'on tient à comiahre que le caractère, que les opinions, ou téméraires, on sages, des gassendistes avec qui Molière étudia, fut en contact d'idées et de sentiments en 164 1, et demeura lié depuis, que doit-on penser de Bemier? Il ne faudrait pas trop se b&ter de regarder comme un sérieux brevet de philosophie irréb'gieuse et de morale épicurienne, au sens le moins bon, les témoignages de sympathie que l'on trouve pour lui chez Saint-Évremond. Il y a même un passage d'une lettre du spirituel sceptique à Ninon de Lenclos, où, si l'on n'apercevait pas facilement entre les lignes le sourire narquois, on le croirait peu s'en faut scandalisé de la morale excessivement hardie de ce disciple de Gassendi : « M. Bernier, le plus joli philosophe que j'aie connu [foli philosophe ne se dit guère ; mais sa figure, sa taille, sa manière, sa conversation l'ont rendu digne de cette épithète-là), M. Bernier, en parlant de la mortification des sens, m^dit un jour : « Je vais vous faire une confidence que je ne ferois pas à lime de la Sablière, à Mlle de Lenclos même, [et] que je tiens d'un ordre supérieur ; je vous dirai en confidence que \ abstinence des plaisirs me parott un grand péché, » Je fus surpris de la nouveauté du système : il ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. S'il eût continué son discours, peut-être m'aurait-il fait goûter sa doctrine ^ » C'était à faire rougir, à moins des développements attendus, la chasteté de Saint-Évremond et celle de Ninon. Mais y avait-il donc deux hommes dans Bemier? Le meilleur, le plus fidèle, nous le croyons, aux leçons de Gassendi, était celui qui écrivait à Chapelle cette lettre de 1668, dont nous

I. CtLwrt de M, de Saint-Evremond (i753), tome VI, p. aSa et «33.

avons déjà tiré quelques citations. En voici d'autres passages préférables à la confidence révélée par Saint-Évremond et qui nous paraissent être du vrai gassendisme : « Je vous dirai ceci sur la nature de notre entendement, quUl me semble qu'ilx a en nous quelque chose de plus parfait que tout ce que nous appelons corps et matière. » S'il admettait les atomes de Démocrite et d'Epicure, il refusait d'imaginer qu'ils pussent « former un animal qui soit tel que l'homme dans ses opérations.... Nous devons prendre une plus haute idée de nous-mêmes et ne pas faire notre âme de si basse étoffe que ces grands philosophes, trop corporels en ce point ; nous devons croire pour certain que nous sommes infiniment plus nobles et plus parfaits qu'ils ne veulent, et soutenir hardiment que si nous ne pouvons pas bien savoir au vrai ce que nous sommes, du moins savons-nous très bien ce que nous ne sommes pas; que nous ne sommes pas ainsi entièrement de la boue et de la fange, comme ils prétendent. » Ni matérialiste, ni athée, tel nous pourrions, sans trop d'illusion, ce nous semble, nous le représenter, d'après ces éloquentes paroles, dès le temps oti il aidait le mattre à instruire ses disciples, et dut contribuer, pour sa part, à jeter dans l'esprit de Molière les semences d'un certain scepticisme sans doute et d'une philosophie indépendante ,mais en même temps d'une honnête répugnance à des doctrines dégradantes. Faut-il croire que plus tard, à l'époque où il visita Saint-Évremond en Angleterre, Bemier s'était beaucoup gâté ? La Bruyère, dans son chapitre des Esprits forts ^ a dit : « Quelques-uns achèvent de se corrompre par de longs voyages, et perdent le peu de religion qui leur restai^*. » M. Servois demande* si ce n'est point à Bemier qu'il pensait. Il semble bien. Dans les quelques lignes sur Bernier du Ca^ talogue des écrivains français dans le Siècle de Louis XIF^^ Voltaire lui donne cet éloge : « mort en vrai philosophe. » Nous n'avons pas de peine à comprendre. La mort du dis-

I. Œuvres de la Bruyère (dans les Grands écrivains de la France)^ tome II, p. s38.

s. Ibidem^ p. 4s7- 3. Œuvres de Voltaire, tome XIV, p. 4o.

ciple aurait donc été différente de celle du maître, que Gui Paûn nous apprend avoir été « confessé et communié more fnajontm », et qa*il laissa « mourant entre les mains de deux prêtres » ; ce qui lui arrache cette exclamation de douleur : « Sicmoriuntur magni homines^. »

Quand il serait certain que Bemier eût été un de ceux que la Bmjère avait vus se laisser à la fin corrompre par les longs voyages, si ce n'est plutôt par la fréquentation de Saint- J^vremond et de son monde ; n'aurions-nous pas le droit, qne nous réclamions tout à l'heure, de ne pas lui attribuer, quand Molière l'avait pour compagnon d'études, d'autres sentiments que ceux de sa belle lettre à Chapelle ? Sans qu'il soit utile de chercher s'il était resté fidèle à ces sentiments, lorsque, dans sa maison d'Auteuil, Molière, d'un âge alors où l'on n'a plus d'influence à subir, revit cet ami de jeunesse qui, depmB longtemps absent, revenait des États du Grand- Mogol, le récit que Grimarest a fait de leur entrevue' n'est pas ici sans intérêt, comme preuve de leur sympathie. Nous en admettons d'autant plus la vérité qu'évidemment écrit sous la dictée de Baron, il n'est pas à l'honneur de ce fat, assez impoli pour montrer au célèbre visiteur combien l'ennuyaient ses histoires de voyages, et pour se permettre de lui dire que Molière n'avait que faire des soins qu'amicalement il lui offrait en sa qualité de médecin. L'anecdote ne constate pas seulement (c'était superflu) l'insolente sottise de Baron, mais l'affectueux souvenir que Molière avait gardé de son ancienne liaison avec le gassendiste : « Taisez-vous, jeune homme, dit-il, vous ne connaissez pas M. Bemier, et vous ne savez pas que c'est mon ami. »

Cyrano de Bergerac est nommé par Grimarest comme un des auditeurs, avec Chapelle, Bemier et Molière, des leçons de Gassendi. Sa jeunesse était trop bien connue pour qu'on le supposât sorti, lui aussi, du collège de Clermont. U nous semble d'abord un intrus dans la maison de Luillier; mais plus sa présence y est inattendue, moins est suspecte la

I. c Ainsi meurent les grands hommes ». — Lettres à Charles Spon du ai septembre et du 16 octobre i655. %. La F'ie ^ it, de Moliirê^'p, sio-si5.

tradition qui l'y place parmi les jeunes étudiants. Ce baroque spadassin, cet écrivain burlesque n'a pas, au premier aspect, le moindre air d'un philosophe; il le fut pourtant à sa manière; et parmi d'autres fantaisies il eut celle de la science.

Quelques détails biographiques ont été donnés sur Cyrano par le BretS compagnon de sa jeunesse. Il ne dit pas un mot de son apprentissage philosophique sous Gassendi en 164 1, et ce silence serait gênant, n'étaient d'autres omissions aussi étranges dans ses souvenirs. Si le témoin fait défaut au momext où l'on aurait compté sur lui, du moins ce qu'il nous apprend de son ami dans les années qui ont précédé, nous conduit à un temps qui se prête exactement à la tradition recueillie par Grimarest. Cyrano, né en 1619, avait d'abord été en pension avec le Bret chez un bon curé de campagne. Puis son père l'envoya à Paris. Là, ce qui est également oublié par le Bret, mais est parfaitement établi d'ailleurs, il acheva ses classes au collège de Beauvais-Dormans, dont il a si bien ridiculisé le principal, Jean Grangier. Comme il abusait de la liberté qu'il avait à Paris, on l'arracha aune vie de désordre en le faisant entrer dans une compagnie des Gardes. Il s'y rendit fameux par ses duels presque quotidiens, auxquels il trouvait le temps de mêler des amusements poétiques. Il fut blessé au siège de Mouzon en iGSg, au siège d'Arras au mois d'août 1640. Ce fut alors qu'il renonça au métier des armes, et, comme dit le Bret, « quitta Mars pour se donner à Blinerve » . On voit à quel moment nous le trouvons libre de rencontrer la savante déesse sous les traits de Gassendi. C'est précisément celui où le philosophe permettait à quelques jeunes -gens de se joindre à son élève Chapelle.

Que l'audacieux gascon ait jusqu'à un certain point forcé l'entrée de la maison de Luillier, on l'a dit, et peut«-ètre avec quelque vérité : il était homme à pretidre d'assaut tous les logis ; mais cette fois les approches lui ont probablement été facilitées par Chapelle. Celui-ci, à qui de très bonne heure on avait laissé la bride sur le cou, pouvait avoir eu dans les

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