I. Daai sa préface sur le f^oyoge dans la lune
joyeuses compagnies des occasions de rencontre avec le mauvais sujet.
Si jamais Cyrano a été disciple de Gassendi, le seul temps où il a pu l'être est celui des leçons chez Luillier. Or tout prouve qu'il a étudié sous ce pUlosophe. Le Bret, dans la préface, tout à l'heure citée, où il raconte la vie de son anu, porte Gassendi aux nues : « Notre divin Gassendi, si sage, si modeste, si savant en toutes choses. » De telles Jooanges données là sont déjà significatives. Il y a plus; il fait remarquer avec raison que le Foytige dans la Lune^ à propos duquel cet éloge est venu sous sa plume, offre certaines idées dont on trouve quelques traits dans des écrits de Gassendi. L'auteur lui-même de ce voyage fantastique y a glissé quelque part un hommage au maître. Un natif du Soleil, parlant de tous les grands hommes qu'il a visités sur la terre, dit : < J'ai fréquenté en France la Mothe le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui écrit autant en philosophe que ce premier y vit. » On est encore plus frappé de ceci que les voyages astronomiques où Cyrano, ouvrant la voie à l'imagination mieux réglée d'un de nos contemporains, mêle la science aux jeux de ses rêves, en outre les fragments, ceux-là sérieux, qu'il a laissés %wr la physique, révèlent un esprit formé par un docte enseignement. Il serait facile dans ses écrits, dans le dernier surtout, de noter bien des traces de Gassendi. On a remarqué, il est vrai, qu'il suit, comme physicien, Rohault déplus près encore ; peu importe : ce cartésien-là avait commencé par être gassendiste. Il ne faut pas d'ailleurs s'attendre à trouver invariablement assujetti à un mattre un esprit aussi irrégulier et capricieux que celui de Cyrano. Ce n'est point pour s'être mis sur quelques points de science du côté de Rohault qu'il a été le plus infidèle à Gassendi, auquel il doit son atomisme, mais non pas l'exagération de son sensualisme, ses théories matérialistes. On sait que des vers de sa tragédie à'jigrippine furent accusés d'impiété, non sans apparence. Plus qu'aucun de ses condisciples de 1641, il a eu la réputation d'esprit fort. Nourri du même enseignement, sa fougueuse déraison en a dénaturé les principes. Dans la petite réunion il avait probablement tme place MoLisBB, X 4
5o NOTICE BIOGRAPHIQUE
excentrique. Toutefois, pour de jeunes compagnons d'étude sa manière de philosopher n'était pas sans danger, bien qu'elle eût pour contrepoids celle du maître, et que l'esprit juste de Molière ait pu se défier d'une si bizarre imagination. C'était sans doute avec plus de curiosité que de sympathie que celui-ci observait ce demi-fou, qui avait, dans son extravagance, des lueurs d'un génie peu ordinaire. Il y a lieu de penser qu'il le trouvait fort amusant, et il dut y avoir entre les deux jeunes gens de très gais entretiens. Nous ne doutons pas que Molière ne sût alors gré à Cyrano de ses excursions dans le pays de la poésie, surtout de son goût pour le comique. Mais de ce côté même il est assez probable que, tout jeune qu'il fût, il se tenait sur ses gardes, rien n'itant plus contraire à l'instinct de son droit jugement que l'insipide profusion de pointes et la bouffonnerie à outrance. Quoi qu'il (^ soit, Brossette rapporte cette parole de Boileau : « Molière aimait Cyrano ^ » C'est peut-être l'explication d'une certaine indulgence de l'auteur de t AH poétique pour la burlesque audace^ de cette imagination effrénée.
Nous ne pourrions dire jusqu'à quel point Molière et Cyrano continuèrent leur liaison après leur rencontre de condisciples philosophes; mais il est certain que Molière avait gardé souvenir d'une verve comique, très heureuse parfois, malgré tant de mauvais alliage. Il est remarquable que dans le canevas de la Jalousie du Barbouillé^ quelques plaisanteries en rappellent de semblables du Pédani joud. Ces emprunts d'équivoques grossières faits à la pièce de Cyrano sembleraient démentir ce que nous venons cfe dire du bon sens précoce, qui doit lui avoir fait vite reconnaître chez Cyrano beaucoup de bourbe parmi quelques parcelles d'or. Mais ses premières farces ne sauraient donner la mesure de son goût au temps où il les a ébauchées : en ce temps-là, il fallait vivre avant tout, et la nécessité d'amuser des spectateurs peu délicats lui faisait ramasser de côté et d'autre des facéties de leur goût et à leur portée. Ce qui était vraiment bon dans le Pédant joudhû a seul laissé une