Lettre en yen du i5 septembre
approchant du galimatias. « J'aime bien mieux, dit-il, sa prose que ses vers. Par exemple, î Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en yers^ » Molière mauvais écriTain dans ses vers admirables ! et c'est un écrivain excellent qui parle ainsi! Mais il y a d'autres exemples de grands esprits, à qui, suivant une expression de Mme de Sévignë, certaines portes sont fermées. Nous ne disons pas que dans le style poétique de Molière il n'y ait aucune tache, qu'on n'y pm'sse pas découvrir çà et là quelques négligences, et aussi quelques expressions trop hardiment figurées. Encore, pour ce qui est de celles-ci, ne faudrait-il pas oublier que, depuis son temps, il s'est fait dans notre langue des changements dont beaucoup sont d'une regrettable timidité prosaïque. Nous voudrions surtout qu'on ne descendit pas à quelques remarques vétilleuses, et que, se plaçant à un plus haut point de vue, on se rendît compte de l'effet produit sur la scène par les vers du grand poète. Dans le large courant du style le plus naturel, quelques mots et quelques tours ne nous arrêtent aucunement par leur audace, parce que, sans avoir été recherchés, ils se sont offerts à l'émotion des personnages ou à la pensée qu'ils ont eu besoin de mettre en relief. Trop souvent, dans nos comédies en vers, craignant de ne pas rester assez simples, on a rimé de la prose, ou bien le désir de se montrer poètes a fait tomber les uns dans le lyrisme, les autres dans les élégances de l'épftre. On ne citerait pas facilement ceux qui ont dérobé à Molière le secret de cette langue poétique, parfaitement distincte, comme elle doit l'être, de la prose, toujours familière pour* tant, et si bien appropriée au dialogue comique jusque dans ses images les plus hardies. Ne nous refusons pas le plaisir de citer quelques lignes toutes récentes, où le vers comique de Molière a été excellemment jugé. Dans ses comédies de mœurs bourgeoises, a-t-on dit, « pas une fois Molière ne descend jusqu'au prosaïsme, et il ne sacrifie rien i la beauté du style de ce qui peut pousser en avant l'action ou montrer le fond du cœur de son personnage ». Après avoir
I. Ltttrt sur Us occufatitm» de VAcadémU framçoisê^ au tome XXI des Œuvres (ëdition de Veriailles), p. sa 5 et 9s6.
SUR MOLIÈRE. Sgi
cité de charmants passages de t École des femmes^ on continne ainsi : « Voilà certes des yers de théâtre, s'il en fut, et cependant qni osera dire que ce ne sont point d'admirables vers?... Au dix-septième siècle, tous les termes du langage possédaient une sorte de plénitude neuve du sens.... ^en que par un juste accord de ces termes pleins d'une force vive, Molière obtenait des effets intenses que les mo« demes n'égaleront jamais*. »
On ne saurait croire que Boileau n'ait pas compris toute la beauté des vers de Molière, quelque critique qu'il ait pu faire, en puriste, de certaines négligences. Il « avoit souvent voulu, dit Brossette, obliger Molière à les corriger; mais Molière ne pouvoit jamais se résoudre à corriger ce qu'il avoit fait' ». Ce n'était sans doute pas seulement qu'il n'en pouvait guère trouver le temps, mais il sentait que des vers trop remis sur le métier et trop soigneusement limés ne laisseraient pas au langage assez de naturel.
Brossette va jusqu'à dire que Boileau reprochait à Molière du jargon. Il est peu vraisemblable qu'il se soit servi d'un mot si dur. Nous nous défions encore plus du Bdmana^ lorsqu'il nous dit de ce même Boileau qu'il « trouvoit la prose de Molière plus parfaite que sa poésie, en ce qu'elle étoit plus régulière et plus châtiée », et lorsqu'il lui fait motiver son sentiment par cette observation que « la servitude des rimes obligeoit souvent Molière à donner de mauvais voisins à des vers admirables, voisins que les maîtres de l'art appellent des Frères Chapeaux^ ». Cette critique, si elle n'a pas été faite sur un très petit nombre de vers, serait trop surprenante dans la bouche de celui qui, dès i66a, avait dit à notre poète :
Jamais au bout du rert on ne te roit broncher^.
Avait-il donc bronché davantage, depuis qu'il avait écrit le Tartuffe y le Misanthrope^ les Femmes savantes?
I . Paul Bourget. Études et Portraits (Paris, Alphonse Lemerre, 1889), tome I, p. 33o et 33i.