Âêgistrê de La Grange, p. i4o
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Poor les émovrants détails, c'est Grimarest encore que tons les biogfrapbes ont nëç^sairenient à cîter. Son rédt est naif, et quelques-uns peut-être le tronverontt par endroits, un. peu trop rééditte^ eomme on dirait aujourd'hui. H touche davantage, cependant, par cette ▼ërité sans apprêt qui ne laisse pas désirer plut de goût et d'élégance :
« Molière représenta arec beaucoup de difficulté; et la moitié des spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant Imro^ dans la cérémonie du Malade imaginaire^ il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que l'on s'en ëtoit aperçu, il se fit un effort, et cacha par un ris forcé ce qui ▼enoit de lui arriver.
« Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fîit dans la loge de Baron, et II lui demanda ce que l'on pensoit de sa pièce. M. le Baron lui répondit que êeê ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les ^âtoit. « Mais, ajouta-t-il, vous me paroisses plus mal que tantôt. « — Gela est vrai, lui répondit Molière, j'ai un froid qui me « tue. » Baron, après hii avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa ch'aise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque' accident du Palais-Royal dans la me de Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre. Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit toujours 'provision pour elle; car on ne pouroit avoir plus de soin de sa personne qu'elle en avoit. « Eh! non.. « dît-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte « pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y hiz •t mettre. Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage « de Parmesan*. » La Forest lui en apporta; il en mangeai avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut paa été un moment qu'il envoya demander à sa femme un oreiLler
I. Étrange restaurant pour un moribond! Si c'était un mo~ ment où l'on pût faire des remarques comiques, on pensend^ me morceau de firomage que le Médecin malgré lui ordonne de £aire prendre à la paysanne Paretle.
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rempli d'une drogue qu'eUe lui avoit promis pour dormir. « Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouTe « Tolontiers; mais les remèdes qu'il faut prencLre, me font « peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste c de TÎe. y> Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et, après avoir craché, il demanda de la lumière. « Yoici, dit«îl, du changement. » Baron, ayant tu le .sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur. « Ne vous épou»
< vantez point, lui dit Molière, vous m'en avez vu rendre K bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma
< femme qu'elle monte. » H resta assisté de deux Sœurs Régleuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le Carême, et auxquelles il donnoit l'hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit attendre de leur charité, et il leur fit parottre tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Sœurs; le sang, qui sortoitpar sa bouche en abondance, l'étoufia. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort*. »
Le seul reproche à faire ici à Grimarest, c'est de s'être contenté de parler des sentiments chrétiens manifestés par Molière, en passant sous silence quelques circonstances, suffisamment attestées, qui ne sont pas d'un médiocre intérêt. Mlle MoHère, dans la Requête qu'elle adressa, comme nous le dirons tout à l'heure, à l'archevêque de Paris, va nous les faire connattre. Le mourant, dit-elle, voulant < témoigner des marqtfes de repentir de ses fautes et mourir en bon chrétien..., avec instances demanda un prêtre pour recevoir les sacrements, et envoya par plusieurs fois son valet* et [sa] servante à Saint-Eustache, sa paroisse, lesquels s'adressèrent è Messieurs Lenfant et Lechat, deux prêtres habitués en ladite paroisse, qui refusèrent plusieurs fois devenir ; ce qni obligea le sieur Jean Âubry* d'y aller lui-même pour
i. La Fie de M. de Molière^ p. 987-993.
a. Le filt de Léonard Aubry, cet ami dont nous avons parlé pluiieun foia dans cette biographie. Jean Aubry, qui fat, comme
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en faire venirt et de fait fit lever le nommé Paysant, aosn prêtre habitué andit lien; et toutes ces allées et Tenues tardèrent plus d'une heure et demie, pendant lequel temps ledit Molière décéda, et ledit Paysant arriva comme il renoit d'expirer. » Gomment les démarches tentées à Saint-Kistaehe, la mauvaise volonté qu'elles y trouvèrent, seraient-elles de fausses allégations ? Il était facile à l'archevêque d'en contrôler l'exactitude. U ne s'agit pas de douter ai Molière, qui demanda instamment à faire acte de croyant, l'avait fait avec conviction ou par bienséance. Il y a des secrets entre l'homme et Dieu que nul n!a le droit de chercher à pénétrer. H est trop invraisemblable que Bossuet ait pu l'oublier. C'est sans doute parce qu'il savût mal les derniers moments de Molière qu'il a parlé si cruellement le jour où sous sa main, armée de toutes ses foudres contre le théâtre, se sont trouvés l'illustre comédien et sa fin si digne d'être jugée avec charité. Après avoir condamné avec une rigueur excessive la morale des comédies de Molière, le terrible prélat ajoute : « La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien, qui en jouai^t son Malade imagi* noire ou son Médecin par force^ reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui rie%^ car pous pleurerez!*^ »
Le sens de ces paroles ne saurait être que le rieur mis en •cause, sans la moindre mention des intentions témoignées par lui, fût nécessairement un réprouvé. Bossuet savait trop bien qu'au chapitre de l'Évangile* cité par lui, il est écrit aussi : < Ne juges pas, et vous ne serez pas jugés; ne condamnes pas, et vous ne serez pas condanmés » ; et qu'il
' son père, uèt atuehé à Molière, avait épousé l'année précédente Genevière Bëjart, reure de Léonard de Loménie.
I. Maximts et Réfiexiims sur la Comédie^ chapitre ▼, p. 19 de l'édition de 1694 (un volume in- 19, chez Jean'Anlsson).
9. Saint Luc, chapitre n. — L'application que fait Bossuet du rerset sS, nous parait fort détournée du sens de la belle opposidon au verset ai : c Bienheureux vous qui maintenant pleures. »
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n'appartient, (ût-ce aaplns grtnd et plos saint docteur, que d'avertir de ce qui perd et de ce qui sauve, sans prétendre lire les noms des condamnés dans le livre, fermé à nos regards, où le monde est jugé. H a donc voulu seulement montrer énergiquement combien est dangereux un si prompt passage du rire à la dernière heure. Ses éloquentes paroles restent toutefois trop menaçantes. Il eût sans doute hésité à les prononcer, si, nous le répétons, il avait été mieux instruit des faits; mais il n'en avait pas recherché une connaissance assez exacte, comme suffirait à le faire croire, à moins qu'on ne suppose l'intention de marquer là son dédain, l'hésitation sur le nom de la pièce que le poète jouait quand il se sentit touché par la main de la mort. Une inexactitude moins indifférente, c'est d'avoir dit : « peu d'h«ur«A appM i>, donnant ainsi au mourant plttS de temps qu'il n'en eut pour se mettre en règle avec la satisfaction exigée par l'Église. D'après les témoignages, la mort fut autrement foudroyante. La Grange nous dit qu'après la veine rompue, Molière « ne vécut pas demi-heure, ou trois quarts d'heure ». La Requête de sa femme à l'archevêque de Paris ne s'éloigne guère de ce compte : « Ledit sieur Molière s'étant trouvé mal de la maladie dont il décéda environ une heure après.... » Ce qui méritait axant tout de n'être pas ignoré, il n'eut besoin que de ce peu de temps pour exprimer le désir, qui eut pour témoins deux Religieuses, de faire une mort chrétienne, et pour demander un prêtre, dont le retard ne lui est pas imputable.
La présence des deux Sœurs, qui donnèrent à Molière le secours de leurs édifiantes paroles, n'est pas une légende. Mlle Molière confirme sur ce point le récit de Grimarest. Elle dit qu'elles demeuraient en la même maison. Grimarest nous apprend de plus que c'était k Molière qu'elles étaient redevables de l'hospitalité. On ne saurait le trouver invraisemblable. Elles étaient venues à Paris pour des quêtes, et Molière était connu pour aimer et pratiquer lui-même la charité. Soulié, remarquant ce fait que Catherine Poquelin, soeur consanguine de Molière, était au couvent des Visitandines de Montargia, et qu'une cousine de Marie Cressé^avait pris rhabit chez les Rénédictines de la même ville, a supposé MouiiB, X 98
que les quêteuses pooTaient être les parentes de Molière, os des dames de leur couyent^ M. Loiseleor, qui, pour la reU» gieuse de la Visitation, objecte la règle absolue de danstration, dit qu'il a été établi par des documents trooTëa à Annecy que des religieuses Clarisses de cette ville avaient plusieurs fois reçu l'hospitalité de Molière*. Il importe asscs peu d'ailleurs. Visitandines, Bénédictines, on Clarisses, deux servaetes de Dieu et des pauvres, en prières près dn lit de mort de Molière et encourageant sa demièi^ pensée, celle qui compte, on aimera toujours à se représenter ce labieao touchant, ne pouvant douter qu'il ne soit vrai.
Le tableau de ses funérailles laisse une impresuon très différente. « Mardy, ai février 1678, sur les neuf heures du soir, dit un témoin*, l'on a fait le convoy de Jean-Bapdite- Pocquelin-Molîère, Upistier valet d« chambre ^, illustre comédien, sans autre pompe sinon de trois ecclésiastiques; quatre prestres ont porté le corps dans une bière de bois^ couverte du poelle des tapissiers'; six enfants bleus por-
I. Jheherches sur Molière^ p. 53 et 54* a. Les Points obscurs,,.^ p. 34l*
3. Dans une lettre adresaée c à Monsieur Boyrin, prestre, docteur en théologie, a saint Joseph i. Elle a été publiée par Benjamin Fillon, dans ses Considérations historiques et artistiques sur lês monnaies de France (un Tolume in-d*, Paris, i85o), p. 194* La lettre n'est pas signée, mais scellée d'un cachet. Elle a tous les caractères de l'authentieité.
4. L'auteur de la lettre n'osait-îl ajouter : c du Roi t , i cause du titre de comédien, qui suivait ? Cependant, dans J'aete d'inhumation, Molière est qualifié c yalet de chambre ordinaire du Roy ». Voyez uux Pièees justifieatipes^ n* XV.
5. Ce poêle a choqué, Molière ayant été un peu moins notoî* rement tapissier que comédien remarquable, bien mieux encore, très grand poète. Avec plus de sang-froid que ceux qui ont trop déclamé & ce sujet, M. Jal a fait observer que, les comédiens, n'étant pas une corporation, n'avaient point de poêle. U n'a pas eu besoin d'ajouter que le poêle des hommes de génie est également inconnu. Toutefois, an dix-septième siècle, les savants, artbtes et écrivains renommés étaient déjà organisés en corps; et, de nos jours, aux obsèques des membres de l'Institut, leurs partienliers insignes ornent les esrsueUs. Un semblable honnenr.
tans six ciergeê dans nx chandeliers d'argent; plusieurs laquais portans des flambeaux de cire blanche aDnmés. » On ayait donc toléré un peu plus d'honneurs que ne prescrivait, ainsi que nous aurons à le dire, l'ordonnance épiscopale. Si l'on différa l'inhumation jusqu'au quatrième jour après la mort, ce fut sans doute à cause des démarches k fsire pour obtenir, comme l'a dit Boileau^, « un peu de terre par prière » ; il entend : un peu de terre sainte.
La veuve de Molière avait demandé que le défunt fût inhumé dans le cimetière de l'église Saint-Eustache, sa paroisse. Le relus du curé d'en accorder la permission est constaté dans la Requête adressée par Mlle Molière à M. de Harlay*, qui était supplié d'accorder « par grâce spé-
eât*il été d*usage au temps de Molière, ne lui aurait pas été applicable, sa profession de comédien fermant, en ce temps-là, l'entrée à TAcadëmie française. En 1778, il fat décidé qu'on lui déeemerait une sorte d'admission posthume, et que la salle des séances serait décorée de son buste, avec cette inscription proposée par Sauiin :
Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.
Plus tôt eneore, en 1769, la compagnie avait mis son éloge au concours, ce qui Ait déclaré une c adoption éclatante » par Chamfort, auteur du discours auquel fut donné le prix, presque un de ces discours comme on en adresse à un récipiendaire.
Pour en revenir au poêle des tapissiers, malgré toutes les justes explications, il offire à l'imagination quelque chose d'assez bizarre dans l'enterrement de Molière. H se peut qu'on ait eu soin de ne pas l'en priver, par la seule raison qu'il fallait surtout, le jour de ses funérailles, le faire servir à cacher le comédien.