Préface du Lygdamon de Scudéry
9a NOTICE BIOGRÂ*PHH}UE
ai étonnaiite inspiration dans an sonnet sur la mort du Christ/qa'on a douté s'il en était l'auteur ; ses autrei poésies cependant, quoique très «inférieures, ne sont pas si méprisables qu'elles autorisent cette défiance. Avec ces goûts littéraires, il était naturel qu'il aimât le théâtre. H est certain tout au moins qu'il a aimé les comédiennes. On en connaît deux qu'il eut pour maîtresses, et une troisième qu'il fit la folie d'épouser, lorsqu'il était, peu s'en faut, sexagénaire : caractère faible, et jouet de ses passions, peu profondes cependant et qui ne paraissent avoir été que des caprices, il doit avoir peu étonné le monde le jou» de son étrange mésalliance. Elle fut « la continuation des désordres de sa vie », dit l'abbé Arnauld dans ses Mémoires^ y où il le jugei ainsi : « Le baron de Modène, homme de mérite assurément, s'il n'eût point corrompu par ses débauches les belles qualités de son esprit. Il faisoit d'aussi beaux vers qu'homme de Framce *. » •
Nous n'avons pas à raconter en détail la vie de M. de Modène : elle ne nous appartient ici que par l'histoire de ses relations avec Madeleine Béjart. On est d'abord tenté de le crcftre violemment épris d'elle, lorsqu'on le voit afficher son impudente paternité de i638 du vivant de Marguerite de la Baume de Suze, cette « noble dame de Malicorne 9 qu'en i63o il avait épousée, veuve de Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin'. Ce serait mal connaître, ce semble, un homme de si peu de scrupules que de vouloir, non pas excuser, mais expliquer son action indigne par la folie d'une gsande passion. En tout cas, on ne sait où trouver
I. Voyez, dans la collection Michaud et Poujoulat (édition de x854), le tome XXIII, p. 5a3.
9. L'abbë Arnauld, pour justifier ce qu*il dît des rers du seigneur de Modène, cite une stance, très bien tournée en effet, d'une ode qu'il lui ayait montrée.
3. M. Chardon, dans sa Troupe du Roman comique dévoilée (1876), p. i3, a le premier signal^ Terreur de eaux qui la croyaient morte au temps du baptême de x638. Payant bien cher son imprudence d'aroir convolé a^ec un honmie beaucoup plus jeune qu'elle, et de ce caractère, elle vécut jusqu'en février 1649 dans l'abandon où il la laissait.
SUR MOLIÈRi:. 93
chez lui, quelques années plus tard^ la moindre étincelle de Tardent amour qu'on aurait pu lui supposer pour la mère de la petite Françoise. H n'y a pas inuèile curiosité à chercber si Ton en peut reconnaître quelques traces au moment où Madeleine Béjart entra dans l'association comique de rUlustre théâtre. Le seigneur de Modène porta-t-il à l'entreprise pn tendre intérêt? Ou bien encore semble-é»il Favoir vue d'un mauvais «cil, en avoir pris quelque ombrage? Etaitil alors à I^aris? Ce serait gênant pour ceux, qui n'aimeraient pas à voir Molière dans un rôle peu glorieux. Il n'est pas sans intérêt de suivre, autant qu'il se peut, pas à pas le gentilhomme du Comtat depuis i638 jusqu'à la fin du séjour de notre troupe à Paris.
Aucune de ses aventures n'est plus certaine, étant dûment constatée dans l'histoire, que la part qu'il prit à la rébellion dQ duc de fiouillon, du comte de Soissons et du diic de Goise. Celui-ci, au commencement de 1689, s'était retiré à Sedan, où étaient réunis les conspirateur^ Dana le même temps, M. de Modène avait obtenu la charge de lieutenant du sieur de Biscarrat, gouverneur de Charleville et du Mont-Oljmpe. U se trouvait assez voisin du foyer de la révolte pour prêter l'oreille à des ouvertures du prince lorrain, qui, pr-obablement sans trop de peine, l'engagea pour la première fois,.noa pour la dernière, dans une de ses téméraires folies. La sympathie était naturelle entre ces deux hommes pareillement de ca^ctère aventureux, d'humeur galante, et gens d'esprit avec peu de sens. Tous deux avaient essayé, sans y réussir, d'entratner le frère du roi dans l'équipée. Nous «trouvons Modène à la journée du 6 juillet 1641, à laquelle le bois de laMarfée a donné son nom; il y fut blessé. Le comte de Soissons y ayant été tué, les rebelles, tout vainqueurs qu'ils fussent des troupes royales, n'en avaient pas moins perdu la partie. Guise, qui n'avait pu être à la bataille, mais en restait responsable, fut condamné à mort. Il trouva un refuge à Bruxelles. Pour ses domestiques, comme pour ceux du comte de Soissons, il y eut amnistie. M. de Modène, à qui cette abolition ne sufGsait pas pour rendre sûr de quelque temps le séjour de Paris, se tint coi d'abord à Sedan en 164 1 , puis dans le Comtat, où
l'on a découvert une preuve peu douteuse de sa présence en 164a'.
On n'a pas oublié la conjecture suivant laquelle Madeleine Béjart aurait fait partie de la troupe qui joua la comédie aui eaux de Montfrin au mois de juin de cette anné« 164a, et pouvait y avoir rencontré son futur camarade, le jeune tapissier du roi'. Une autre» qui n'est pas la plus invraisemblable, eat qu'elle avrait eu l'occasion de revoir M. deModènedau ce même temps et dans ce même village de Montfrin, très voisin du Comtat, et dont les seigneurs étaient des la Baume de Suze'. S'il était plus certain que le hasard eût réuni alon Molière, Madeleine Béjart et le seigneur de Modène, comme dans le prologue d'une pièce où tous Tes trois ont eu leur rôle, il faudrait reconnaître qu'un poète de théâtre n'eût pas mieux fait. Il est regrettable que tout se borne k des probabilités, et que de pas un d'eux la présence à Montfrin n'ait pu jusqu'ici être positivement constatée. Laissons pour l'instant la supposition de leur rencontre, sur laquelle nous devrons plus tard revenir. '
Modène accompagna«t-il le duc de Guis^ k Paris, lorsque celui-ci y rentra en 1643, profitant de l'oubli dont on jeta le voile sur la rébellion de Sedan ? Plusieurs l'ont cru; mais on le trouve dans le Comtat en octobre 1643, en février 1644 et en janvier 1645^. U peut être dit sans doute que les actes et circonstances que l'on a cités ùe [supposent sa présence pendant ces années-là qu'à certains moments ; il y a néanmoins une circonspection peut-être excessive à ne pas admettre, d'après de si fortes présomptions, que cette résidence a été continuée durant toute la seconde et prolongée jusque dans la troisième. Il faut d'ailleurs remarquer qu'un des actes de février 1644, celui du i3, est relatif à la vente d'une grange et de terres, faite par le seigneur de Modène à Jeitn-Baptiste l'fiermite et à sa femme*. Si cette vente ne
l.M.de Modène,,, et Madeleine Béjart^ p. 11 5. 1. Voyez ci-dessus, p. 65 et 66.