Acte IV, scène n, t. zo8i
SUR MOLIÉ&E. 143
Molière s'eût permis nue cruelle plaisanterie, en se faisant
dire par le Notaire :
Youi, ({û me prétendez faire pawer pour lot.
Défions-noiu de ces conjectures trop ingénieuses. Si Molière a vraiment eu le tort de s'amuser à marquer son antipathie pour de Brie, cette antipathie pourrait bien s'expliquer moins par une excessive sympathie pour sa femme que par one vengeance mnocente à tirer de l'humeur brutale et guerelleose de ce bretteur *, qui était, avec cela, très médiocre comédien. N'oublions pas, d'ailleurs, la date des pièces dont on a signalé les passages tout à l'heure cités. L'École des femmes a été représentée quelques mois après le mariage de Molière, le Tartuffe encore plus tard. Suppose-t-on que Molière n'avait jamais cessé d'être l'amant de la de Brie^ et cela même au temps où il venait de se marier? Nous n'ignorons pas l'accusation que le libelle de la Fameuse Comédienne a jugé plus habile de ne pas produire directement, mais de mettre avec perfidie dans la bouche de la femme de Molière. Il la fait récriminer contre des reproches importuns par celui d'avoir « toujours conservé des liaisons particulières avec la de Brie, qui demeuroit dans leur maison et qui n'en étoit point sortie depuis leur mariage' ». Mlle Molière eût-elle dit tout ce qu'on lui fait dire, nous n'y verrions qu'une de ces mauvaises excuses qu'une îemiae cherche à ses torts. Ceux qui parlent aujourd'hui de Mlle de Brie logée sous le même toit que Molière sembleraient avoir puisé à nous ne savons quelle source d'information autre que la Fameuse Comédienne; car ils ne disent plus que ce prétendu scandale ait été donné dans les premiers temps du mariage du poète, mais lorsqu'il logeait dans une maison de la rue Saint Thomas-du-Louvre, où on le troinve en 1664'. Cette maison, qu'il^quitta en 167a, est indiquée dans des actes comme étant aussi le domicile
I. On croit que c'eit à lui qu'il avait domié le rôle très court de la Rapière du Dépit amoureux, s. la Fameuse Comédienne^ p. 91.
3. On a dit qu'û s'y était établi en i665 ; mais l'acte d'inhu-
des Bëjart, de Madeleine, de Geneviève et de Louis ^ Il ne saurait donc être étonnant de trouver, dans le même temps, Mlle de Brie dans la maison de la rue Saint-Thomas-du- Louvre. On était habitué à voir des comédiens et des comédiennes de la même troupe vivre ainsi les uns près des autres. Au reste, on ne veut pas nier, et il n'y a aucune raison de nier, la durable amitié, très attestée, de Molière pour sa bonne camarade ; mais rien ne donne le droit de penser qu'au temps où il n'était plus libre, il n'ait pas simplement cherché dans une intimité, qui avait changé de caractère, un honnête soulagement de son cœur meurtri. Il y a une page dans Grimarest où l'on aurait tort de voir la confirmation des méchancetés dont nous nous défions. Il serait plus juste d'y trouver le contraire. Après une phrase, qui à la place où elle se trouve est maladroite, la vérité se fait jour : « H avoit assez de penchant pour le sexe ; la de .... (le nom omis ne peut éire que la de Brie *) l'amusoit quand
matioo de ton premier enfant porte que le corps fut pris rue Saint-Thomas (ii novembre 1664).
I. Voyez, dans les Doctthshts des Recherehet sur Molière^ l'inventaire fait après le décès de Madeleine Béjart, p. 248, et la note I de la même page. — U n*est pas facile de suivre avec certitude notre poète dans ses changemenu de logis. Les indications de domicile ne paraissent pas toujours exactement données dans les actes.
a. On en a douté, ne pouvant, dans le portrait que faisait d*elle, suivant Grimarest, un des amis de Molière, reconnaître celle que la Fameuse Comédienne a dite t fort bien faite^», et que vante ce quatrain des Portraits des comédiennes de VHdtd de Gnénégaud^ imprimé à la suite du libelle (édition de z688) :
Il faut qu'elle ait été charmante, Puisqu'aujourd'hui, malffrë ses ans, A peme des charmes naissans Egalent sa beauté mourante.
Dans les Œuvres de Molière de l'édition de I7a5, transcrivant le passage de Grimarest, on n'a pas hésité à remplacer les points, qui suivent /a, par de Brie, Ce qui nous parait plus décisif, personne n'a jamais nommé une autre amie aussi intime de Molière au temps dont parle le biographe. U fant croire que celui-ci
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il ne trayûlloit pas. X7n de ses amis, qui ëtoit surpris qu'un homme aussi délicat que Molière eût si mal place son incliiiation, vonlot le dégoûter de cette comédienne. Est-ce la vertu, la beauté ou l'esprit, lui dit-il, qui tous font aimer -cette femme-là? Vous savez que La Barre et Florimont* sont de ses amis; qu'eUe n'est point belle, que c'est un yrai squelette, et qu'elle n'a pas le sens commun. — Je sais tout cela, Monsieur, lui répondit Molière ; mais je suis accoutumé i ses défauts, et il faudroit que je prisse trop sur moi pour ffl'accommoder aux imperfections d'une autre ; je n'en ù ni le temps, ni la patience. Peut-être aussi qu'une autre n'aurait pas voulu de l'attachement de Molière ; il traitoit l'engagement avec négligence, et ses assiduités n'étoient pas trop fatigantes pour une femme. En huit jours une petite conversation, c'en étoit assez pour lui, sans qu'il se mtl en peine d'être aimé, excepté de sa femme, dont il auroit acheté h tendresse pour toute chose au monde'. » C'est à peu près de cette façon sans doute que la liaison de Molière avec Mlle de Brie était racontée par Baron à Grimarest. Garder une grande place dans son amitié à une femme qui avait été autrefois plus qu'une amie, est chose fort délicate et qui prête aux interprétations. D'un témoignage cependant, où, si l'on suppose une intention d'apologie, elle serait habilement dissimulée, ce qu'il nous semble juste de retenir, c'est que les amis de Molière ne lui ont connu de sérieuse passion que pour sa femme.
Avec Mlle de Brie, nous avons nommé une autre actrice de Y Andromède^ beaucoup plus intéressante encore à connaître dans l'histoire de la vie privée du poète. Celle-ci est Mlle Menou, destinée, si l'on voit en elle Armande Béjart,
avait entendu décrier les charmes de Mlle de Brie et exagérer tt maigreur par quelque malveillant.
I. Nous ignorons de quel Xa Barrû il est question. Il 7 avait alon une finmille de musiciens de ce nom. Florimoni est tani doute le comédien dont Chalustaj dans Éiomire hypoeondre a fait iin des personnages du Divorce comique. Là, il a pour camarade Rosidor, comédien du Marais.
>. La rie de M. de Molière^ p. s5o-s5».
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à se rendre bien autrement maîtresse du coeur de Molière que la de Brie et à devenir son véritable amour. Le fait qae la très jeune enfant récita dans la représentation de léSS les quatre vers de la néréide Ephyre, nous apprend bien peu de chose sur elle; mais avançons de quelques années, et Chapelle va nous donner lieu de croire que nous en savons plus. Seul des contemporains il a parlé d'elle, et il l'a fait délicatement, au temps où, appelée encore de ce petit nom de Menou^, sa jeunesse charmait Molière. C'est dans une agréable lettre qu'il écrivait à son ami en réponse aux plaintes de celui-ci, tourmenté par les rivalités de ses trois grandes actrices, Béjart, du Parc et de Brie*. La date est, à n'en pas douter, celle des premiers jours du printemps de 1659. L'hiver de i658-i659 a laissé le souvenir d'avoir été d'une extrême rigueur, et c'est une circonstance marquée dans la lettre. Elle ne saurait, d'ailleurs, avoir été écrite que depuis le retour de la troupe de Molière à Paris, et avant que du Parc et sa femme en fussent sortis pour passer dans celle du Marais, ce qui eut lieu à Piques 1659 (i3 avril). Citons ce curieux témoignage. Nous omettrons seulement quelques vers, dont il suffira d'indiquer le sens :
Lettre écrite de la campagne à M. âe Molière,
« Votre lettre m'a touché très sensiblement; et dans l'impossibilité d'aller à Paris de cinq ou six jours, je vous souhaite de tout mon cœur en repos et dans ce pays. J'y contribuerois de tout mon possible à faire passer votre chagrin, et je vous ferois assurément connoître que vous avez en moi une personne qui tâchera toujours à le dissiper, ou pour le
I. Il est étrange, bien qu'on le dise connu dans quelques provinees. Plusieurs y Yùient une mauvaise lecture : Menou pour Manon, Il faudrait alors rectifier le nom et dans la distributioiL de VJndromède et dans la lettre de Chapelle. Une erreur aimai répétée serait singulière; elle nous semble d'ailleurs indifférente. >
a. La plus ancienne impression qui nous soit connue de cette lettre, souvent reproduite depuis, est au tome V, déjà cité, du Mteuëil de Barbin. Voyez ci-dessus, p. 39.
moins k le partager. Ce qui fait que je tous souhaite encore dayantageici, c'est que dans cette douce rëyolution de l'année, après le plus terrible hiver que la France ait depuis longtemps senti, les beaux jours se goûtent mieux que jamais, et sont tout autrement beaux à la campagne qu'à la TiUe, où, quand vous les avez, il vous manque toujours des endroits pour en prendre tout le plaisir. Je me promène depuis le matin jusques au soir avec tant de satisfaction et de contentement d'esprit que je ne saurois croire m'en pouvoir lasser. En vérité, mon très cher ami, sans vous je ne songerois guère à ^aris de longtemps, et je ne me pourrois résoudre à la retrûte que lorsque le soleil fera la sienne. Toutes les beautés de la campagne ne vont faire que croître et embellir, surtout celles du vert, qui nous donnera des feuilles au premier jour, et que nous commençons à trouver k redire depuis que le chaud se fait sentir. Ce ne sera pas néanmoins encore si tôt; et pour ce voyage, il faudra se contenter de celui qui tapisse la terre, et qui, pour vous le dire un peu plus noblement,
Jeune et foible rampe par bas Dans le fond des prés; et n'a pas £seor la tigueur et la forée De pénétrer la tendre ëcoroe Du saule qui lui tend leê bras.
La branche amoureuse et fleurie Pleurant pour ses naissans appas.
Toute en sève et larmes l'en prie, Et, jalouse 'de la prairie, Dans cinq ou six jours se promet De l'attirer à son sommet.
c Vous montrerez ces beaux vers à Mlle Menou seulement ; aussi bien sont-ils la figure d'elle et de vous.
« Pour les autres, vous verrez bien qu'il est à propos surtout que vos femmes ne les voient pas, et par ce qu'ils contiennent et parce qu'ils sont, aussi bien que les premiers, tous des plus méchans. Je les ai faits pour répondre à cet endroit de votre lettre, où vous me particularisez le déplaisir que vous donnent les partialités de vos trois
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grandes actrices pour la distribution de vos rAles. II faut être à Paris pour en résoudre ensemble, et, tâchant de faire réussir l'application de tos rôles à leur caractère, remédier à ce démêlé qui vous donne tant de peine. En vérité, grand homme, tous avez besoin de tojate votre tète en conduisant les leurs, et je vous compare à Jupiter pendant la guerre de Troie. La comparaison n'est pas odieuse, et la fantaisie me prit de la suivre quand elle me vint. Qu'il vous souvienne donc de l'embarras où ce maître des dieux se trouva pendant cette guerre sur les différents intérêts de la troupe céleste, pour réduire les trois déesses à ses volontés. »
Ici, da^s des vers que, pour abréger, nous supprimons, Chapelle fait un tableau plaisant, mais qui ne nous intéresse par aucune allusion particulière, du tintouin que donnèrent k Jupiter les trois déesses, Pallas, Junon et Cypris, et îl finit ainsi :
Voilà rhistoire : que t'en semble?
Croi«-tu pas qu'un homme avisé Voit par là qu'il n'est pas aisé D'accorder trois femmes ensemble?
Fais-eo donc ton profit; surtout Tiens-toi neutre, et, tout plein d'Homère, Dis-toi bien qu'en vain rhonune espère Pouvoir jamais venir à bout De ce qu'un grand Dieu n'a su Caire.
Quand il ne serait question dans cette lettre que du trio de divinités jalouses qui désespéraient le « grand homme » (Chapelle, c'est fort à remarquer, l'appelait ainsi dès ce temps), elle aurait bien son prix. Que Molière a eu raison de s'écrier dans son Impromptu de FersailUs : « Ah I les étranges animaux à conduire, que les comédiens ! » Encore dans sa plaisanterie n'a-t-il voulu ni pu montrer toute la plaie. Dans la révélation plus sérieuse, malgré le badinage, que nous fait Chapelle des tracas d'un chef de troupe, ce que l'on remarquera surtout, c'est qu*il ne donne à supposer entre les trois grandes actrices aucune autre discorde que celle des amours-propres, âpres à se disputer les rôles. Comme il n'est pas probable qu'il fût incomplètement dans
les confidences, il faudrait croire qu'il n'attachait pas grande importance à quelques intrigues galantes, très ordinaires dans le monde des comédiens, et qui y troublaient moins la paix que les prétentions inconciliables des vanités d'artistes, il avait sans doute des raisons de penser que Molière n'était guère inquiet que de ce dernier genre de difficultés, et que les charmes de ses belles camarades laissaient son cœur assez libre. Si ce cœur était plus sérieusement touché, la lettre fait entendre que c'était pour Mlle Menou. Ces yen on elle est figurée, grandissant comme à l'ombre de Molière, ne laissent pas, dans leur gentillesse, d'être précieusement alambiqnés, et l'allégorie pourrait être plus claire. On aurait peine cependant à y trouver seulement ceci, que Menou, la petite herbe, encore faible et rampante, est toute jeune; que Molière, le saule plein de sève, est d'un âge mûr. Il doit y avoir une autre signification dans cette image de l'arbre vigoureux, qui tend les bras à la naissante verdure de la prairie, espère l'attirer bientôt à son sommet, et l'élever jusqu'à sa branche « amoureuse ».
De la manière dont Chapelle parle de Menou, on voit qu'elle n'avait pas alors dépassé l'adolescence. Six ans plus tôt, elle était donc dans l'enfance, lorsqu'elle représenta réphyre à' Andromède^ bien moins actrice, à proprement p^ier, ce jour-là, que produite, pour un moment, et comme par simple amusement, sur la scène par nos comédiens, mixquels visiblement l'attachait quelque lien de famille. On a eu tort de juger invraisemblable qu'elle ait été si jeune, lorsqu'elle figura dans la pièce de Corneille. Une néréide d'une dizaine d'années n'était certainement pas celle qu'avait imaginée l'auteur; mais qu'importait? On était bien sûr que les spectateurs, se prêtant à la gracieuse fantaisie, s'amuseraient de la gentille mignonne.
Pour le moment, laissons Menou dans la prairie, au pied du saule ; nous verrons plus tard si nous ne la retrouvons pas montant jusqu'à la haute branche qui l'appelle.
Avec la représentation à* Andromède^ qui nous a engagé dans des digressions de quelque utilité, ce nous semble, nous avons laissé la troupe à Lyon. Nous n'avons pas épuisé tout ce que nous avons de mémorable à dire d'elle avant la
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fia de Tannée 1 65 3. La durée de son séjour à Lyon ne nous est pas connue. Lorsqu'elle quitta cette ville, on a (renflé qu'elle avait dû « rayonner dans les villes environnantes du Forez, de la Bourgogne et du Dauphiné' ». On ne fortifie pas assez cette conjecture en constatant que « Dijon, Grenoble, Montbrison... gardent encore le souvenir du passage de Molière dans leurs murs* » ; il faudrait ne pas nous laisser dans l'incertitude sur le temps auquel ce souvenir se rapporte. Une indication plus positive est celle que nous donne dans ses Mémoires Daniel de Gosnac. D'après son récit, Molière venait du Languedoc, lorsque lui-même l'appela à la Grange-des-Prés, où résidait le prince de Conti. II y eut en i653 une session des états à Pézenas, ouverte par le comte de Roure le 17 mars et close le i*' juin. On a crn sujette à de grands doutes, sans expliquer pourquoi, la présence de Molière à cette session'. Peut-être n'y trodve-t-on de difficulté que pour n'avoir rencontré dans la comptabilité des états aucune trace des représentations de la troupe. On peut du moins tenir pour certain que si elle avait été à Pézenas, elle n'y était plus lorsqu'elle répondit à l'invitation de l'abbé de Gosnac ; car au lieu de nommer le Laùguedoc, sans préciser davantage, comment Gosnac n'aurait-il pas dit expressément qu'elle se trouvait déjà dans la ville aux portes de laquelle était le château de la Grange ?
Ge fut vers les premiers jours de septembre i653 que Molière revit le prince qu'il avait autrefois connu, très peu familièrement sans nul doute, et plutôt à distance respectueuse, au collège de Glermont*. DepuTs ce temps, Gonti,
I. Histoire des pérégrinations do Moliàro dans le Languedoc^ p. $7. s. Ihidem,