La Muse historique. Lettre du 31 mai i65i
3. Voyez U Boman comique dévoilé^ p. 79, où M. Cbardon a le premier fait connaître ce fait; et, du même auteur, M. de Mo^ dème,., et Madeleine Béjert^ p. 978 et 338.
un peu TobéÎMance, sachant Coati éloigné par la guerre qu'il faisait an delà des monts.
On ne suit pas toujours sans quelque étonnement la troupe dans ses grandes enjambées, en un 4emps où les voyages n'étaient pv rapides. De Dijon, elle nous ramène Imn dans le Midi, ou sa rencontre avec Pierre Mignard va nous conduire à Avignon. De telles marches ne pouvaieiit être apricieuses. Celle-ci s'explique, si les comédiens ne s'y sont décidés que pour aller jouer devant les états, qui, cette «nnée-lir (1657), tinrent à Pésenas une session, ouverte le S octobre par le duc d'Arpajon, lieutenant général de h province. A une supposition si vraisemblable on fait une objection. D'autres comédiens, ceux du duc d'Orléans, qoe le lieutenant général favorisait et avait fait jouer dans son château de Séveraci» furent appelés à Pésenas. Deux à'&iXtt eux, Mignot et Dubois; ont signé le ao septembre 1657 une quittance constatant que les conseils d'iÛbi ont fait transporter jusqu'à Castres les bagages de leur troupe qui se ren* dait aux états*. Mais, comme nous avons déjà eu occasion de le voir, la présence d'une troupe n'exclut point celle d*une autre. Leur concurrence dans une même ville, et pendant une même session des états, était un fait trèsordinaire. Disons plus, la probabilité que Molière vint alors à Pésenas est confirmée par la circonstance qui a paru la contrarier. Un récit de Grimarest, qui le tenait évidemment de Baron, témoin irrécusable ici, constate la rencontre de Molière et de Mignot dans le Languedoc. Nous abrégerons l'anecdote, mais très peu ; car elle est très honorable pour Molière : « Un homme dont le nom de famille était Mignot, et Mondorge celai de co* médien, se trourant dans une triste situation, prit laré»olution d'aller à Auteuil, où Molière avoit une maison..., pour tâcher d'en tirer quelque secours. . . U dit à Baron, qu'il sa voit être un assuré protecteur auprès de Molière, que l'urgente nécessité où il étoit, lui avoit fait prendre le parti de recourir à lui, pour le mettre en état de rejoindre quelque troupe aTec sa famille ; qu'il avoit M le camarade de M. de Molière en Lan^
f. yojtnUMolUrUie d*aTril 1879, p. 18, et d'août 1879, p. i4a et 143.
fii»£oc.... Baron monta dans rappartement de Molière et lui rendit le discours de Mondorge avec peine..., craignant de rappeler désagréablement à un homme fort riche l'idée d'un camarade fort gueux. Il est 9rai que nous avons joué la camé^ die ensemble^ dit Molière, et c'est un fort honnête homme.... Que croyez-vous, ajouta-t-il, que je lui doive donner?... fiaron, ne pouvant s'en défendre, statua sur quatre pistoles, qu'il croyait suffisantes pour donner à Mondorge la facilité de joindre une troupe. Hé bien, je vais lui donner quatre ^huAes pour moi, dit Molière à Baron, puisque vous le jugez à propos ; mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous : je veux qu'il connoisse que c'est à vous qu'il a l'obligation diï service que je lui rends. J'ai aussi, ajouta-t-il, un habit de théâtre dont je crois que je n'aurai plus de besoin ; qu'on le lui donne ; le pauvre homme y trouvera de la ressource pour sa profession. Cependant cet habit que Molière donnoit avec tant de plaisir lui avoit coûté deux miHe cinq cents livres, et il étoit presque tout neuf. Il assaisonna ce présent d'un bon accueil qu'il fit à Mondorge, qui ne s'étoit pas attendu à tant de libéralité ^ » Quand Mignot, autrement dit Mondorge, avait-il pu être momentanément camarade de Molière en Languedoc, et y jouer avec lui? N'est-ce pas en 1657, devant les états?
Si, comme nous le croyons, Molière était à Pézenas en 1657, ^^ ^'y '^"^^ pas jusqu'à la clôture delà session, qui eut lieu le ^4 février i658. A la fin de 1657, au plus tard au commencement de i658, on le trouve dans Avignon. Ce fut là, d'après le témoignage de l'abbé de Monville, que Pierre Mignard et lui se rencontrèrent pour la première fois, et « ces deux hommes rares eurent bientôt lié une amitié qui ne finit qu'avec leur vie' ». Le temps où put se former cette liaison est certain. Mignard était venu à Rome eu i636. Les longues années qu'il y passa, au milieu de fécondes études, loi ont fait donner le surnom de Romain. S'il s'en éloigna quelque temps, ce fut pour accompagner jusqu'à Venise son ami Charles du Fresnoy, qui retournait en France ; et sans
1. La f^ie de M, de Molière^ p. iso-ts5. a. La yie de Pierre Mignard^ p. 55.
avoir touché la terre française, il reprit le chemin de Rome. Il y épousa une belle romaine en i656y et ne revint au pays natal que Tannée suivante, rappelé par de Lionne, dont il avait fait le portrait en Italie. Il s'embarqua pour ce retour le lO octobre 1657, débarqua^après huit jours de navigation, à Marseille, où il s'arrêta près d'un mois, puis se dirigea vers Avignon, pour y retrouver son frère Nicolas*. U n'y arriva donc qu'à la fin de novembre, sinon même en décembre. Ainsi est à peu près fixée la date de sa rencontre avec Molière. Pour avoir eu le temps de nouer dans Avignon ces relations d'amitié immortalisées dans l'œuvre du peintre par des portraits du poète, et, du côté de celui-ci, par le beau poème de la Gloire du F^al^de^Gràce, il faut que tous deux n'y aient pas fait ensemble un séjour de trop courte durée. On a pensé que là fut peint le portrait de Molière couronné de lauriers, dans le rôle de César de la tragédie de PompéCj vraisembla* blement une des pièces où Mignard aurait alors vu jouer son modèle. On comprend sans peine que son noble pinceau ait mieux aimé représenter le comédien sous les traits héroïques du grand romain, que sous ceux de Mascarille.
Il ne semble pas d'abord qu'il y ait à chercher bien loin le trait d'union qui rapprocha- le peintre et le poète. La sympathie n'était -elle pas naturelle entre deux hommes qui, par des chemins différents, marchaient, dans le même temps, vers les hauteurs de l'art? L'ami de Mignard, que nous avons tout à l'heure nommé, Charles du Fresnoy. au début de son poème latin Sur Vart de la peiniure^ imité dans le Fal^de^Grâce de Molière, a chanté la fraternité de la poésie et de la peinture. Avant lui, Plutarque avait nommé la poésie une peii^ture parlante , la peinture une poésie sans parole. Voilà l'explication fort tentante, qui donnerait aune liaison devenue si durable la noble origine dont elle était digne. Cette explication, toutefois, est-elle bien la seule? A côté d'elle, il est permis d'en entrevoir une autre plus prosaïque. On a été frappé des preuves d'une amitié très étroite entre Mignard et les Béjart. £n 1669, le peintre signe, comme ami, au contrat de mariage de