‹ Notice biographique sur La FontaineChapitre 110 sur 153 · CI. NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

CI. NOTICE BIOGRAPHIQUE

poétique, mais peu sage, de toute économie, d'accepter, de solliciter trop de patronages secourables. En même temps, ceci en est le beau côté, elle a fait admirer la fraîcheur de ses inspirations, que l'âge n'avait pas fanée, cette jeunesse du génie poétique, la seule qui ait bonne grâce à défier les années; tantôt des fables où l'on ne surprend aucun déclin, tantôt de gracieux badinages qui n'ont pas à souffrir de la comparaison avec ceux de la cour de Vaux. On aimerait mieux que le poète n'eût jamais reçu le prix de ses louanges aux grands ; mais quelle délicate et «naturelle aisance dans sa libre familiarité avec ses protecteurs! De même qu'au temps des termes de Foucquet, il est payé, mais il paye ; et il a toujours l'air d'un prince du Parnasse, qui distribue autant de grâces aux princes de la naissance ou de la richesse qu'il en accepte d'eux. Ce qu'il fut avec le surintendant, avec les Bouillon, il le fut avec les Hervart, les Vendôme et les Conti.

Nous parlerons d'abord des neveux du grand Condé. De bonne heure, la Fontaine leur fit sa cour. Nous avons dit que, en 1671,11 avait dédié à l'aîné, Louis-Armand, prince de Conti, alors âgé de dix ans, le Recueil de poésies chrétiennes. Ce fut pour lui que, treize ans plus tard, il écrivit une sorte de petite déclamation, \aL Comparaison d'Alexandre^ de César et de Monsieur le Prince. On a toujours compté le héros de Rocroi lui-même parmi ses protecteurs. Il n'est pas douteux que Condé l'accueillait souvent à Chantilly. La Fontaine, dans son opuscule, parle en homme qui avait quelquefois l'honneur de ses entretiens, très-animés par la contradiction. Une faveur assez bien établie pouvait seule l'autoriser à mêler à ses louanges des traits qui ne manquent pas de liberté. Il juge, par exemple, que Monsieur le Prince serait assez comparable à Achille, mais non, à cette date, pour le pied léger : c'était le taquiner familièrement sur sa goutte. Il le peint tel qu'on le connaissait bien dans les disputes, dont il avait le goût autant que Mme de Bouillon, n'ayant jamais plus d'esprit que lorsqu'il avait tort, et prenant la raison, tout comme la victoire, à la gorge, pour la mettre de son côté. C'est ainsi que sa Comparaison^ qui, dans ses digressions, va souvent au hasard, et, par cela même, n'est jamais pesante, mais souvent originale, a évité recueil d'une fade adulation. La Fontaine (ceci est moins

SUR LA FONTAINE. cli

bien) n'y est pas toujours un prudent conseiller pour le jeune prince auquel il l'adresse. Il donne raison à César dans son amour pour Cléopatrc : « C'est une marque de son bon goût. Je le loue d'avoir été formarum speciator elegans. Votre Altesse Sérénissime refuseroit-ellc cette louange? Je ne le crois pas. » On ne pouvait le croire en elfet, Mme de Sévigné a dit de ce prince de Conti : « Il joue le fou et le débauché *. »

Lorsque ce même Conti avait épousé, le 6 janvier 1680, Mademoiselle de Blois, la Fontaine avait célébré son mariage dans l'épître ^ Madame de Fontanges :

Jeune princesse, aimable autant que belle, Jeune héros non moins aimable qu'elle.

C'est pour cette gracieuse princesse de Conti qu'en 1689, dans la petite pièce intitulée le Songe^ il écrivit, à l'âge de soixantehuit ans, ces vers d'un souffle tout printanier, et dont on aurait envie d'attribuer à une main bien plus jeune la touche si délicate :

Conti me parut lors mille fois plus légère Que ne dansent aux bois la Nymphe et la Bergère, L'herbe l'auroit portée, une fleur n'auroit pas Reçu l'empreinte de ses pas.

Louis-Armand de Conti mourut prématurément, le 9 novembre i685, en donnant des soins à la princesse, atteinte de la petite vérole. Le vœu de la Fontaine :

Couple charmant, faites durer vos flammes,

Soyez amants aussi longtemps qu'époux,

ce vœu, exprimé dans son épître de 1680, ne s'était cependant pas réalisé pour les jeunes époux, comme pourrait le faire croire ce dévouement conjugal. On a toujours compris que la Bruyère avait voulu parler du prince de Conti dans ce passage de ses Caractères : « Tel vient de mourir à Paris de la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme, qu'il n'aimoit point ^. »

1. Lettre au président deMoulceau, 24 novembre i685, tome VII,

2. De r Homme, n" 64, OEuvres de la Bruyère^ tome II, p. 3o etSi. — Voyez aussi les Clefs^ ibidem, p. 29$.

CLii NOTICE BIOGRAPHIQUE

Quelque temps avant sa mort, l'aîné des Conti avait perdu les bonnes grâces de son auguste beau-père. Pendant la campagne qu'il fit en Hongrie, sans la permission du Roi, avec le prince de la Roche-sur- Yon, son frère, des lettres avaient été interceptées, où ces jeunes étourdis traitaient Louis XIV de « gentilhomme campagnard, affainéanti auprès de sa vieille maîtresse*. ?> La Fontaine, s'il désirait plaire au maître, avait peu de bonheur, nous l'avons déjà remarqué, dans le choix de ceux dont il cultivait la faveur. Une sorte de fatalité l'entraînait toujours du côté où était la disgrâce. Il eut le grand mérite, lorsqu'elle tomba sur ses protecteurs, de ne pas les renier, de ne pas s'éloigner d'eux.

Le prince de la Roche-sur-Yon avait eu à porter, plus encore que son frère, le poids de la colère royale. Quand il perdit ce frère et devint, à son tour, prince de Conti, il était exilé dans son château de l'Ile-Adam. Là il reçut des vers de la Fontaine qui lui apportèrent des consolations sur la mort de son aîné. Un poète païen n'eût pas autrement consolé quelque épicurien de ses amis. C'est surtout avec ce second Conti que notre poète paraît avoir été dans une grande familiarité. Brave et plein d'esprit, ce prince était singulièrement séduisant. Pour se faire une véritable idée de l'agrément de son commerce, il faut lire son portrait dans les Mémoires de Saint-Simon ^. Nous n'en pouvons donner que de courtes citations : « Sa figure avoit été charmante. Jusqu'aux défauts de son corps et de son esprit a voient des grâces infinies.... Il fut.... les constantes délices du monde, de la cour, des armées.... C'étoit un très-bel esprit, juste, exact, vaste, étendu, d'une lecture infinie. » Il y a d'autres traits à recueillir : « galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup. » On est forcé de dire plus : ses mœurs étaient très-mauvaises. Saint-Simon parle de certaine ressemblance avec César, où il ne s'agit pas de Cléopatre, et sur laquelle il faut jeter un voile. On n'a rien de pire à dire des Vendômes en fait de débauches. La plus contagieuse de toutes

1. Mémoires du marquis de la Fare^ collection Michaud et Poujoulat, 3* série, tome VIII, p. 292.

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