‹ Notice biographique sur La FontaineChapitre 111 sur 153 · Tome VI, p. 271 et suivantes, édition de · texte numérisé non relu

Tome VI, p. 271 et suivantes, édition de

SUR LA FONTAINE. cliii

les corruptions est celle des grands. Lu Fontaine se trouva exposé, de toutes parts, à cette contagion, contre latjiiclle, sans être homme, cela va sans dire, à en contracter les pires souillures, il se trouvait mal prémuni, depuis surtout que Mme de la Sablière n'était plus là pour veiller sur ses faiblesses.

On a trois de ses lettres à Conti, moitié prose, moitié vers, qu'il lui adressait, en 1689, pour l'amuser des nouvelles de Paris, dans le temps où il était à l'armée. Sans le suivre dans les détails qu'il donne sur les événements du jour, il suffit de dire qu'elles ont l'agrément de toutes celles de ce genre qu'il a écrites, et que, dans l'une d'elles, datée du 18 août, la manière dont il parle de la maladie du pape Innocent XI fait assez connaître de quel prince, libertin au double sens du mot, il était le correspondant. Ces petites gazettes recevaient, on n'en peut guère douter, leur récompense : payement en or de poète contre payement en plus vulgaire monnaie. Un passage d'une lettre de la Fontaine, écrite en 1692, au chevalier de Sillery, rend grâces aux libéralités de Chantilly, « endroit délicieux. » Là, dans une fête, Monsieur le Duc, l'élève de la Bruyère, le beau-frère du prince de Conti, avait répandu ses largesses et « payé comme les Dieux. »

Moi, j'en tiens cent louis, chacun m'en fait la cour,

dit notre poète; « il a déifié ma veine », Aussi le comblet-il de louanges sur la valeur qu'il avait déployée dans la bataille de Steinkerque, oii se signalèrent aussi Conti et les deux Vendômes. Des largesses de Monsieur le Duc se concluent facilement celles du prince de Conti, sans doute aussi de Monsieur le Prince : la Comparaison des trois héros avait bien mérité des marques solides de sa faveur. Il est à remarquer que ce parallèle, les lettres à Conti, la lettre au chevalier de Sillery, peut-être parce que, en haut lieu, on n'en eût pas su gré à la Fontaine, n'ont été publiés que dans ses OEuvres posthumes. Là se trouvent encore et la fable le Roi, le Milan et le Chasseur, dédiée au second prince de Conti, et l'épithalame de 1688, VHjménée et l'Amour, qui chante son mariage avec Mademoiselle de Bourbon, petite-fille du grand Condé. La fable fut écrite aussi en i688, le même hymen y étant célébré au

CLiv NOTICE BIOGRAPHIQUE

début. Des vers de la lettre du i8 août 1689 à Conti font encore fumer un nouvel encens en l'honneur de la princesse à qui il avait offert celui de répithalame.

Lorsque l'on voit la Fontaine si goûté par de tels princes, et généralement par l'élite des esprits aimables et délicats, si recherché dans les sociétés les plus spirituelles et les plus élégantes d'hommes et de femmes; lorsque l'on a les lettres ou épîtres charmantes dans lesquelles il savait louer tout ce beau monde et le divertir de ses badinages avec tant de grâce , on a peine à croire qu'il fût un tout autre homme, dès qu'il n'avait plus la plume à la main. Il y a cependant des témoignages difficiles à récuser. Tel est surtout celui de la Bruyère. Nul mieux placé que lui pour savoir ce qui se disait de la Fontaine dans la maison de Condé. Il semble même probable que lui-même l'y vit, l'y entendit causer. A-t-il donc écrit légèrement ceci en 1691? « Un homme paroît grossier, lourd, stupide ; il ne sait pas parler ni raconter ce qu'il vient de voir. S'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point : ce n'est que légèreté, qu'élégance, que beau naturel, et que délicatesse dans ses ouvrages *. » L'hommage rendu à l'écrivain, avec une admiration si vraie *, écarte tout soupçon de malveillance. Tout au plus serait-il permis de supposer que l'antithèse a c«té un peu forcée pour l'effet. Les mots grossier et stupide sont bien forts. Lourd n'aurait-il pas suffi ? La Bruyère a raison de nommer incompréhensible une telle bizarrerie. Corneille, qu'au même endroit des Caractères il nous peint « simple, timide, d'une ennuyeuse conversation, » n'étonne pas autant, le contraste de l'auteur et de l'homme étant moins marqué. Comment ne serions-nous pas dans l'embarras, dans le doute ?

Mais faisons attention que la Bruyère n'est pas le seul témoin. Louis Racine, dans ses Mémoires^ ^ a dit de la Fontaine :

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