‹ Notice biographique sur La FontaineChapitre 132 sur 153 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

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Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse. Les ans et les travaux me serviront d'excuse. Mon esprit diminue....

Cela rappelle que, vers la même époque, il e'crivait à Mraes d'Hervart, de Viriville et de Gouvernet :

Venez donc de compagnie, Par vos charmes les plus doux, Ressusciter mon génie :

Je sens qu'il va décliner.

Était-ce modestie seulement? Nous croyons plutôt qu'il n'était que sincère, et qu'il se sentait quelque peu touché par la main du Temps. Mais à quels signes en reconnaissait-il les lourdes atteintes? Il n'est pas aisé de s'apercevoir dans ses dernières fables qu'elle pesât beaucoup sur lui. Sa plume y paraît aussi facile, et il n'avait lien perdu de sa grâce. Il n'a cependant pas parlé seul de l'affaiblissement de son esprit. Ninon de Lenclos et Saint-Evremond ont sur ce sujet de singulières paroles, très-évidemment exagérées. Il faudrait savoir au juste de quelle année elles sont : peut-être ont-elles été inspirées par le dépit que durent causer aux esprits forts les sentiments de religion et de pénitence qui étaient entrés dans l'âme de la Fontaine, et où il leur plaisait de voir un signe d'imbécillité sénile. Le billet de Ninon serait facile à dater, si l'on savait exactement en quel temps on engagea la Fontaine à passer en Angleterre ; mais, sur ce point, tout renseignement précis fait défaut. Quoi qu'il en soit de la date', elle écrivait à Saint- Evremond : « J'ai su que vous souhaitiez la Fontaine en Angleterre. On n'en jouit guère à Paris; sa tête est bien affoiblie. C'est le destin des poètes; le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre amoureux pour la Fontaine : il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense. » Vers le même temps probablement ^ , Saint-Evremond , qui

1. 31. Giraud, au tome III, p. 35o, des OEuvres mêlées de Saint' Évremond (Paris, Techener, 1866), propose celle de i6g4.

2. M. Giraud pense que le billet de Saint-Evremond est aussi de 1694 '• voyez au tome III, p. 296, des OEuvres mêlées de Saint- Étremond.

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semble répondre aux nouvelles (|iie la duchesse de Bouillon avait mandées à la duchesse de IMazarin, adressait à celle-ci un billet où la Fontaine est représenté comme tout à fait tombé en enfance : « Je ne plains pas beaucoup la Fontaine de l'état où il est, craignant qu'on n'ait à me plaindre de celui où je suis. A son fige et au mien, on ne doit pas s'étonner qu'on perde la raison, mais qu'on la conserve. Sa conservation n'est pas un grand avantage : c'est un obstacle au repos des vieilles gens, une opposition au plaisir des jeunes personnes. La Fontaine ne se trouve point dans l'embarras qu'elle sait donner, et peut-être en est-il plus heureux. Le mal n'est pas d'être fou, c'est d'avoir si peu de temps à l'être. » Ainsi les billets de Saint-Évremond et de Ninon s'accordent : c'était j)lus que du radotage, c'était une folie comparable à celle du Tasse. Mais les bruits que l'on faisait courir à ce sujet sont démentis par les informations certaines que l'on a sur les dernières années de la Fontaine. Nous allons l'y voir fort changé, cet ami des Vendôme, des Chaulieu et des la Fare. La lumière n'était pas sortie de son intelligence : elle était rentrée dans sa conscience.

Une lettre du P. Pouget à l'abbé d'Olivet' contient la relation de la conversion de la Fontaine. Nous devons en donner le résumé.

La Fontaine tomba dangereusement malade vers le milieu de décembre 1692. Il était dans la soixante-douzième année de son âge. Il demeurait encore chez Mme de la Sablière, rue Saint-Honoré, sur la paroisse Saint- Roch et à deux pas de l'église. Le curé de Saint-Roch, ayant appris sa maladie, chargea l'abbé Pouget, son vicaire, de l'aller visiter. C'était un jeune prêtre, depuis peu docteur de Sorbonne, et qui entra quatre ans après à l'Oratoire, le i3 octobre 1696. Comme il n'avait encore, dit-il lui-même, assisté ni confessé aucun malade, il craignait que son âge et son inexpérience ne rendissent bien diflScile pour lui et bien délicate la mission qu'on lui confiait. La Fontaine l'effrayait; car il avait ouï dire, plutôt

I. Elle a été publiée pour la première fois au tome I, partie 11, p. 285-3o8 de la Continuation des Mémoires de littérature et d'' histoire de Sallengre, par le P. Desmolets, Paris, 1726, in-12.

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sans doute qu'il ne le savait par lui-même, qu'il e'tait auteur d'ouvrages « scandaleux et infiniment pernicieux. » Il voulut donc décliner le choix qu'on avait fait de lui ; mais on lui ordonna d'obéir. Il prit avec lui un de ses amis, qui l'était aussi très-intime de la Fontaine, et dont il parle comme d'un homme de beaucoup d'esprit. Nous regrettons qu'il ne l'ait pas nommé. Faut-il penser à Maucroix? Dans la première visite, qui dura deux heures, il mit l'entretien sur des matières de religion. La Fontaine fit des objections. Le P. Pouget en rapporte une, et les paroles qu'il met dans la bouche du Bonhomme sont trop bien dans son caractère et paraissent avoir été notées trop fidèlement pour que nous les omettions, « M. de la Fontaine, dit-il, qui étoit un homme fort ingénu et fort simple, avec beaucoup d'esprit, me dit alors avec une naïveté assez plaisante : « Je me suis rais, depuis quelque temps, à « lire le Nouveau Testament. Je vous assure que c'est un fort « bon livre, oui, par ma foi, c'est un bon livre. Mais il y a un « article sur lequel je ne suis pas rendu, c'est celui de l'éter- « nité des peines. Je ne comprends pas comment cette éternité « peut s'accorder avec la bonté de Dieu. » Là-dessus discussion théologique, où, non sans quelque peine, les arguments du jeune docteur triomphèrent. La Fontaine se dit très-satisfait de l'entretien, et déclara que, si jamais il prenait le parti de se confesser, il ne voulait d'autre confesseur que l'abbé Pouget, Celui-ci revint le même jour dans l'après-midi. Il fit ainsi, pendant dix ou douze jours, deux visites au malade. De plus en plus il gagna sa confiance. Quand il l'eut mis en disposition de recourir à son ministère, il l'avertit qu'avant d être admis à la participation des sacrements, il devait faire une espèce de satisfaction publique et d'amende honorable pour « le livre infâme de ses contes, » cela devant le saint sacrement, ou, supposé qu'il revînt à la santé, dans l'assemblée de l'Académie française, la première fois qu'il s'y trouverait. « M. de la Fontaine, ajoute l'abbé Pouget, eut assez de peine à se rendre à la proposition de cette satisfaction publique. Il ne pouvoit pas s'imaginer que le livre de ses contes fût un ouvrage si pernicieux, quoiqu'il ne le regardât pas comme un ouvrage irrépréhensible et qu'il ne le justifiât pas. Il protestoit que ce livre n'avoit jamais fait de mauvaise impression sur lui en

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l'écrivant, et il ne pouvoit pas comproiidre qu'il pilt être si fort nuisible aux personnes qui le liroicnt.Ceux (|ui ont connu plus |)articuiièrenicnt M. de la Fontaine, n'auront point «le peine à convenir qu'il no faisoit point do raensongo on parlant ainsi, quelque didicilo (lu'il paroisse de croire cela d'un homme d'esprit et qui comioissoit le monde. M. de la Fontaine étoit un homme vrai et simple, (|ui, sur mille choses, pensoit autrement que le reste des hommes, et qui étoit aussi simple dans le mal que dans le bien. » Quand la Fontaine se fut soumis à la proposition d'une satisfaction publique , il ne se trouva pas au bout de ses peines. 11 avait comj)osé une pièce de théâtre et devait bientôt la remettre aux comédiens. L'abbé Pouget lui montra la nécessité de renoncer à la faire jouer. Nouvelle résistance du malade, qui voulut en appeler à de moins jeunes docteurs. Ceux-ci ayant été consultés, entre autres le célèbre P. Pirot, jésuite, qui depuis fut chancelier de ritglise métropolitaine et grand vicaire du cardinal de Noailles, la condamnation de la pièce fut prononcée. La Fontaine jeta son manuscrit au feu. Il n'est guère probable que son obéissance nous ait coûté un chef-d'œuvre : c'eût été la première fois qu'il en eût fait un pour le théâtre. Le sacrifice n'en fut pas moins pénible : il arrive souvent aux gens du plus grand esprit d'avoir une particulière estime pour les plus faibles de leurs ouvrages.

Ces deux points réglés, la Fontaine se confessa. Dans le récit du jeune prêtre, pas un mot sur cette confession, sinon qu'elle fut faite « avec des sentiments de componction et de piété très-édifiants. » Où donc Voltaire a-t-il vu que « cette lettre est précisément la révélation solennelle de la confession du bon la Fontaine »? Là-dessus, dans la lettre de M. de la Visclède (p. 280), il s'indigne contre l'abbé Pouget et contre d'Olivet qui a l'éimprimé sa relation. Il avait besoin de s'indigner.

Le 12 février 1693, premier jeudi de carême, fut le jour choisi pour porter à la Fontaine le saint viatique. Les députés de l'Académie française, réunis dans l'église de Saint-Roch, accompagnèrent le saint sacrement. La Fontaine, en leur présence, prononça ces paroles : « Monsieur, j'ai prié Messieurs de l'Académie françoise, dont j'ai l'honneur d'être un des membres, de se trouver ici par députés, pour être témoins de l'ac-

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tion que je vais faire. Il est d'une notoriété qui n'est que trop publique que j'ai eu le malheur de composer un livre de contes infâmes. En le composant, je n'ai pas cru que ce fût un ouvrage aussi pernicieux qu'il l'est. On m'a sur cela ouvert les yeux, et je conviens que c'est un livre abominable. Je suis très-fâché de l'avoir écrit et publié. J'en demande pardon à Dieu, à l'Eglise, à vous, Monsieur, qui êtes son ministre, à vous. Messieurs de l'Académie, et à tous ceux qui sont ici présents. Je voudrois que cet ouvrage ne fût jamais sorti de ma plume, et qu'il fût en mon pouvoir de le supprimer entièrement. Je promets solennellement, en présence de mon Dieu, que je vais avoir l'honneur de recevoir, quoique indigne, que je ne contribuerai jamais à son débit ni à son impression. Je renonce actuellement et pour toujours au profit qui devoit me revenir d'une nouvelle édition, par moi retouchée, que j'ai malheureusement consenti que l'on fît actuellement en Hollande. Si Dieu me rend la santé, j'espère qu'il me fera la grâce de soutenir authentiquement la protestation publique que je fais aujourd'hui, et je suis résolu à passer le reste de mes jours dans les exercices de la pénitence, autant que mes forces corporelles pourront me le permettre, et à n'employer le talent de la poésie qu'à la composition d'ouvrages de piété. Je vous supplie. Messieurs,... de rendre compte à l'Académie de ce dont vous venez d'être témoins. » Nous avons entièrement cité cette déclaration, parce que nous la regardons comme une pièce historique, à laquelle l'abbé Pouget n'a probablement pas changé une syllabe. Elle ne semble pas rapportée de souvenir, avec des à peu près. Telle, nous le supposons, elle avait été exigée, dictée, écrite ne varietur, et fut lue par la Fontaine. S'il en est ainsi, et si les termes en avaient été discutés avec le malade, l'épithète d'infâmes donnée à ses contes avait dû beaucoup lui coûter, moins comme une humiliation que comme un sujet d'étonnement pour sa conscience. Ses illusions sur l'innocence de trop légers écrits étaient singulières; et qui pourrait se les faire comme lui ? Mais si nous n'avions pas le droit de trouver excessive une qualification tellement flétrissante, il y aurait dans notre littérature bien plus de livres infâmes que les gens du monde, même les plus sévères, ne sont disposés à le soupçonner : pourquoi pas les contes, par exemple, de la

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bonne reine de Navarre, si mêles, en toute sincdritc, de réflexions clirctionncs?

Quel(iucs heures après la pieuse ce'rémonie, la Fontaine, dans l'après-midi, lit demander l'abljo Pouget. Laissons parler celui-ci : « Il m'embrassa avec im grand épanouissement de joie et me dit qu'il vouloit me faire part d'une agréable nouvelle : qu'il sortoit de chez lui un gentilhomme, envoyé par Mgr le duc de Bourgogne, pour s'informer de l'état de sa santé et lui porter do la part de ce prince une bourse de cinquante louis d'or en espèces. Ce gentilhomme avoit eu ordre de lui dire que le Prince venoit d'apprendre avec beaucoup de joie ce qu'il avoit fait le matin ; que cette action lui faisoit beaucoup d'honneur et devant Dieu et devant les hommes, mais qu'elle n'accommodoit pas sa bourse, laquelle n'étoit pas des plus garnies; que le Prince trouvoit qu'il n'étoit pas raisonnable qu'il fût plus pauvre pour avoir fait son devoir; et puisqu'il avoit renoncé solennellement au profit que l'imprimeur hollandois de son livre de voit lui donner, le Prince, pour y suppléer, lui envoyoit cinquante louis, qui étoit tout ce qu'il avoit alors et tout ce qui lui restoit de ce que le Roi lui avoit fait donner pour ses menus plaisirs du mois courant ; que s'il eût eu davantage à lui envoyer, il Je lui auroit envoyé avec encore plus de joie. » Le narrateur ajoute que le duc de Bourgogne avait fait cette touchante action de lui-même et sans qu'elle lui eût été inspirée par personne. Mouvement spontané du bon cœur de l'enfant, ou inspiration de Fénelon, n'est-il pas permis de penser qu'il eût mieux valu différer la libéralité et le dédommagement de ce que le devoir avait coûté ? Nous ne croyons nullement que le jeune prince ait entendu payer avec cet or ce qui ne doit recevoir de récompense que du Ciel ; on ne regrette que le choix du jour de sa munificence : il y eut inopportunité. Loin de nous pourtant la pensée d'envenimer un acte auquel on ne peut reprocher qu'une généreuse irréflexion. N'oublions pas que les cinquante louis, à l'heure où ils furent donnés, n'ont |)as été une excitation au repentir ; là seulement il y aurait eu déplorable marché. L'intention, au contraire, était excellente; mais il nous semble que le moment fut mal choisi. Le duc de Bourgogne, dans la joie que lui causa le retour de la Fontaine à la religion, fut d'autant plus facilement entraîné à lui témoi-

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gner son affection, que pour lui le don envoyé au poète n'a vait rien de nouveau. D'Olivet dit qu' « il lui faisoit souvent de semblables gratifications, » et que si la Fontaine ne passa pas en Angleterre, c'est que « les bienfaits de M. le duc de Bourgogne épargnèrent à la France et la douleur de perdre un si excellent homme et la honte de ne l'avoir pas arrêté par de si foibles secours *. »

La lettre de l'abbé Pouget est datée du 22 janvier 171 7. Il avait raconté les mêmes faits, mais beaucoup plus succinctement, dans une déclaration écrite à Saint-Magloire le 18 octobre 1709, et que l'on trouve dans les Lettres et pièces rares ou inédites publiées, en 1846, par M. Matter. Elle y a été imprimée sous ce titre : Copie (Vun mémoire original de la main du P, Pouget de VOratoire^ au bas dune longue consultation sur les livres scandaleux et licencieux, proposée à plusieurs Docteurs par AI. l'abbé curé de Saint-André-des-Arts . Cette pièce nous paraît inutile à citer, parce que l'on n'y trouve rien qui ne sort, avec plus de développements, dans la lettre à d'Olivet. On y a cependant noté cette phrase qui, dans sa sécheresse, a été trouvée significative : « Il fut docile, et il y a tout lieu d'espérer que Dieu lui a fait miséricorde, n Nous ne cherchons, comme c'est notre devoir de biographe, que la vérité. L'éditeur des Lettres et pièces rares a dit qu'elle se trouvait là, bien plutôt que dans la lettre à d'Olivet « faite avec soin et huit ans plus tard, » dans une intention d'édification. La lettre lui paraît affirmer plus fortement la valeur sérieuse de la conversion de la Fontaine que ne le fait le Mémoire de 1709, où il a cru découvrir que l'abbé Pouget « au fond avait peut-être quelque doute sur la parfaite fermeté (il a craint de dire la parfaite sincérité) des sentiments que le bon fabuliste lui avait exprimés. « N'est-ce pas insinuer que nous devons partager ce doute? On ne publie guère un document inédit sans avoir volontiers l'illusion qu'il est de trèsgrand intérêt, et qu'il en sortira des lumières nouvelles. Notre impression n'est pas que la petite phrase, de style ecclésiastique, très-ordinaire et très-naturel, sur l'espoir et non la certitude, pour tout chrétien, de son salut, soit si grosse d'un sens

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