‹ Notice biographique sur La FontaineChapitre 75 sur 153 · Épilogue du livre VI des Fables, vers · texte numérisé non relu

Épilogue du livre VI des Fables, vers

SUR LA FONTAINE. xcvii

originalité. Nous doutons fort (juo I;i fortune de son spirituel roman ait d'al)ord été médiocrement licin-eiiso, comme pourrait le faire supposer ce (pi'en a racoutti Gabriel Guei'ct : « Sa Psyché, dit-il, n'a pas eu le succès qu'il s'en promettoit, et Barbin commence à regi'ctter les cincj cents écus qu'il en a donnés*. » A tenir pour vrai que le libraire se soit plaint, pendant que Ribou, de son coté, se plaignait des deux cents pislolcs que lui coûtait le Tartuffe, il ne voulait probablement que faciliter, dans une autre occasion, (juehjue marché encore plus avantageux. Il faudrait une meilleure preuve pour faire croire que les Amours de Psyché n'aient pas été goûtés, comme ils devaient l'être. Ce qui seul aurait pu inquiéter la Fontaine, c'eût été le mécontentement de Louis XIV, dont une tradition, d'ailleurs peu certaine, veut qu'on lui ait fait \)&\xv. Dans un passage du livre I'^'", une des sœurs de Psyché se plaint du roi, son mari, qui « a toujours une douzaine de médecins à l'entour de sa personne. » Louis XIV pouvait se reconnaître là ; mais combien plus encore, a-t-on pensé, dans le portrait que l'autre sœur f;iit de l'autre roi qui l'a épousée ! « Si votre époux a une douzaine de médecins à l'entour de lui, je puis dire que le mien a deux fois autant de maîtresses, qui toutes, grâces à Lucine, ont le don de fécondité. La famille royale est tantôt si ample, qu'il y auroit de quoi faire une colonie très-considérable. » Mais ceux qui ont vu là un exemple amusant des distractions de la Fontaine n'ont pas assez remarqué qu'à cette date Lucine n'avait encore favorisé d'autre maîtresse royale que la Vallière. Il n'y avait pas lieu à une application aussi frappante qu'ils l'ont cru. On n'en prétend pas moins que la malignité releva la prétendue offense, que la Fontaine fut trèseffrayé, et que le duc de Saint- Aignan le rassura en lui promettant de le présenter au Roi, auquel il lui conseillait d'offrir un exemplaire de Psyché"^. On ajoute qu'il fut ainsi fait, et que la Fontaine put reconnaître le peu de fondement de ses inquiétudes.

La même année (1669), pour s'acquitter de ce qu'il devait à la maison de ses protecteurs de Château-Thierry, il devient

I. La Promenade de Sainl-Cloud (^lySi), p. 204. a. Montenault, f/e de la Fontaine^ p. xxn.

La Fontaine, i g

xcviiï NOTICE BIOGRAPHIQUE

un moment, suivant une des modes du temps, journaliste en vers, et, ce que surtout on n'attendait guère de lui, nouvelliste politique. Cette complaisance de sa muse avait été demandée par la princesse de Bavière, sœur du duc de Bouillon. Elle n'avait pas mal choisi son Loret, qui, du reste, ne le fut qu'en passant. Tous les Bouillon sont bien loués dans ces vers, et le grand chambellan et ses frères, le comte d'Auvergne et le duc d'Albret, et leur oncle Turenne. La petite gazette, facilement rimée, a quelques jolis traits, qui auraient pu, ce semble, se passer de signature :

Trouveront-ils en des familles, Par les garçons et par les filles, Par le père et par les aïeux.

Un tel nombre de demi-dieux, Et de déesses tout entières ?

Car demi-déesses n'est guères En usage, à mon sentiment '.

C'était là cependant trop modeste besogne pour une telle plume; mais la protection des grands impose des obligations. De tout temps il paya très-volontiers sa dette à cette famille de divinités plus ou moins haut placées dans la céleste hiérarchie. Il y trouvait surtout un vrai héros, Turenne, digne sujet de ses vei^s. On a deux épîtres qu'il lui adressa en 1674. L'une d'elles, qui, dans sa familiarité spirituelle, rappelle la meilleure manière de Voltaire en ce genre de compliments (et nous les aimons mieux adressés à Turenne qu'à Frédéric), fut écrite après la bataille de Sinzheim (16 juin 1674). Elle commence ainsi :

Vous avez fait, Seigneur, un opéra *.

Il l'appelle très-justement « un Mars plein de bonté, » et le félicite de savoir Marot par cœur, ce qui n'est pas ordinaire aux illustres exterminateurs. La seconde épître mêle de beaux accents lyriques au même ton enjoué, qui d'ailleurs y domine.

1. Épître A S. A, S. Madame la Princesse Je Bavière, vers 97-103.

2. C'était une allusion assez plaisante, qu'il expliquait un peu plus loin, à l'opéra qu'il faisait alors lui-même : celui de Daphné, Voyez ci-après, p. cxxxvii-cxxxix.

SUR LA FONTAINE. xcix

(Irâcc à tant de victoires, grâce à Tiii'enno (jiii veille, la France est en repos :

Dormez sans craiiile à romljic de vos bois, PoCtes picards, et poëtos (;liaiiij)ciiois.

L'autre grande famille, qui avait droit aussi à sa reconnaissance, n'était |)as oubliée. Ce fut h une Altesse chère au Luxembourg (jue, en 167 1, il Ht hommage de quehines nouvelles fables '. Il les fit paraître, avec une épître en prose au duc de Guise, gendre de la duchesse douairière d'Orléans : dédicace banale, si l'on veut, comme le sont presque toujours les dédicaces, mais où toutefois, dans l'éloge des grands hommes de la maison de Lorraine, la noblesse académique du style est à remarquer. Si l'on a quelque peine à imaginer chez lui ce genre d'éloquence, c'est que volontiers on renferme un écrivain dans le talent où il a excellé. Walckenaer ^ loue, pour de semblables qualités, l'épître dédicatoire du premier Recueil au Dauphin, et rappelle que Richelet, en 1689, l'a insérée, comme un modèle, dans son livre intitulé : Les plus belles Lettres des meilleurs auteurs français.

L'impression des nouvelles fables avait été précédée de celle des Contes et Nouvelles en vers de la troisième partie. L'achevé d'imprimer de ces contes est du 27 janvier 1671.

La Fontaine n'avait déjà plus voulu se souvenir que, dans la préface de la seconde partie % il avait annoncé que c'en était fini ies amusements de cette nature. La tentation fut sans doute :rop forte. L'agréable distraction des fables elles-mêmes ne l'avait point chassée. Elle reviendra encore, même beaucoup plus tard :

Usque recurret.

Les deux tomes publiés en 1671, l'un de contes, l'autre de fables, charmèrent Mme de Sévigné, Aussitôt parus, elle s'emjressa de les envoyer à sa fille, sans se dissimuler que c'était

I. Fables nouvelles et autres poésies de M, de la Fontaine^ Paris, ). Thierry, 1671. L'achevé d'imprimer est du la mars. a. Histoire de la vie.... de la Fontaine^ tome I, p. aaa. 3. Au début même de cette préface.

UnivergTfa^ 8IBUOTHÉCA

c NOTICE BIOGRAPHIQUE

braver sa méchante humeur*; car sur la Fontaine la mèrr et la fille ne s'entendaient pas ; et, dans la crainte de pousser la contradiction trop loin, Mme de Sévigné d'abord se contentait de dire : « Il y a des endroits jolis et très-jolis. " Elle s'enhardit, lorsqu'elle put s'appuyer sur des suffrages de grand poids (ceux, à ce qu'il semble, de la Rochefoucauld et de Mme de la Fayette), et, le 2g avril suivant, elle lâcha moins timidement la bride à son admiration : « N'avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de la Fontaine^ qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés ? Nous en étions l'autre jour ravis chez M. de la Rochefoucauld. Nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat.,.. Cela est peint; et la Citrouille et le Rossignol, cela est digne du premier tome '. » On aime à voir que les louanges données par Mme de Sévigné à ces chefs-d'œuvre naissants trouvaient de l'écho dans la maison de la Rochefoucauld, appréciateur non moins délicat, qui, pour les goûter comme elle, n'avait pas besoin de se souvenir de l'hommage rendu à son livre des Maximes dans une des fables de 1668*.

Mme de Sévigné ne louait pas seulement le tome des Fables, mais celui des Contes aussi, trouvant les unes ravissantes, les autres charmants, avec une nuance dans l'expression, où l'intention est à supposer ; et elle avait bien raison de vanter les Contes^ dès que son honnêteté, qui aurait craint d'être celle d'une Arsinoé, ne s'effarouchait pas de leur liberté. Elle écrivait donc encore à Mme de Grignan : « Ne jetez pas si loin les livres de la Fontaine. Il y a des fables qui vous raviront et des contes qui vous charmeront. La fin des Oies de frère Phi-

1. Lettre 144, tome II, p. 109. — Il est évident que la fin de lettre, où se trouve le passage que nous avons en vue, n'appartient pas à la lettre du i3 mars (voyez, au tome II des Lettres, auquel nous renvoyons, la note t5 de la page 107). L'impression du volume des Fables n'ayant été achevée que le 12 mars, on voit l'impossibilité.

2. Il y en avait huit dans le petit volume. Elles se trouvent maintenant dans le second Recueil, dont il sera parlé ci-après.

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