‹ Notice biographique sur La FontaineChapitre 95 sur 153 · I. Paris, 1681, 1 vol. iii · texte numérisé non relu

I. Paris, 1681, 1 vol. iii

SUR LA FONTAINE. cxxiii

Le poëme du Quinquina serait une fantaisie inexplicable, s'il n'avait e'té demandé à la Fontaine par la duchesse de Bouillon, qui il fut dédie :

C'est pour vous obéir, et non point par mon cboix, Qu'à des sujets profond» j'occupe mon génie.

Il disait sans doute tout bas : à des sujets d'un profond ennui; mais un désir de la belle duchesse <'tait un ordre. L'Anglais Talbot (ou Tabor) avait récemment aj)porté son remède en France, avec la recommandation de la duchesse de Mazarin. Cette dernière circonstance rendait assez naturel que la sœur d'Hortense Mancini portât au quinquina un vif intérêt ; il aurait peut-être même suffi pour elle que la mode y fût. La Fontaine invoque la duchesse de Bouillon, au début de son œuvre, pour qu'elle la favorise :

Empêchez qu'on ne die

Que mes vers sous le poids languiront abattus.'

Ce qu'elle n'aurait pu empêcher, si Molière eût encore été là, c'eût été qu'il ne se moquât de la Fontaine avec sa poésie médicale, où il étalait, comme un docteur de Pourceaugnac^ les doctrines de Galien sur la fièvre et la science puisée dans un livre de son ami, le médecin François Monginot. Deux chants sur un tel sujet, quel pensum beaucoup plus dur que celui dont Port-Royal l'avait naguère chargé ! Aussi, à la fin du premier chant, paraît-il bien las :

Allons quelques moments dormir sur le Parnasse.

Le voilà bien avec son assoupissement, qui devançait celui du lecteur. Au milieu de ce sommeil, qu'il ne faut pas prendre au figuré, comme celui du bon Homère, il s'est acquitté de son labeur en conscience , mais malgré Minerve et malgré les Grâces. Il y a cependant, lorsqu'il arrive à sa dernière page, une petite fable sur Jupiter et les deux Tonneaux qui nous réveille en même temps que le poète. Sans que ce soit un de ses meilleurs apologues, on y reconnaît sa plume.

Ces très-petits faits de l'histoire de ses ouvrages nous ont arrêtés devant les portes de l'Académie auxquelles nous avons dit qu'il vint frapper quelques années après que la seconde

cxxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE

de ses grandes publications de fables eut mis le sceau à sa renommée. Il avait tenté, dit-on*, une première candidature, quand fut ouverte la succession de Cotin, en janvier 1682. Il y renonça sans doute, ayant trouvé un concurrent trop redoutable dans l'abbé de Dangeau, qui avait sur lui l'avantage d'être lecteur du Roi et de rendre, dans cette charge, de grands services aux gens de lettres. La place de Cf)tin ne fut pas longtemps à disputer, puisque Dangeau fut reçu le 26 février 1682. La mort de Colbert (6 septembre i683) parut offrir une occasion plus favorable. La Fontaine, qui n'aimait pas plus qu'il n'était aimé de lui le sévère ministre, un des principaux auteurs de la disgrâce de Foucquet, s'était mis cependant en règle avec lui dans son poëme du Quinquina, où il a célébré ses louanges, promettant même d'y trouver un jour une digne matière de ses chants. Il n'en fit pas moins, à l'occasion de sa mort, une épigramme contre lui, plus sincère que les vers où il l'avait encensé ; mais il ne la rendit certainement pas publique ; et d'ailleurs l'Académie n'a jamais exigé qu'on fût grand admirateur de l'Immortel dont on brigue la succession : il suffit que, dans son compliment, le récipiendaire ne lui marchande pas trop le panégyrique funèbre. Ce ne fut donc pas de ce côté que vinrent les difficultés auxquelles se heurta la nouvelle candidature de la Fontaine.

Le Roi désirait alors que Boileau entrât à l'Académie, que lui avaient jusque-là fermée les haines soulevées par ses satires. La Fontaine alla demander à son ami, dit Louis Racine^, « s'il seroit son concurrent. Boileau l'assura que non, et ne fit aucune démarche. » Mais il eut des amis qui en firent contre notre poète. Le jour où l'on délibéra sur l'élection, l'académi-

I. OEuvres de la Fontaine, Paris, 1877, i vol. grand in-8">. Introduction par Edouard Fournier, p. xxxix. M. Fournier y cite, à l'appui, une lettre de la Monnoye. — Furetière, dont le témoignage contemporain, n'était sa partialité haineuse, aurait de l'autorité, fait remonter plus haut la brigue académique de la Fontaine. « C'est, dit-il, parlant de ses contes, ce qui l'a longtemps éloigné de l'Académie, dont il a brigué une place pendant sept années » [Second factum, p. agt et 292).

a. Mémoires sur la vie de Jean Racine, tome I des OEuvres de J. Racine^ p. a 80.

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cien Rose, secrétaire <hi Roi, dont il croyait sans doute, en bon courtisan qu'il était, ne pas contrarier les intentions, jeta sur la table de la salle des séances un volume des Contes de la Fontaine^ puis, s'apercevant qu'il n'avait pas produit grand effet, dit avec dépit : « Je vois bien, Messieurs, qu'il vous faut un Marot. » Le président Rose était plaisant ; et c'était évidemment un maraud qu'il voulait dire. Bensserade, qui, pour les jeux de mots, n'était jamais en reste, répliqua : « et à vous une marotte. » La bouffonnerie de Rose, ainsi comparée à celle d'un fou du Roi, se trouvait bien payée, argent comptant. Le scrutin par billets fut ouvert. La Fontaine eut seize suffrages, Boileau sept. Dans le scrutin par ballottes, où il y eut encore vingt-trois votants, notre poète ne gagna pas de suffrages ; il y eut contre lui sept boules noires ; et comme la règle était que, s'il se trouvait de celles-ci un nombre égal au tiers de celui des votants, le candidat était à jamais exclu *, la Fontaine l'aurait été, s'il y avait eu une boule noire de plus. Il avait échappé à ce danger et était élu par les seize boules blanches du premier scrutin par ballottes, qui n'était, comme on va dire, qu'une épreuve préliminaire. Rien n'était fini, « L'Académie, dit d'Oiivet^, par un ancien statut..., ne peut recevoir personne qui ne soit agréable au Protecteur L'ordre est qu'il y ait deux scrutins' :

l'un pour déterminer à la pluralité des suffrages quel sujet elle proposera au Protecteur ; l'autre pour consommer l'élection, après que le Protecteur a répondu en faveur du sujet proposé. y>

Le Protecteur fut mécontent de l'échec de Boileau, à qui il avait dit : « Je veux que vous soyez de l'Académie, » mécontent aussi du choix qu'on avait fait de l'auteur des Contes. Plus que jamais ces badinages grivois l'indisposaient contre la Fontaine, sa conscience étant devenue scrupuleuse. Lorsque le directeur de l'Académie, Jean Doujat, alla lui demander

1. Voyez d'Alembert, Histoire des membres de C Académie française, tome V, p. 388, à la note.

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