T. VIII, 1. II, p
3l"° de Scudéry l'adoroit : c'éloit la princesse Cléobuline; elle avoit un prince Thrasybnle en ce temps-là; c'est la plus jolie histoire du Cyrus. » M. Cousin^ qui connaissait son Cyrus mieux que M"'" de Sévigné, nous apprend qu'il faut lire Cléonisbe, au lieu de Cléobuline; que celui qui parvient à toucher son cœur est Peranius^ prince de Phocée^ baron de Baume ou de la BaumC;, suivant la Clef^ le môme que Marc- Antoine, dont nous venons de parler, puisque la Baume était une seigneurie des Vento; qu'enfin Thrasybule est le héros d'une autre aventure également d'origine provençale, où un corsaire d'Alger s'abstient par vertu d'enlever sa maîtresse Alcionide, c'est-à-dire M'"'' de Courbon, femme du lieutenant de Roi à Monaco'. Il existe donc quelque confusion chez l'aimable marquise dans les souvenirs, déjà un peu éloignés pour elle, d'une lecture de sa jeunesse; mais ce qu'il nous importe de constater, c'est que, près de trente ans après le séjour de M''" de Scudéry à Marseille, son souvenir y était encore présent. De son côté, elle n'avait pas oublié son séjour en Provence. Ainsi, dans la Clélie, en parlant de la liberté qu'il importe de laisser aux femmes et dont elles abusent quelquefois : « Je connois, dit l'auteur, en Massilie, une femme qui a fait cent extravagances en sa vie, qu'elle n'auroit pas faites si elle n'avoit pas eu un trop bon mari. » (T. X, p. 797.)
1. Le Grand Cyrus, t. III, 1. m, p. 1107. — Cousin, La Suciélé française au dix-septième i-iécle, t. I, p. 236 et suiv.
Parmi les dames que M"' de Scudéry distingua tout d'abord dans cette ville, il en était une «belle, jeune et de bonne mine, l'un des plus beaux naturels de femme, dit-elle, que j'aie jamais remarqué en aucune femme de province. Elle parle francois comme si elle étoit née à Paris, et, naturellement, elle est fort éloquente ; elle entend l'espagnol, l'italien, le latin et même le grec; elle est fort douce^ fort civile et de fort bonne maison.
Malheureusement, cette demoiselle, dans
ses conversations ordinaires, cite souvent, si j'ai bien retenu, Trismégiste, Zoroastre et autres semblables messieurs qui ne sont pas de ma connoissance. » Malgré cette petite épigramme, que n'auraient pas attendue ceux qui veulent absolument voir une Philaminte dans M"'' de Scudéry, il y avait là trop d'affinités naturelles pour qu'une liaison ne s'établît pas entre ces deux femmes. Mais elles avaient compté sans l'intolérance et la pruderie provinciales, comme le laisse entendre la phrase suivante : « L'injustice qu'on lui fait ici est si grande que je n'oserai la voir souvent, de peur de me charger de la haine publique'. »
Quelle était donc cette fille que la lettre ne nomme pas, et que M. Cousin n'a pas soupçonnée? Si l'on veut lire, dans Tallemant (i. VIII, p. 327), l'historiette de M"' Diodée, Provençale, qui citait à ses galants Aristote, Platon, Zoroas-
1. Lettre de M'i« de Scudéry à W^'^ de Chalais, du 13 décembre \6kk.
tre et Mercure-Trismégiste^ on ne doutera pas de son identité avec la demoiselle de la lettre, et l'on comprendra mieux ce que M"" de Scudéry, dans son indulgence ordinaire , laisse à peine soupçonner, c'est qu'il y avait, dans la belle et savante Provençale, assez de l'aventurière et de la coquette pour compromettre, aux yeux des prudes marseillaises, une demoiselle respectable.
Cependant, elles ne pouvaient vivre l'une sans l'autre, et elles étaient presque tous les jours ensemble. La conversation de M"" de Scudéry, dit Tallemant , guérit un peu Diodée de son langage pédantesque, et caie lui voyant point parler de Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler. )> Enfin, au bout d'un an et demi, les deux amies se brouillèrent à la suite d'une aventure sur le récit de laquelle notre chroniqueur, peut-être à dessein, laisse planer quelque obscurité. Certain baron, c( qui avoit cajolé cette fille deux ans entiers, .... mais qui ne la cajoloit plus, dont elle enrageoit dans son petit cœur, » se trouvait à un bal masqué où celle-ci figurait en sultane, lorsqu'on lui apporta une lettre dans laquelle, sous des noms turcs, il était fait allusion à un esclave qui lui était échappé en se mettant sous la protection de la reine de Mauritanie. C'était, ajoute Tallemant, une dame très- brune dont le baron était amoureux. Or, la lettre venait de M"^ de Scudéry, dont le teint ne passait pas pour être d'une entière blancheur. La reine de Mauritanie, nous le croyons bien, n'était autre qu'elle-même, quoi-
que Tallemant ne le dise pas. Dans tous les cas, M"'' Diodée se crut en droit d'être jalouse, puisqu'elle (c se gendarma et ne vit plus M'^*^ de Scudéry. »
Ajoutons ici, toujours d'après Tallemant, pour ceux qui désireraient connaître la fin de l'historiette, que M"" Diodée contracta un mariage tel quel avec un sieur Scarron de Vaure et vint à Paris. «Elle s'est bien façonnée ici. C'est une personne qui a grand soin de son ménage et de ses affaires, et qui n'a point fait parler d'elle. » Tout est bien qui finit bien.
Georges et sa sœur continuaient à partager leur temps entre le séjour de Marseille et des excursions aux environs, dont on retrouve la trace, soit dans la correspondance de celle-ci, soit dans les romans qui portent le nom du frère. V'oici, par exemple, comment est décrite, dans le Grand C\jrus, la vieille ville de Phocée, ou plutôt de Marseille : « Vous pouvez aisément vous imaginer qu'elle n'est pas superbement bâtie comme Babylone ou comme on dit qu'est Ecbatane — Elle est beaucoup plus longue que large, mais elle a aussi des fontaines et un port admirable; et quoique sa situation soit en penchant, et, par conséquent, un peu incommode, parce que les rues de traverse vont en montant, elle est pourtant très-agréable, bien que l'architecture grecque n'ait pas eu lieu d'y employer tous ses ornements. » Les principaux traits de ce tableau sont encore reconnaissablés, malgré les métamorphoses que le perce-
ment d'une grande yoïe nouvelle a produites dans « ces vieilles rues de traverse qui vont en montant. »
Il est encore plus facile de reconnaître la côte de Provence et le pays de Marseille dans cette description des environs de Phocée : « Plus nous approchions du rivage ;, plus le pays où nous allions nous sembloit agréable; car parmi mille arbres différents dont le paysage est semé, on voit, à la droite, de grosses roches stériles qui Ibnt paroître davantage la fertilité des autres endroits
M De l'autre côté est un pays plus uni, mais qui ne laisse pas d'être entremêlé de collines, de vallons, de rochers, de prairies, de fontaines et de ruisseaux, et de faire cent agréables inégalités qui rendent les maisons qu'on y a bâties tout à fait charmantes. De plus on y voit une si grande quantité d'oliviers, de grenadiers, de myrtes et lauriers, et tous les jardins y sont si pleins d'orangers, de jasmins, et mille autres belles et agréables choses, que je ne crois pas qu'il y ait un pays plus aimable que celui-là*. » Ainsi que le remarque M. Cousin, M"" de Scudéry n'oublie même pas ce qui gâte un peu le plaisir d'habiter ces belles contrées, le mistral, « ce vent impétueux qui abat souvent les plus grands arbres. »
Parmi les lieux que Georges et Madeleine durent aller voir aux environs, nous citerons le châ-