‹ Notice biographique sur RabelaisChapitre 3 sur 59 · FAMILLE. — PREMIERES ANNEES. — SEJOUR EN PROVENCE · texte numérisé non relu

FAMILLE. — PREMIERES ANNEES. — SEJOUR EN PROVENCE

En donnant ici^ d'après le vœu d'un éminent écrivain, un clioix de la correspondance et des poésies de M"'' de Scudéry, nous avons cru nécessaire de le faire précéder d'une notice sur sa vie, qui embrasse la presque totalité du dixseptième siècle, et dont M. Cousin n'a retracé que le milieu, correspondant à la date de la publication du Grand Cyrus. Il a concentré sur ce point unique tout l'intérêt de son tableau, laissant dans l'ombre ou n'éclairant que par reflet les autres parties. Au milieu des plus grands succès littéraires de l'auteur, il n'a vu, il n'a voulu voir que

1. CeUe Notice est placée en tête de l'ouvrage intitulé : Mademoiselle de Scudéry — choix de sa correspondance et de ses poésies, que publient MM. Rathery et Boutron.

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le Cyrus, et, dans ce qu'il a dit de la personne même de Técrivain, il a presque complètement passé sous silence ses dernières années, si bien remplies par les préceptes et les exemples de toutes les vertus d'un sexe dont, sauf la beauté physique, elle posséda tous les agréments, sans en avoir connu les faiblesses.

Mais, en racontant la vie de M"* de Scudéry, il ne suffisait pas de retracer les événements d'une existence bien moins accidentée que celle de ses héros; il fallait la replacer au milieu du mouvement littéraire et social qui en constitue le principal intérêt. Ainsi donc, sa famille, ses amis, sa vie commune avec son frère, les sociétés polies qu'elle traversa ou qu'elle groupa autour d'elle, son individualité comme femme et comme écrivain , la vogue et le déclin des genres de littérature dont elle fut la personnification la plus complète, tels seront les prmcipaux éléments de l'étude qui va suivre.

Scudéry, Escudéry, Escudier, Escuyer, Senti fer en latin, vieille famille d'Apt en Provence, y figure sous ces différents noms, au moins depuis le quatorzième siècle. Elle se disait d'origine italienne; on sait que c'était une manie assez commune chez les familles provençales. Pithon-Curt nous apprend qu'un Jean Scudéry épousa, par contrat passé à Lisle en 13G0, Marguerite Isnard , dotée par son père Hugues de 1000 florins d'or, somme considérable pour le temps. Ce Jean Scudéry paraît être le même que mentionne Papon,

dans son Histoire de Provence, parmi les partisans de Raymond IV, et dont les biens furent confisqués en 1367 par la reine Jeanne. Le premier de ces auteurs parle aussi d'un Sébastien Scudéry d'Apt qui se maria avec Lucrèce de Guast, suivant contrat du 7 avril 1480. A la même famille appartenaient Jacques Escudiei', notaire à Apt en 1 535, Jean Escudier, 3^ consul d'Avignon en 1599 et en 1618, enfin Elzéar Escuyer ou Scudéry % qui porta les armes avec distinction et fut lieutenant de Simiane de la Coste, gouverneur de cette ville sous Charles IX. Vers la fin du seizième siècle, son fils Georges, après s'être fait une certaine réputation militaire dans son pays, quitta Apt, et, sous le nom, désormais adopté, de Scudéry^, suivit la fortune du seigneur de Brancas-Villars, d'abord à Lyon, dont ce seigneur fut gouverneur pour la Ligue, puis à Rouen, qu'il défendit contre Henri IV et où Scudéry commandait le fort Sainte-Catherine^, et enfin, lorsque son protecteur fut devenu amiral de Villars et gouverneur du Havre, dans

1. Un historien de la ville d'Apt, Boze, lui donne le premier de ces deux noms ; un autre, dont l'histoire est restée inédite, Remerville , l'appelle Scudéry, et, en mentionnant Jacques Escudier, notaire en 1635, dit positivement que la famille était connue sous ce dernier nom depuis plusieurs siècles, lorsqu'elle s'avisa de le changer en celui de Scudéry. Il est donc probable que cette forme n'a été qu'une traduction après coup du Scutifer des actes latins.

2. Cependant son acte de mariage, en 1599, porte encore : Georges de Scudéry ou Lescuyer.

3. Les Fastes des rois de la Maison d^Orléans et de elle de Bourbon (par le P. Du Londel). Paris, 1697, p. 110.

cette dernière ville où Georges de Scudéry aurait été lieutenant ou plutôt capitaine des ports \

Quoi qu'il en soit de ces antécédents des Scudéry, qu'ils ne nous auraient pas pardonné d'omettre, eux qui se piquaient tant d'armes et de noblesse, notre Provençal transplanté en Normandie se maria en 1 599 à Madeleine de Goustimesnil, d'une bonne famille de cette province, et en eut Georges et Madeleine, nés tous deux au Havre, le premier en 1601, et la seconde en 1607*. Il est difficile de séparer la biographie du frère d'avec celle de la sœur, puisqu'ils vécurent ensemble jusqu'au mariage du premier, malgré la différence de leurs caractères, « la sœur, dit M. Cousin, étant aussi modeste qu'il était vain, et d'une humeur aussi douce et facile qu'il l'avait fanfaronne et querelleuse. » Tallemant des Réaux, moins indulgent, trace ainsi le même parallèle : « Sa sœur a plus d'esprit que lui et est tout autrement rai-

1. Conrart nous paraît avoir un peu embelli la situation, lorsqu'il parle « d'emplois considérables » qu'aurait eus ce personnage, « entr'autres la charge de lieutenant du Hâvre-de- Gràce, place importante de la province, sous l'amiral de Villars qui en était gouverneur. » Nous avons trouvé k la Bibliothèque nationale une quittance du 20 avril 1605 signée : Georges de Scudéry, capitaine des ports.

2. Tous les biographes de M"«= de Scudéry la font naître en 1607. Les bulletins de Clément, à la Bibliothèque nationale, ajoutent la date du 15 novembre. D'un autre côté, le registre des baptêmes de la paroisse de Notre-Dame, au Havre, constatent que Georges l'ut baptisé le 22 août 1601, et Madeleine le 1" décembre 1608. Nous devons ces deux dernières indications, ainsi que celle qui concerne l'acte de mariage du père, à l'obligeance de M. G. Toussaint, avocat au Havre.

sonnable, mais elle n'est guère moins vaine. Elle dit toujours : Depuis le renversement de notre maison; vous diriez qu'elle parle du renversement de l'Empire grec. » Si l'on en croit Conrart^ « le duc de Yillars ayant succédé à l'amiral son frère dans le gouvernement de Normandie, sa femme prit en telle haine ce lieutenant, après l'avoir trop aimé, qu'elle ruina toutes ses affaires. » Ici Conrart. nous paraît être l'écho complaisant des fanfaronnades de Scudéry. Toujours est-il que le père en mourant, comme il le dit : « ne laissa pas ses affaires en bon état'. « La mère, femme de mérite, donna ses soins à la première éducation de sa fille, mais elle ne tarda pas à suivre son mari', et la jeune Madeleine' fut recueillie par un de ses oncles qui avait l'esprit très-droit et très-cultivé, et qui avait vécu à la cour de trois de nos rois *.

Ici nous ne pouvons mieux faire que de suivre, en l'abrégeant, Conrart évidemment renseigné par M"" de Scudéry elle-même sur les détails de sa première éducation. « Son oncle, dit-il, lui fit apprendre les exercices convenables à une fille de

1. Un document cité par M. Livet, Précieux et Précieuses, 2e édition, p. 209, nous le montre emprisonné pour dettes, à la date du 23 octobre 1610.

2. D'après la même autorité, le père serait mort en 1613, et la mère six mois après.

3. Tout cela est un peu arrangé dans le Cyrus : « Sapho n'avoit que six ans lorsque ses parents moururent. Il est vrai qu'ils la laissèrent sous la conduite d'une parente qui avoit toutes les qualités nécessaires pour bien conduire une jeune personne, d T. X, 1. ii.

li. Conrart. — Eloge de M"' de Scudéry. par Bosquillon.

son âge et de sa condition ;, l'écriture, l'orthographe, la danse, à dessiner, à peindre, à travailler en toutes sortes d'ouvrages. De plus, comme elle avoit une humeur vive et naturellement portée à savoir tout ce qu'elle voyoit faire de curieux et tout ce qu elle entendoit dire de louable, elle apprit d'elle-même les choses qui dépendent de l'agriculture, du jardinage, du ménage de la campagne, de la cuisine; les causes et les effets des maladies, la composition d'une infinité de remèdes, de parfums, d'eaux de senteur et de distillations utiles ou galantes, pour la nécessité ou pour le plaisir. Elle eut envie de savoir jouer du luth, et elle en prit quelques leçons avec assez de succès; mais, comme elle tenoit son temps mieux employé aux occupations de l'esprit, entendant souvent parler des langues italienne et espagnole, et de plusieurslivres écrits en l'une et en l'autre, qui étoieiit dans le cabinet de son oncle et dont il faisoit grande estime, elle désira de les savoir, et elle y réussit admirablement. Dès lors, se trouvant un peu plus avancée en âge, elle donna tout son loisir à la lecture et à la conversation, tant de ceux de la maison qui étoient très-honnêtes gens et très-bien faits, que des bonnes compagnies qui y abondoient tous les jours de tous côtés'. »

On devinerait sans peine que les romans tinrent une grande place dans ses lectures, quand même on n'aurait pas sur ce point le témoignage

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