Lettre de M">-' de Scudéry à M^^ de Chandiot, du 20 avril
3. Histoire du Théâtre français, par les frères Parfaict, t. IV, p. 430.
rapporter ces fameuses campagnes dont Scudéry a tant parlé en prose et en vers :
Pour moi plus d'une fois le danger eut des charmes
Et dans mille combats je fus tout hazarder;
L'on me vit obéir, l'on me vit commander
Et mon poil tout poudreux a blanchi sous les armes ^
Et dans la préface de son Ligdamon qu'il fît, dit-il, en sortant du régiment des Gardes (1631) : ({ Je suis né d'un père qui, suivant l'exemple des miens, a passé tout son âge dans les charges militaires, et qui m'avoit destiné, dès le point de ma naissance, à pareille forme de vivre. Je l'ai suivie par obéissance et par inclination. Toutefois, ne pensant être que soldat, je me suis encore trouvé poëte. Ce sont deux métiers qui n'ont jamais été soupçonnés de bailler de l'argent à usure, et qui voient souvent ceux qui les pratiquent réduits à la même nudité oi^i se trouvent la Vertu, l'Amour et les Grâces, dont ils sont les enfants Tu couleras aisément par dessus les fautes que je n'ai point remarquées, si tu daignes apprendre qu'on m'a vil employer la plus grande partie du peu d'âge que j'ai, à voir la plus belle et la plus
1. Le Dégoust du inonde, dans les Poésies diverses, dédiées au cardinal de Richelieu, Paris, 1649, m-k°, p. 96. Les auteurs du Voyage de Chapelle et Bachaumont ont fait, non sans quelque intention ironique, allusion à ces vers, quand ils ont dit, en parlant du p:ouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde, qu'on ne le donnait qu'à des gens
Qu'on eût vu longtemps commander, Et dont le poil poudreux a blanchi sous les armes.
grande Cour de l'Europe, et que j'ai passé plus d'années parmi les armes }ue d'heures dans mon cabinet, et usé beaucoup plus de mèches en arquebuse qu'en chandelle : de sorte que je sais mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que les périodes, etc. »
Il rappelait avec complaisance la part qu'il avait prise aux guerres de Piémont sous les ordres du duc de Longueville et du prince de Carignan, sa retraite du Pas-de-Suze, ses quatre voyages à Rome, etc/ Mais, comme le dit Moréri, ses voyages et ses camjDagnes examinés dans le détail se réduisent à peu de choses. Ils ne lui avaient pas, dans tous les cas, donné la fortune, puisque Segrais nous le représente mangeant son morceau de pain sous son manteau dans le jardin du Luxembourg.
Les lettres furent pour lui une ressource. Nous le voyons, vers 1 630, quitter le régiment des Gardes, et, de 1631 à 1644, faire représenter seize
1. Historiettes de Tallemant. — Le Cabinet de M. de Scudéry, 1646, in-4". — Préface de la traduclion des Ilaranrjues académiques, de I\Ienzini, 1640, iii-S°. — Dans VÉpitre dédicatoire de la Clélie à M"" de Longueville, Scudéry s'exprime ainsi : «Plusieurs gentilshommes de mes parents ont eu l'honneur d'être à Mgr votre père : deux de mes parentes ont eu celui d'être vos dames d'honneur, et j'ai eu moi-même la gloire d'être assez longtemps attaché à la suite du grand Prince à qui vous devez la vie, quoique je ne fusse pas son domestique. Enfin, j'ai reçu sept ans tout entiers les commandements de Mgr le Prince de Carignan, votre oncle, dans les armées du grand Charles-Emmanuel, son père, de qui j'avois l'honneur d'être aimé, s
pièces de théâtre qui lui valurent^ sinon toujours l'approbation du public, comme il s'en vante dans mainte préface, du moins la protection du cardinal de Richelieu. Les Observations sur le Cid furent suivies des Sentiments de V Académie sur ce chefd'œuvre (1 637-1 G38), et, s'il se donna le double ridicule de se poser en rival littéraire et en provocateur du grand Corneille', il faut, pour Texcuser un peu, se rappeler qu'il eut parfois dans sa poésie quelque chose du souffle cornélien, au point qu'on lui a fait l'honneur de lui attribuer certains vers de l'auteur du Cid.
Assurément Corneille n'aurait pas désavoué ces vers qui terminent la belle description de la décadence de Rome sous l'Empire :
L'aigle qui fut longtemps plus craint que le tonnerre N'osoit plus s'élever et voloit terre à terre, Et ce superbe oiseau, loin des essors premiers, Se cachoit tout craintif dessous ses vieux lauriers.
Il y a comme une réminiscence du sommeil de Condé à Rocroy dans ce passage A' Alaric, que Boileau déclarait « trop bon pour être de Scudéry » :
Il n'est rien de si doux pour les cœurs pleins de gloire Que la paisible nuit qui suit une victoire ; Dormir sur un trophée est un charmant repos Et le champ de bataille est le lit d'un héros.
1. Il s'attira cette réponse de la part de celui-ci : « Il n'est pas question de savoir de combien vous êtes plus noble ou plus vaillant que moi, pour juger de combien le Cid est meilleur que V Amant libéral... Je ne suis point homme d'éclaircissement; ainsi vous êtes en sûreté de ce côté-là. » Lettre Apologétique, etc.
On retrouve quelque chose de l'inspiration de Milton dans la peinture des gouffres infernaux, au chant VI du même poëme :
D'une éternelle nuit toujours enveloppés,
Noir séjour des méchants que la foudre a frappés.
Après avoir décrit les funèbres clartés de l'abîme, l'auteur ajoute :
Et ce mélange affreux qu'accompagne un grand bruit Luit éternellement dans l'éternelle nuit, Mais c'est d'une lumière à tant d'ombre mêlée Qu'elle épouvante encor la troupe désolée.
Concluons donc que Scudéry eut moins de mérite qu'il ne s'en croyait, mais plus que ne lui en attribuaient ses adversaires. Il sut quelquefois remonter le pas glissant qui sépare le ridicule du sublime. Il y avait chez lui un certain fond chevaleresque qui prêtait aisément à la raillerie dans le domaine de la littérature, mais qui forçait l'estime quand il s'appliquait aux choses du cœur. On le vit afficher pour des amis attaqués ou persécutés, notamment pour Théophile, une fidélité hautaine' qui rachète bien des flatteries prodiguées aux puissances du jour.
1. « Je me pique d'aimer jusques en la prison et dans la sépulture. J'en ai rendu des témoignages publics durant la plus chaude persécution de ce grand et divin Théophile, et j'y ai fait voir que parmi l'infidélilé du siècle où nous sommes, il se trouve encore des amitiés assez généreuses pour mépriser tout ce que les autres craignent. »
Préface des Œuvres de Théophile^ 1630.
Ce qui fait encore plus d'honneur à Scudéry, c'est l'anecdote suivante au sujet de laquelle Arckenholz {Mémoires sur Christine, t. I^ p. 260) a voulu exprimer quelques doutes qui ne sauraient prévaloir contre le témoignage positif de Chevreau. « La reine Christine m'a répété cent fois qu'elle réservoit pour la dédicace que M. de Scudéry lui feroit de son Alaric une chaîne d'or de mille pistoles; mais comme M. le comte de la Gardie, dont il est parlé fort avantageusement dans ce poème, essuya la disgrâce de la Reine, qui souhaitoitque le nom du comte fust ôté de son ouvrage, et que je l'en informai par la même poste qui m'apporta en feuilles son Alaric déjà imprimé, il me répondit quinze jours après que, quand la chaîne d'or seroit aussi grosse que celle dont il est fait mention dans l'histoire des Incas, il ne détruiroit jamais l'autel où il avoit sacrifié \ y
Cependant sa sœur était venue le rejoindre à Paris, et ce fut à partir de ce moment (1 639 au plus tard) que commença entre eux cette vie commune et cette collaboration littéraire qui devait durer jusqu'en 1655. Dès lors aussi commença pour Madeleine ce rôle de providence qu'elle allait jouer auprès de lui, devenant, comme il le lui écrivait, « son seul réconfort dans le débris de toute sa maison-, » corrigeant ses écarts de plume et de