Théophile Gautier, Les Grotesques
et probablement à la Fontaine de Vaiicluse*, quelques épigrammes contre les religieux et les dames d'Avignon, tels sont les points qu'elle touche sur un ton libre et enjoué, en y mêlant quelques souvenirs de l'hôtel de Rambouillet et des sociétés de Paris. Une seconde lettre à la même, est datée du 13 décembre à Marseille, où notre voyageuse est arrivée « assez heureusement, quoiqu'elle ait encore plusieurs fois pensé faire naufrage. » Le même jour, elle écrivait à M"" de Chalais, et déjà, malgré la réception pleine de courtoisie de M""" de Mirabeau et de M"'^ de Morge, sa sœur, malgré la beauté du climat, les fleurs et les fruits nouveaux pour nos voyageurs, l'anmiation du port et des promenades, la variété des costumes, les repas plantureux dont on les régale à l'envi, déjà, disons-nous, la nécessité d'attendre trois ou quatre jours, suivant l'usage, et de rendre ensuite, avec l'étiquette voulue, leS visites de toute la ville, M depuis les gentilshommes jusqu'aux forçats, » les petitesses de la vie provinciale, la conversation des dames de Marseille parmi lesquelles il n'y en a pas plus de six ou sept qui parlent français, tout cela suiimM'e à notre habituée des cercles les plus raffinés de la capitale certaines phrases peu flatteuses, telles que celle-ci : « Je n'ai point l'esprit assez stupide pour m'accoutumer facilement à ceux qui le sont; » et le mot d'exil vient plus d'une fois se placer sous sa plume.
I. Voy. les XII sonnets adressés à cette Fontaine par Scudéry. Œuvres poétiques^ 1649, m-k", p. 1 et suiv.
Cependant il avait bien fallu, au milieu de toutes ces visites de politesse, en rendre une à Notre-Dame-de-la-Garde. Un des premiers soins de Scudéry avait été d'y installer un lieutenant « assez honnête et assez rielie ^ » Il donna à dîner à M. le gouverneur et à M"'' sa sœur, qui avaient préalablement entendu la messe au prieuré. L'un et l'autre payèrent leur tribut poétique et littéraire à la beauté du lieu, le frère, en écrivant son Poëme de Notre-Dame-de-la-Garde, composé dans cette place^, et la sœur par le passage suivant d'une de ses lettres à M"" Paulet :
Après avoir décrit la réception qui leur fut faite, et qui fut accompagnée du bruit des canons de la place, elle ajoute : « En vérité Notre-Dame-de-la- Garde est le plus beau lieu de la nature par sa situation. De la façon dont la place est disposée, il
1. Probablement M. de Guigonis,' dont il est question dans [a. Gazette, à la date du 12 novembre 1647, p. 1118, comme commandant cette place en l'absence du sieur de Scudéry, et prenant des dispositions contre l'arrivée en vue de Marseille d'une escadre que l'on présumait hostile.
2. Poésies diverses, p. 200. Nous permettra-t-on de faire remarquer ici que nous aussi, nous avons écrit celte partie de notre Notice à Marseille et au pied même de Notre-Dame-dela-Garde? Le poëme de Scudéry, malgré le mauvais goût qui le dépare, gagne à être lu sur les hauteurs et au milieu de l'admirable panorama qu'il décrit, et il y a tel site de la plage de Marseille qui nous a fait trouver un charme singulier à ces vers de l'auteur d'Alaric :
En un lieu retiré, solitaire et paisible
La mer laisse dormir sa colère terrible,
Et sous deux grands rochers qui la couvrent des vents,
Elle abaisse l'orgueil des flots toujours mouvants.
y a quatre aspects différents qui sont admirables. D'un côté, l'on a le port et la ville de Marseille sous ses pieds, et si près, que l'on entend les hautbois de vingt-deux galères qui y sont ; de l'autre, l'on découvre plus de douze mille bastides, pour parler en termes du pays; du troisième, on voit les îles et la mer à perte de vue, et du quatrième, sans rien voir de tout ce que je viens de dire, on n'aperçoit qu'un grand désert tout hérissé de pointes de rochers, et où la stérilité et la solitude sont aussi affreuses que l'abondance est agréable de tous les autres endroits. »
Une préoccupation plus prosaïque les porta à tâcher de faire mettre Notre-Dame-de-la-Garde sur le pays, c'est-à-dire à la charge de la province, quant à l'entretien, négociation dont on peut voir les détails dans la lettre à M"*' Paulet, du 27 décembre 1644. Il semble du reste que, satisfait de la prise de possession que nous avons décrite, Scudéry ne se soucia guère de revoir souvent le siège de son gouvernement pittoresque, mais peu logeable. Sa sœur y retournait de temps à autre, comme lorsqu'elle y conduisit des dames marseillaises, impatientes de voirarriver d'Italie le cardinal de Lyon avec les quatre chaloupes du Grand-Duc*.
Quant à Georges, il affectait aussi de se considérer « comme un pauvre exilé » :
Pour moi, sur un rocher éloigné des humains Je le suivrai des yeux et je battrai des mains,