‹ Notice des émaux, bijoux et objets divers exposés dans les galeries du Musée du LouvreChapitre 14 sur 125 · ÉMAUX EN TAILLE D'ÉPARGNE, XIV^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

ÉMAUX EN TAILLE D'ÉPARGNE, XIV^ SIÈCLE

tiombre (1), étanl défendus autant par leur peu de valeur inlrinsèque que par l'usage respectable auquel ils étaieiil consacrés, et dont leur surface usée prouve la répétition quotidienne. On a cru que cet usage pouvait être limité dans le Mil'' et le MV^ siècle, parce que tous ces bassins portent les caractères de dessin, d'émail et de style propres à ces époques. C'est une erreur. Il est bien Vrai que l'émaillerie sur cuivre, fabriquée à Limoges, s'est emparée alors de cette fabrication, mais on les a exécutés bien avant, et simultanément, en or et en argent émaillé; seulement nous n'avons conservé que les bassins en cuivre.

55. — Bassin circulaire en bronze émaillé. XI W siècle. — Diamètre, 0,214.

Au cenlre, une figure royale, assise, couronnée, tient un sceptre de la main droite et étend la gauche pour prendre un vase que lui présente une figure debout, velue dune longue robe. On peut voir dans celte scène le couronnement d'une reine et l'instant où , après la communion, l'ablution lui était ofTerie. Les personnages en taille d'épargne, de même que les ornements qui décorent le fond, émaillé de couleur bleue, sont en ton de bronze, sans qu'il paraisse qu'ils aient jamais été dorés; il en est de même de six figures isolées et assises, couronnées . qui entourent le médaillon central , disposées sous six arcs qui décrivent les lobes d'une rosace, ainsi que des ornements qui remplissent les vides. Des palmeltes sur fond bleu pâle complètent l'ornementation. Les sièges sont incrustés d'émaux rouge et bleu turquoise. Le revers est décoré d^une étoile à huit pointes, gravée légèrement en lignes ondulées, circonscrite dans les divisions dune rosace à seize feuilles. Voici comment Montfaucon parle de ce bassin, qu'il fit dessiner alors qu'il élait la propriété de M. l'abbé Fauvel : 1 Le bassin qui suit est une soucoupe qui a servi à une reine de « France, apparemment de la fin de la seconde ou du commencement de « la troisième race. On ne peut parlerdecela que par conjecture. Il était ode cuivre doré et émaillé en certains endroits; une partie de la dorure «et des émaux reste encore. La reine est assise sur un trône, au milieu du «bassin, en dedans; une suivante lui présente une coupe. Tout est repré- «seiué si imparfaitement qu'on n'y voit les choses qu'à demi et qu'on ne • peut bien voir la forme de la couronne et de son sceptre. Cette même «reine est encore représentée six fois tout autour de l'image du milieu» (Monuments de la monarchie française, t. 1er, p. 349. pi. 30). L'erreur de Montfaucon. quant à l'époque si reculée qu'il assigne à ce bassin, est d'un temps qui manquait essentiellement de critique archéologique; elle ne diminue en rien la reconnaissance que nous lui devons pour tant de renseignements précieux qui rendent ses ouvrages encore si utiles — (Collection Révoil, n» 174.)

(1) collection solIikofT. Elle en possède huit ; Musée de Cluny cinq; etc., etc. '

56. — Bassin circulaire en bronze émaillé. XIV^ siècle. — Diamètre y 0,230.

L'ensemble de rornementation a la figure d'une rosace à six lobes. Le centre est décoré d'un écu semé de France , au lambel de cinq pendants de gueules, qui doit être Anjou ancien, occupant un médaillon circulaire, à fond d'émail vert et ornements dorés. Des arcs de cercle , dessinés par des lignes démail blanc entre deux filets d'or, décrivent autour du centre six lobes renfermant autant de figures de guerriers vêtus de courtes tuniques, armés de boucliers et d'épées ou massues, qui se détachent en ton d'or, de même que les ornements qui les entourent, sur un fond démail bleu. L'orfèvre émailleur a épargné dans le métal, dans les intervalles que laissent entre eux, vers le bord , les médaillons qu'on vient de décrire, des ornements dorés sur fond d'émail verl. Le rebord est décoré d'un motif circulaire et dentelé ^ produit mi-parlie par le cuivre, mipartie par l'émail bleu; sept petits trous ont été pratiqués dans un espace réserve exprés dans la distribution de l'émail , et l'on voit à l'intérieur les traces de la soudure d'un goulot. Le revers, doré, est légèrement gravé en creux de traits formant , au centre, une rosace , et sur le corps du bassin vingt-deux feuilles d une rosace beaucoup plus grande. — (Collorlion Durand, m 114/2649.)

5^. — Bassin circulaire en cuivre émaillé. XIV^ siècle.— Diamèlre , 0,240.

Au centre est un écu de France ancien , repoussé en relief et gravé eu taille d'épargne, émaillé, circonscrit dans un cercle dont les vides sont remplis par trois animaux rampants. Le bord est décoré de six groupes de personnages, en costume civil, dont les figures, debout, réunies deux .•ideux, sont épargnées dans le métal et se détachent sur le fond d'émail bleu; des ornements, également épargnés, remplissent les vides entre les figures. Ces groupes sont renfermés dans des cercles tronqués dans le bas et séparés dans la partie supérieure par des champs d'émail vert *\\ii supportent des écus armoriés. Ces écus, au nombre de six, se blasonnent comme il suit: burelé d'argent et d'azur, qui sont les armes de Lezignem; bandé d'or et de gueules, qui sont celles de Bélhune ; échiquelé d'or et d'azur, qui sont les armes des bâtards d'Anjou, au francquarlier d'argent chargé de trois?.... dor , posés un et deux; de gueules à quatre pals dor ; dazur à une bande d'argent accompagnée de deux colices d'or; de gueules à trois châteaux d"or. Le rebord est orné d'un ruban en zigzag sur fond d'émail bleu. Le revers, sans émail, porte au centre un écu colicé de dix-neuf pièces. — (Collection Révoil.u" 170.)

3 S. — PoRTE-ciERGE cn cuivrc émaillé et doré. XI V^ siècle. — Diamètre à la hase y 0,100.

L'ornementation, posée sur le pied, se compose de six écus armoriés , formant comme les lobes d'une rosace autour de la pointe dorée, qui supportait le cierge ; ces écus , semblables deux par deux, sont : Semé de France; — Colicé dor et de gueules de douze pièces, qui étaient les armes des Turenne. en Limousin ; — Dazur à une bande d'argent accompagnée de deux cotices d'or, qui sont: la couleur, les émaux et les pièces des armes de Champagne. Des ornements, épargnés dans le cuivre doré , se

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détachent sur le fond d'azur et remplissent les intervalles entre les écus. Le revers n'est noint érnaillé.

Le revers n'est point érnai

id.

id.

— Diam., 0,094

id.

— Diam., 0,089

id.

id.

— Diam., 0,086

id.

id.

— Diam., 0,078

id.

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— Diam., 0,063

1 Collection Durand, n' 121/2660—63.)

Ces porte-cierges émaillés se rencontrent dans toutes les collections, et l'on s'étonne qu'il n'en soit pas parvenu jusqu'à nous un plus grand nombre, quand on sait ce qu'étaient, au moyen âge, l'amour et la vanité des armoiries, le luxe' inouï des funérailles, le mobilier des églises, des chapelles réservées et des autels portatifs. Il y en avait en or, en argent doré et en cuivre, tous émaillés." Les derniers sont seuls parvenus jusqu'à nous, et on les fabriquait à Limoges sur commandes, en suivant le dessin des armoiries, par douzaines, par centaines, je crois à peine exagérer en disant par milliers. Leur forme les distingue des grands et des petits chandeliers (1); leur emploi aussi était différent. Ceux-là figuraient sur l'autel fixe et supportaient de longs cierges; ceux-ci, construits de façon à s'emboîter les uns dans les autres, faisaient partie du bagage de la vie nomade des seigneurs, se plaçaient sur l'autel portatif de voyage, étaient rangés sur les corniches des salles de bal et de festin, sur les balustres autour d'un cercueil, le long des moulures d'une église tendue de deuil, partout où ils pouvaient servir, en longues files ou en rangées étagées, à déployer ce luxe de lumières dont on était si fier, et dont les comptes énumèrent si fréquemment la dépense (2).

(1) Plusieurs collections publiques et particulières possèdent de ces chandeliers portés sur trois pieds, qui servaient dans l'église, et qu'il faut distinguer des porte-cierges en usage sur les autels portatifs. collection Ciernieau. Deux chandeliers, dont la tige, à trois renflements, repose sur trois pieds, le tout émaillé en taille d'épargne, dans le beau caractère du XIII «siècle.

(2) Voyez les glossaire et répertoire de la secont'^oartie de cette ^notice, aux mots Chandeliers et Luminaire,

Le XlVe siècle vit se mainlenir la réputation des émaux de Limoges, et, même dans les hautes régions, lorsqu'il s'agissait de faire un présent à effet et sans grande dépense, on usait de ce cuivre embelli. L'ani3l7, au ii juillet, envoya M. Hugues d'Anqeron au roi, par Guiart de Pontoise, un chanfrain doré à deux testes de lieparts de l'œuvre de Limoges, à deux crestes, pour envoir au roi d'Arménie. C'était peut-être assez, et un chanfrein d'or aurait été trop. Pour ces grands équipements, ainsi que pour les grandes châsses, le cuivre émaillé se présentait comme une excellente ressource.

Il en était de même des coffres et des coffrets, auxquels il donnait à la fois de l'éclat et de la solidité. Exécutés à l'avance, c'est-à-dire avec des ornements arbitraires et des inscriptions applicables à certaines circonstances, comme un mariage, une naissance, un baptême, ils laissaient unis et vides les écussons, qu'on remplissait sur commande en même temps qu'on émaillait le tout. Le coffret que je vais décrire peut avoir été commandé à Limoges par quelque officier delà cour d'Edouard II, qui fut roi d'Angleterre de 1307 à 1327. Ce gentilhomme portait cet écusson que j'ai vainement tenté de rattacher à une famille connue. Les relations de la cour d'Angleterre avec la France et avec Limoges s'expliquelaient, en outre des circonstances ordinaires et de ce que nous avons dit à propos de la tombe émaillée de Gauthier de Merton , par les préfélences naturelles de la reine, Isabelle de France, par les goûts d'élégance et de luxe du roi. Quant à l'inscription, si elle avait été composée par le donataire en Angleterre, ou prise par lui dans quelque manuscrit des poésies qu'on lisait à la cour, et envoyée ad hoc à l'orfèvre de Limoges, nous la Jrouvcrions reproduite dans l'orthographe et avec les désinences propres à la langue d'oil et au langage des cours du Nord ; mais, outre son caractère de banalité qui la rendait agréable à tous les acheteurs, elle était évidemment rédigée par un Limousin, qui, en la destinant à ses pratiques du Nord , lui avait laissé le moins qu'il pouvait d'idiotismes méridionaux; mais il lui en reste encore bien assez pour

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M. Révoil avail ce coffret dans sa collection. Il crut que c'était un présent de Richard II à Isabelle, fille de Charles VI, vers 1390. Opposerons-nous à cette opinion le style et l'ornemenlalion, qui sont de près d'un siècle plus anciens, la présence d'un écusson qui n'appartient à aucune des deux couronnes? Non; nous dirons seulement qu'un roi envoyant à une fille de roi un coffret de cuivre, même émaillé, aurait été considéré comme un ladre ou un impertinent, si le contenu n'avait pas singulièrement rehaussé la valeur du contenant.

64* — Coffret de mariage, de forme rectangulaire, é maillé sur toutes ses faces. XI V^ siècle. — Hauteur, 0,120; longueur, 0,335; largeur, 0,220.

Quatre figures debout, partagées en deux couples, sont disposées vers ctiaque extrémité du couvercle; un homme, ayant sur la main un faucon, soulève le voile d'une femme que Ion voit de l'autre côté lui présentant un anneau. Ces deux scènes personnifient la rencontre et l'accord. Les figures, dont les traits et les plis du costume sont gravés en creux et remplis d'émail bleu lapis, sont entièrement dorées. L'ornementation du fond qu'elles cachent en partie est une sorte d'échiquier composé de quatre lignes de médaillons, dont la forme est un quadrilatère pénétré par quatre arcs de cercle ; on en compte six sur chaque ligne. Les couleurs de fond de ces médaillons sont alternativement un vert bleuâtre et le rouge; Ves rouges sont décorés d'animaux fantastiques, variés de formes, mais tous se détachant en ton d'or. Les verts portent en cœur, posés successivement et alternés, trois écus qui sont: de France ancien (d'azur semé de fleurs de lis d'or^^; d'Angleterre (de gueules à trois léopards d'or, l'un sur l'autre), et un troisième d'or à la croix vairée du même et d'azur que j'ai reproduit plus haut. Les médaillons iJe remplissage forment un fond bleu lapis; chacun d'eux est orné de quatre tigeltes dorées, reliées en croix et terminées par une feuille de lierre, avec quatre points dorés posés en sautoir. Une vignette en zigzag encadre le couvercle, dont le bord retombant porte cette inscription épargnée en relief de lettres dorées sur fond d'émail bleu lapis : + Dosse dame ie vos aym lenument. Por Di'u vos pri que ne moblie mia. Vet si mon cors a vos comandewent sans mauveste et sans nulle fol la. La paroi antérieure du coffret est décorée dun écu d'Angleterre entre deux écus de France; les médailloriS qui les renferment, çlus grands du double que ceux du couvercle, sont formés panm quadrilatère que pénètrent quatre arcs semi-ogivaux. Leurs émaux sont le vert et le rouge ; ils se découpent sur un fond plein d'émail bleu lapis, et les intervalles sont remplis par des figures fantastiques qui, toutes , sont dorées. Les deux plus remarquables gardent l'écu d'Angleterre; toutes deux sont armées de boucliers circulaires; l'une d'elles brandit une lance et l'autre une massue; leurs visages humains sont encapuchonnés, cl leurs membres, qui rappellent les bêtes féroces, sont velus. Sur la paroi opposée, c'est un écu de France qui est placé entre deux écus d'Angleterre, et sur chacune des parois latérales un écu d'Angleterre et un écu de France; les médaUlons et fonds étant d'ailleurs les mêmes et les figures monstrueuses, à peu de difTérence. telles que sur les autres côtés.— (Collection Révoil, n» Si. Provenant antérieurement du cabinet de M. de Migieux.)

A cette naérae époque, à ce même style, appartiennent de

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nombreux fragments de reliquaires et de châsses, les uns détachés, les autres réunis et complétés tant bien que mal. Je les décrirai sans discuter la disposition moderne qu'ils ont reçue, et sans rechercher la disposition primitive qu'ils avaient d'abord.

05* — Plaque, formant bordure, en cuivre dore' et émaux de couleurs. — Longueur, 0,200 ; hauteur, 0,027.

Dessins d ornements, losanges tracés par des filets bleu turquoise; les fonds sont d'or , et les rosaces qui occupent les losanges sont à quatre feuilles ,en émaux bleu pâle et vert clair se fondant l'un dans l'autre; Un point rouge marque le centre. Les demi-losanges qui sont formés par la section des bords ont le fond d'émail bleu lapis et rornemenl en feuillages dorés. Le revers n'est point émaillé. — (Collection Durand, no 122/2666.)

66* — Plaque, formant bordure, en cuivre doré et émaux de couleurs. — Longueur, 0,199; hauteur, 0,029.

Losanges distancés, dessinés par des fllels de couleur bleu d'iris. Les fonds sont bleu lapis, et les ornements , qui dans deux sont des oiseaux et dans deux des rosaces à quatre feuilles , sont dorés et rehaussés de louches d'émail rouge. Les losanges et les traits droits qui les réunissent tranchent sur un fond d'or orné de filets bleu lapis qui dessinent audessous d'autres losanges plus petits décorés de rosaces à quatre lobes en éinail bleu turquoise. Les demi-iosanges posés sur les bords sont ornés de demi- rosaces de couleur verte. Le dessin est arrêté sur les deux bords par des filets bleu lapis. Le revers n'est pas émaillé. —(Collection Durand, no 122/2667.)

©^. — Plaque , formant bordure, en cuivre doré et émaux de couleurs. — Longueur, 0,147; hauteur, 0,029.

Losanges dessinés par des filets d'émail rouge. Les fonds sont dorés et les rosaces qui les décorent sont à quatre feuilles, en émaux bleus et verts, se fondant l'un en l'autre; un point rouge marque le centre. Les demi-losanges tracés sur les bords sont en émail bleu lapis , semé de croiseltes d'or très serrées. Un filet doré arrête le dessin sur les bords. Le revers n'est point émaillé.— (Collection Durand, n» 122/2668.)

6S. — Plaque, formant bordure, en cuivre doré et émaux de couleur. — Longueur, 0,149; hauteur ^ 0,029.

Demi-losanges formés par un filet d'émail rouge sur fond bleu lapis

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ceux du haut sont semés de croiselles d"or; ceux du bas sont ornés de tètes d'anges dorées . dont les traits, ainsi que les détails des ailes, sont indiqués par des intailles remplies démail noir. Deux de ces anges ont la chevelure contenue en une sorte de filet qui est arrêté sur le front par un bandeau. Le revers n'est pas émaillé. —(Collection Durand, no 122/2669,)

69. — Plaque, formant bordure, en cuivre doré et émaux de couleur. — Longueur, 0,086; hauteur, 0,023.

Ornements composés d'une demi-circonférence occupant le milieu de la plaque, sur fond doré, remplis d'émaux de nuances variées; deux branches dorées s'en échappent, de droite et de gauche, se détachant sur un fond bleu lapis, et ornées de fleurons et de quelques feuillages émaillés de rouge, de vert, de bleu pâle et de blanc. La plaque est entourée d'un filetd' or et des rangées de perles sont ciselées sur deux côtés. Le revers n'est point émaillé. — (Collection Durand, no 122/2676.';

^O. — Saint Mathieu, sur une plaque en cuivre doré émaillé. XIIP siècle. — Hauteur de la plaque, 0,295; largeur, 0,140.

La figure en pied de saint Mathieu, en ronde bosse, dorée, est ajustée

Ear des clous sur la plaque, à laquelle elle adhère sur une surface plane, e saint est représenté assis, tenant de la main droite un pli de sa robe, et de la gauche supportant un livre à la hauteur de sa poitrine. Ce livre et les galons de la robe sont ornés d'émaux en relief imitant des turquoises et des perles de lapis. Ses yeux sont en émail noir. Entre la lète et la plaque est ajustée une sorte de disque concave , formant un nimbe, doré et ciselé. Les détails d'ornementation qui décorent la plaque sont des enroulements de tiges dorées et ciselées se terminant en fleurons élégants et qui se détachent sur un fond d'émail bleu. Les couleurs d'émaux sont: le bleu clair, le bleu turquoise, le rouge, le vert, le jaune et le blanc. Le siège et le coussin sont émaillés. Une bande de métal doré et pointillé traverse les émaux du fond à la hauteur des épaules du saint; on y lit cette inscription gravée en creux et dont les traits sont remplis'd'émail noir: S: MATEVS. Le revers n'est pas émaillé. Cette plaque décorail sans doute, avec les on^e autres qui supportaient les apôtres, «oit un rétable, soit un grand reliquaire. Elles ont été disséminées par le commerce dans plusieurs collections, et, comme M.Germeau en a acquis deux, le saint Paul et le saint Thomas, <à Limoges, il est probable que la destruction du monument a eu lieu dans cette ville même. Un quatrième de ces apôtres s'est réfugié dans la collection du prince SoltikofT. — (Collection Durand, no H5/26o0,)

'S'I à 9'6« — Reliquaire. XIIP sièck. — Hauteur, 0,180; longueur, 0,176; largeur, 0,099.

Les figures sont épargnées dans le métal ; les têtes sont en relief. Le*

se» NOTICE DES ÉMAUX, BIJOUX, ETC.

sujets représentes sont: 71 et 72. Dieu bénissant; Jésus crucifié atT" dessous, et au pied de la croix la vierge Marie et l'apôtre saint Jean; au-dessus. d«ux figures d'anges. — 73, 74,75 et 76. Les quatre évangélistes et les douze apôtres distribués sur la face opposée et sur les deux parois latérales. Les couleurs déraaux des fonds sont le bleu lapis et le vert clair. Des bandes transversales qui coupent les fonds sont en émail bleu turquoise mêlé de vert. Les émaux employés dans les fleurons d'ornements sont le bleu pâle, le vert clair, le blanc et le jaune, en liséré, le gros bleu par touches. — ' Collection Durand, n^ H2/2648.)

7^» — Plaque rectangulaire en cuivre doré e( e'maille'. Commencement du XIV^ siècle. — Diamètre, 0,059,

Le motif d'ornement est formé par la réunion de quatre enroulemenlit de tiges dorées que terminent des fleurons émaillés. Deux de ces fleurons sont colorés d'émail blanc, bleu pâle, bleu lapis et noir; les deux autres d'émail jaune , vert clair et noir, avec quelques taches d'émail rouge dans les quatre. Les tiges dorées sont poinlillées au burin ; elles se détachent sur un fond d'émail bleu lapis. Une rosace à quatre feuilles, émaillée de jaune , de vert clairet de noir , décore le point central et couvre l'intersection des tiges. Un filet doré et pointillé au burin encadre la plaque. La tranche est dorée. Le revers n'est pas émaillé. — (Collection Durand, n» 122/2670.)

IS, — Jacob, patriarche. — Médaillon circulaire et concave , en bronze émaillé. Première moitié du XIV^ siècle. — Diamètre, 0,128.

On a gravé en creux, dans la partie concave, les traits et les contours de la figure d'un vieillard à longue barbe, que désigne une inscription gravée en taille d'épargne sur une large banderole d'émail bleu lapis, JACOB, et à droite la lettre P, initiale du mol patriarcha, gravée dans le métal et incrustée d'émarl bleu. La tète se détache sur une auréole jaune. La barbe est émaillée de plusieurs tons de bleu ; la robe est de couleur bleu lapis ; le manteau vert est agrafé sur l'épaule. Le bronze est sans préparation au revers.— (Collection Révoil, n-* 247.)

^9 à S4. — Six plaques de cuivre émaillé, dont on a fait un Reliquaire. XIV^ siècle.

La plaque principale (hauteur, 0,100; longueur, 0,218) représente Jésu.s sur la croix, la Vierge, debout à gauch« , saint Jean, à droite, tenant un livre; deux anges, en buste, au-dessus des bras de la croix. Les figures, exécutées au repoussé, sont fixées à la plaque du fond ; les clous qui fixent la figure de Jésus-Christ sont posés aux pieds et aux mains, comme les clous du crucifiement. Deux évangélistes, assis sous des arcades et portant des livres, sont placés de chaque côté de la scène principale, dont ils sont séparés par les détails d'ornements,Les fonds sont en émail

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bleu lapis; la croix du crucificmcnl est en émail vert; une bande d'émail bleu turquoise traverse la plaque à la hauteur de la ceinture des figures de Marie et de saint Jean; une bande semblable s'étend derrière les évangélistes assis, et un arc. également en émail bleu turquoise, sert de siège à chacune de ces deux dernières figures. Le nimbe du Christ est crucifère, la croix rouge . le champ rouge, bleu et blanc; les nimbes de la Vierge €t de saint Jean sont rouge, bleu et blanc; ceux des évangélistes. gros bleu, vert et jaune; des rosaces circulaires sont semées sur les fonds, de couleur alternativement rouge, bleu, vert et jaune, rouge, bleu clair et blanc — 80. La plaque du couvercle (hauteur, 0.073; longueur, 0.220,. Jésus-Christ assis, couronné, bénissant delà main droite élevée, tient un livre de la gauche. La figure, repoussée en demi-relief et fixée par des clous, est posée au centre d'un médaillon ovale formé par le métal épargné, qui se détache en une ligne dorée sur le fond émaillé. Quatre figures d'anges sortent des nuages aux quatre angles ; les tètes sont en relief. A droite et à gauche sont des figures d'évangélistes assis sous des arcades et portant des livres. Le fond d'émail est bleu lapis; les arcs, figurant des sièges, sont de couleur bleu turquoise; une bande de même nuance est posée en arrière de chaque évangéliste, à la hauteur de la ceinture. Les nimbes sont émaillés de vert et de jaune. Des rosaces d'émaux semblables à ceux de la plaque principale, sont seméessur le fonddecouleurbleu lapis. — 81 et 82. Les deux plaques ojjposées et correspondantes sont ornées de rosaces en forme de croix en sautoir, dont les émaux sont alternativement rouges, verts et jaunes, et rouges, blçus et blancs; elles sont circonscrites dans des cercles dorés, formant des médaillons dont les fonds sont alternalivement en émail noir ou bleu turquoise. Le fond général est de couleur bleu lapis. — 8S et SU. Les plaques latérales , terminées en cônes, ont de hauteur. 0,163; largeur, 0.083; sur chacune d'elles est une figure de saint, debout, plane, dorée, les détails gravés en creux. Le nimbe qui entoure le« tètes est noir, vert et jaune; deux bandes d'émail bleu Hirquoise passent horizontalement derrière les figures. Des rosaces circulaires en émaux variés sont semées sur le fond bleu lapis.— (Collection Durand, no 111/2647.)

^5« — Le Christ. — Plaque en cuivre émaillé, en forme de rosace à quatre lobes, inscrite dans un cercle. XIV^ siècle. —Diamètre, 0,098.

Dieu le fils est représenté assis, vu de face, la main droite élevée et bénissant à la manière latine , la gauche soutenant un livre posé sur le genou. Le manteau, qui recouvre une épaule, offre deux tonsde lilas violacé ; la robe, de couleur jaune, est nuancée de vcrt.jet le même mélange de nuances se reproduit sur le nimbe crucifère qui entoure la tète. Les traits du visage, les cheveux, les détails des mains, les galons de la robe cl les ornements sont gravés sur le métal épargné. Deux figures d'anges, de petite proportion, agenouillées, remplissent les lobes latéraux. Celui de droite porte les clous du crucifiement de >'.-S. ; celui de gauche, une couronne. Tous deux ont des ailes mêlées de vert et de bleu, et tous deux un nimbe de couleur bleu lapis. La robe du premier est jaune mêlé de vert ; celle du second est bleue. Les trois figures décrites se détachent, en émaux de couleurs, sur le fond de cuivre gravé d'un treillis. Un cercle ^j'émail vert, liséré de blanc, dessine le contour de la rosace. On lit sur le cercle celte inscription émaillée de rouge : 4- svm . sine . principio ,

BKVS . OMNIBVS . OMSIA .FIO + CVNCTA . REGENS . TENEO . IVRE . REPLETi

MEO. Le revers est sans émail. — Collection Révoil, n^ 234.)

fIB* — Le Christ. — Médaillon circulaire en bronze. XIV^ siècle, — Diamètre, 0,065,

Yu de face, en buste, bénissant de la main droite et portant de l'autre un évangéliaire. La tête repose sur un nimbe crucifère incrusté d'émaux rouge, vert et jaune. La figure entière est dorée, se détachant sur un fond d'émail bleu lapis. Les lettres alpha et oméga sont placées aux côtés de la tête du Christ, et quatre ornements circulaires en émaux de deux nuances, bleu pâle et blanc, qui se fondent, sont posés sans régularité sur le fond. La plaque est circonscrite par un cercle d'émail bleu pâle, liséré de blanc entre deux filets dorés. Tous les traits épargnés sont guilloches comme dans les émaux d'une époque antérieure. — (Collection Révoil, no 255.)

Les émaux continuent ainsi leur marche monotone à travers le XIV^ siècle. Si nous signalons des variétés, ce sont des exceptions, des tentatives sans succès ou des caprices sans suite. Je décrirai une paix décorée de figures en repoussé, se détachant par leur dorure sur un fond d'émail bleu d'une teinte fausse. Cette couleur terne, avec l'emploi de l'ancien rouge opaque, fait toute la décoration d'émail, et cet émail est ondoyant comme une couverte de mauvaise faïence (1).

^^» — La vierge Marie entre deux anges. — Paix de forme circulaire, en^cuivre doré , ciselé en relief et émaillé. — Diamètre, 0,145.

La composition est circonscrile dans un quadrilatère rectangle pénétré par quatre arcs de cercle. La vierge Marie est assise au centre, tenant l'Enfant-Jésus debout sur ses genoux ; elle est couronnée. Deux anges, agenouillés de chaque côté, tiennent en la main droite des encensoirs qu'ils agitent, et de l'autre supportent, au-dessus du groupe de la Vierge et Jésus, une sorle de dais terminé en pavillon et peint en émail rouge. Des nimbes de même couleur entourent toutes les tètes. Le fond est un champ d'émail bleu semé déloiles d'or. Le bord de la paix est ciselé et doré. Le revers est doré. — Collection Révoil. no 254.)

Le 19 septembre 1370, la ville de Limoges fut prise par le prince de Galles. Quelle qu'ait été la grandeur de ce désastre, si l'on en prolonge jusqu'en 1380 l'influence pertur-

(1) On pourrait supposer un défaut de cuisson, mais comme plusieurs émaux présentent le même aspect, il faut l'expliquer par rimpossibililé de polir sous la roue ces surfaces d'émail placées plus bas que les reliefs des figures, collection ciermeau. Paix de la forme du n° 87, Le Christ sur la croix entre la Vierge et saint Jean.

CARACTÈRE DE l'ÉMAILLERIE DE LIMOGES. 83

balrice, ce sera accorder beaucoup à un événement qui, pour les émailleurs, n'avait d'autre conséquence grave <\ue d'interrompre tout d'un coup la prospérité de" leur commerce. Autrement , en admettant la ruine de leur5> moufles dans le saccage des maisons, leur poudre d'émail jetée au vent en même temps que les' meubles sont jetés par les fenêtres, il fallait quelques semaines pour reconstruire les uns, pour recomposer les autres et pour planer <les feuilles de cuivre rouge. Je n'attache donc pas grande importance à cet événement; les vicissitudes de l'émail tiennent à des causes moins passagères, et si nous pénétrons dans le XV^ siècle, nous trouvons encore la fabrique de Limoges en activité. Ellen'iuventaitplus depuis longtemps, mais elle continuait à se répéter. De monopole, il n'en était plus question, et j'en trouve la preuve dans l'usage des lombes émaillées qui se continuait sans qu'on eût recours à la cité mère. Ainsi, l'Angleterre cherche, dans sa propre industrie, l'orfèvre capable d'émailler la tombe de Jean Wantley, enterré en 1424 (1) sous une plaque où il est représente en armure et dans un ample surcot émaillé de vert. Les Flandres suflirent aussi à la tombe de Marie de Bourgogne. L'épouse de l'empereur Maximilien, la grande héritière de ces ducs de Bourgogne, qui avaient été pendant un siècle entier les protecteurs de l'orfèvrerie, méritait bien , après sa mort (1482 , que les orfèvres combinassent leurs plus riches couleurs, leurs ornements les plus éclatants, pour émailler sa tombe. Mais, là encore, on n'avait plus besoin de Limoges (2), et i'on fit ce monu-

(1) Dans l'église d'Amberley, comté de Sussex, M. Stotbard l'a représenté avec le fac-similé de Tinscription. (Monum. eflig. , pi. 116.)

(2) M. W. Harry Rogers s'exprime ainsi dans un résumé historique qu'il a publié dans le journal de VJssociadon archiologiquc, tome III, p. 292 : Limoges otfrit au monde les artistes Benoit, Cbatelnon, Julier, Julien , Soman, Jehan Cap, Denisot et Verrier. Ce dernier, émailleur du XV« siècle, travaillait sur or, en imitant probablement la manière d'Antonio Pallajuolo. Un calice émaillé , fait à Limoges, montre, dans l'intérieur de son couvercle, une inscription en vers, datée du mois de juin 1496 et qui se termine ainsi :

Le nom du maître argentier Ce coffre fist Pierre Verrier.

Il y a dans tout cela une confusion, que j'ai cherché à éviter dans cette notice, entre les émailleurs de profession établis à Limoges et les orfèvres qui émaillaient au XV •= siècle dans toute l'Europe. Les noms cités par M. Rogers appartiennent à l'orfèvrerie, et, au lieu de huit, c'est une suite de cinq à six cents artistes que je produirai en son lieu.

ment (1) sans ses ouvriers et mieux qu'ils ne l'auraient su faire.

Je terminerai ma description des émaux en taille d'épargne de Limoges par celte réflexion, c'est qu'il en est de î'émaillerie comme de toutes les grandeurs : à une ère de jeunesse éclatante et recherchée succéda une ère de défaillance et d'abandon. Si, plus tard, elle eut sa renaissance, si les productions de Limoges brillèrent d'un nouvel éclat, il n'en reste pas moins à expliquer pourquoi, vers le commencement du XV® siècle, on ne voulut plus des émaux de cette ville industrieuse.

Les émaux sur cuivre avaient été, comme je l'ai dit, son monopole. C'est sans doute un titre de gloire, mais il ne faut pas s'en exagérer la portée. Au moyen âge, le clinquant, le faux, le bon marché n'étaient pas de mode. Ceux qui portaient des bijoux les avaient en véritables pierres précieuses, ceux qui exposaient de la vaisselle d'or et d'argent doré la possédaient au vrai litre. Cependant on tolérait le faux, dissimulé sous la dorure et l'émail, parce qu'il était appliqué à des objets que leurs dimensions trop grandes, ou leur usage journalier trop vulgaire^ ne permettaient pas de composer en or ou en argent. C'est ainsi que, parallèlement avec l'orfèvrerie limousine sans valeur intrinsèque, marchait la véritable orfèvrerie, délicieusement ciselée, sculptée, gravée, niellée, émaillée, l'orfèvrerie vraie, en métaux précieux, en matières de prix, rehaussés de pierres fines. Par un concours de circonstances qu'il suffît d'indiquer, par une superbe rivalité de luxe qui s'établit entre des princes dont le nom seul trahit la magnificence, les ducs de Berri, d'Orléans, de Bourgogne, et Charles V lui-même, le sage roi de France, l'orfèvrerie prit une extension, une importance, elle joua, aux XlVe et XVe siècles, un rôle dont on ne peut se faire une idée dans la lecture des historiens, dans l'élude des statuts du métier, dans la série des ordonnances qui règlent sa fabrication, mais qui frappe et étonne lorsqu'on l'étudié dans les comptes des rois de France et des princes du sang, dans leurs inventaires, dans ceux des églises, dans les contrats de mariage, et dans les testaments. On voit dans ces documents la place dominante que prit dans les mœurs, dans les préoccupations, dans les goûts, l'orfèvrerie, appliquée,

(1) On le voit dans une chapelle latérale de l'église de Bruges.

CARACTÈRE DE LÉMAILLERIE DE LIMOGÉS. 8o

comme elle l'était, aux vêtements, aux meubles, aux armes, que sais-je? à 1 embellissement de la vie entière. Les sommes immenses qu'elle représentait faisaient le luxe des temps de prospérité; elle faisait aussi la ressource des temps de guerre et de misère. A vrai dire, c'était tout l'avoir des rois, des princes et des seigneurs. Ce que nous plaçons dans les fonds publics, dans les actions industrielles, ce que nous possédons en argent comptant, un seigneur du moyen âge l'avait en orfèvrerie, j'entends en bijoux de prix, en vaisselle fine, et en grosse vaisselle d'or et d'argent. Capital mort, sans doute, mais qui donnait, au lieu d'intérêts, le plaisir fastueux d'étaler ses ricbesses sur les dressoirs, aux jours des grandes fêtes et des repas magnifiques. Quand venaient les temps de crise, une guerre à soutenir, une rançon à payer, on appelait à soi les changeurs, on fondail les chaudrons d'or et d'argent, et l'on empruntait sur ses joyaux. S'agissait-il d'établir ses enfants, c'était la chambre' des joyaux qui faisait les frais de la dot; mais, mieux encore, dans l'habitude de la vie, il ne se passait pas de jours où l'on ne puisât dans son trésor pour donner quelques bijoux de prix, un hanap d'or ou une simple écuelle dorée, à un favori, à un parent, à un ambassadeur étranger, à un messager chargé d'annoncer une victoire ou une défaite, au plus modeste des chevaucheurs enfin, venant, à toute bride, donner la nouvelle de la naissance d'un fils ou d'un neveu. Le cuivre émaillé n'avait pas de rôle dans ce luxe fastueux et dans cette noble générosité; aussi n'a-t-il pas de place dans les inventaires royaux et dans les comptes de dépenses des princes et seigneurs. C'était un expédient pour l'ameublement des églises, une ressource pour la médiocrité, une bonne fortune pour les parvenus. Si les grandes chasses, les coffres, les ustensiles de la vie privée, fabriqués en cuivre, furent accueillis, les uns par les églises pauvres, les autres par la bourgeoisie, faute de pouvoir suffire à la dépense de leur exécution en métaux précieux, nous pouvons être certains que les principales châsses des riches églises , les reliquaires des chapelles seigneuriales, les coffres des grandes dames, et la vaisselle des princes, n'étaient admis sur les autels, dans les sacristies, dans les chambres de joyaux et les boudoirs, qu'en or ou en argent doré. Limoges accapara l'émaillerie sur cuivre, qu'elle faisait mieux et à meilleur marché qu'on n'aurait pu l'exécuter ailleurs, et l'on comprend, dès lors, pourquoi nos habiles orfèvres de l'Ile-de-France et des

Flandres lui abandonnèrent cette fabrication, pourquoi l'Italie la dédaigna.

Si l'on peut appeler une lutte la fabrication simultanée, distincte, et tout à fait différente quant à sa destination, de ces deux genres d'émaillerie, qui au XlVe siècle, et encore davantage au XV^, occupèrent l'orfèvrerie, Limoges n'aurait pu sortir victorieux de cette sorte de concours qu'à la condition de revêtir son modeste métal du charme toujours renaissant des compositions nouvelles et du mérite d'une exécution habile, s'efforçant d'ajouter à la valeur intrinsèque de ses productions une valeur artistique. Mais loin de comprendre ainsi sa mission, et au lieu d'appeler à elle le géniequicrée et le talent qui exécute, l'atelierde Limoges était, à partir de la fin du XIII^ siècle, devenu, comme Je l'ai dit, une fabrique, dans laquelle l'esprit mercantile étouffa l'art.

Il nous reste à examiner comment l'émaillerie fut appliquée aux métaux précieux par les orfèvres ; mais cette excursion serait trop incomplète, s'il fallait la faire uniquement avec l'aide des monuments qui nous restent. Elle a besoin des textesqui nous représentent le luxe inouï de nos ancêtres. Je renvoie donc aux documents insérés dans la seconde partie de cette notice (1), ils complètent tout ce que j'ai à dire sur les diverses applications de l'émail à l'orfèvrerie. Si d'ailleurs cette excursion nous conduit hors du Limousin, elle nous ramènera à Limoges, pour y décrire sa renaissance, je veux dire ses émaux peints.

EMAUX DE NIELLURE.

Taille d'épargne émaillée de noir, gravure en creux émaillee., nielles.

Lorsque des bijoux et des plaques d'or et d'argent doré, gravés en taille d'épargne ou en creux, étaient émaillés de noir, on les appelait des esmaux de niellure, et ce travail, plein d'élégance dans sa simplicité quelque peu grave, semble remonter à l'origine de l'émaillerie et n'avoir jamais été abandonné par les orfèvres. Il est certain que l'anneau

(1) Voyez au mot Esmail,

ÉMAUX DE MELLURE. 87

de l'évêque Ethelwulf, exécuté au IX^ siècle, est ainsi travaillé, et nous pourrions, pour la France, sans recourir aux textes dont nous ferons usage dans la seconde partie de cette notice, présenter une suite presque continue de bijoux de toutes sortes en or et en argent doré, émaillés par ce procédé. Il suffira de citer les objets que possède le Musée, et quelques pièces remarquables de nos collections publiques; en premier lieu, l'anneau de saint Louis, qui était conservé dans le trésor de Saint-Denis. Cet anneau n'a pas appartenu, tel qu'il est, au saint roi ; il est évident que son fils, ou l'abbaye de Saint-Denis, ont substitué au chaton primitif , à l'époque de la canonisation (1297;, le saphir dans lequel est gravée la figure de saint Louis, et ont tracé, en même temps, l'inscription qu'on y lit, gravée en caractères qui conviennent à cette date.

SS. — Anneau de saint Louis (1). — Diamètre, 0,020. — // fait partie du Musée des Souverains. (Voyez la notice de cette collection. J

L'anneau est semé de fleurs de lis qui se détachent en or sur un fond émaillé en noir; sur la surface intérieure on a gravé en creux et incrusté d'émail noir cette inscription:

CEST^lE^SÏNET'bVRObSflNT'l^OVIS ^

(Ancienne collection, no 92.)

Ce n'était pas seulement les objets de petite dimension qu'on exécutait ainsi; nos orfèvres, de bien bonne heure, gravèrent de belles compositions sur de larges plaques, et firent ressortir par cet émail noir, au milieu du Ijrillant de l'or, la finesse de leurs burins et la fermeté de leurs ciselets. Je citerai l'évangéliaire donné à la Sainte-Chapelle de Paris par Charles V. La couverture de ce beau manuscrit est ornée, d'un côté, d'un Christ sur la croix entre Marie et saint Jean, figurés en ronde bosse, du plus délicieux caractère et de l'exécution la plus fine. Au revers, une plaque d'argent, dorée et niellée, représente saint Jean assis sous une arcade, les pieds posés sur un tabouret. Il écrit ces mots : In principfo. L'ange, son attribut, plane au-dessus

(1) J'ai parlé des reliques historiques, et en particulier des reliques de saint Louis, dans le glossaire de la seconde partie de cette notice, au mot Reliques,

BUOUX, ETC.

de sa léte, en développant un rouleau sur lequel on lit : Et verbum caro factum est. Au-dessous de l'ange, une grande inscription, en caractères gothiques d'une forme charmante, s'exprime ainsi :

Ce Hure bailla à la sainte chappele du palais Charles le V" de ce nom roi de France qui fût ï'ilz du roi iehan Van mil troiz cenz LXXIX,

Toute la composition se détache sur un fond de fleurs de lis inscrites dans des carreaux. Aux quatre coins, dans des médaillons ronds, les attributs des quatre évangélistes. La plaque a en hauteur, 0,339; en largeur, 0,250.

Cette émaillerie noire ne s'exécutait que sur argent doré ou sur or, et elle avait tantôt le caractère officiel du deuil, tantôt le simple but et le mérite de la variété. Comme deuil, elle était appliquée et réservée aux vases et ustensiles sacrés qu'on employait à l'oftice des ir.crls, ain;-! qu'aux bijoux des veuves qui, comme Diane de Poitiers, faisaient vœu de ne pas quitter leurs vêtements noirs. J'ai trouvé dans les textes de nombreux témoignages à 1 appui, je les citerai dans la seconde partie (1).

Une agrafe de chape, ornée de fleurs de lis gravées en taille d'épargne, et qui se détache sur un fond d'émail bleu foncé, appartient au XIV*^ siècle et àce genre d'émail. Je vais la décrire :

^B. — Agrafe, en forme de losange, en argent doré. XI V^ siècle. — Hauteur, 0,187 ; largeur, 0,165.

Une fleur de lis dorée, enrichie damétliysles, d'èmeraudcs elde grcnais. montés en relief, se découpe sur un fond'démail bleu noir semédelleurs de lis de très petites proportions el de la forme élégante particulière à la fin du XlIIc el à la première moitié du XlV'e siècle; des ciselures forment sur les bords un encadrement enrichi dune ligne de petits grenats , auxquels sont mêlés deux saphirs. Le revers est en argent.

Dans ces limites, ce sont purement des émaux en taille d'épargne, et la couleur de l'émail , pas plus que la valeur du métal auquel il adhère, ne constituant un procédé nouveau, il n'y aurait pas lieu d'en faire une classe à part, si, pour tirer "de ce genre de travail toutes les ressources d'effets dont il est susceptible, on n'avait de proche en

(i) Voyez aux mots Deuli et Esma'd de niellure.

ÉMAUX DE MELLLRE. 89

proche, et d'une manière insensible, renversé le travail du burin et transformé des tailles d'épargne en tailles creuses, c'est-à-dire de la gravure en relief en gravure en creux. Les tailles furent d'abord très larges, et l'émail y entrait et s'y fixait facilement; on les rendit plus délicates et tellement fines, que, l'émail étant trop épais pour s'y introduire, on lui substitua le nielle (nigello, niello) , un composé de soufre, de plomb el d'argent.

Les Grecs de Constantinople pratiquèrent cette première modification du procédé, c'est-à-dire la gravure en creux à tailles larges et profondes rempli d'émail, tantôt noir, tantôt de couleur, mais presque toujours monochrome. Je crois pouvoir leur attribuer les trois petits médaillons que je vais décrire. Ils sont plus profondément gravés que les nielles qu'on fit plus tard, mais c'est absolument le même procédé, exécuté avec les mêmes instruments, produisant le même genre d'effet. Les figures d'apôtres, représentées en bustes, se détachent sur un fond d'émail bleu sur lequel sont jetées des fleurs, des rameaux de vigne et d'autres feuillages. Les carnationset les lumières des étoffes sont rendues par le métal épargné en saillie. Les traits du burin qui rendent les détails du visage, des cheveux et de la barbe, sont remplis d'émail bleu /les lèvres d'émail rouge. Un nimbe d'émail vert entoure les têtes. Les vêlements sont uniformes, les robes de couleur bleue, les manteaux rouges. La plaque d'argent est assez épaisse, le revers n'est pas émaillé.

BO» — Un Apôtre. — Médaillon circulaire eu argent. — Diamètre, 0,044.

Il relève de la main droite un coin de son manteau et présente de la gauche un livre 'lEvangile) qu'il tient élevé. Sa chevelure, coupée courl sur le front, est très fournie en arriére; sa barbe, longue, est coupée en pointe. — ^Collection Durand , no l'iif-lQ'/^.)

Bi. -— L'Apùtre saint Jean. — Médaillon circulaire en argent. — Diamètre, 0,044.

Il tient un rouleau de la main gauche élevée et présente l'autre main ouverte à la hauteur de la poitrine. Il est sans barbe et sa che^-elure est coupée court sur le front. — (CoUeclion Durand, n^ V22/2673.)

9^» — Un Apôtre. — Médaillon circulaire en argent. — Diamètre, 0,0M.

Il porte, de la main droite, un livre appuyé sur la poitrine; la main gauche est relevée; le front est dégarni de cheveux, et la barbe, longue, est coupée en pointe.— (Collection Durand, no 122/2674.)

Le Louvre n'a qu'un médaillon d'après lequel on peut apprendre comment nos orfèvres appliquèrent ce même procédé; il est insuffisant pour donner une idée de ses ressources et des applications variées qu'il reçut au moyen âge. Les textes y suppléent. J'en ai cité plusieurs dans le glossaire de la seconde partie au mot Esmail de niellure.

93. — Saint Évéque sur son trône. — Médaillon circulaire, en cuivre émaillé. XI V^ siècle. — Diamètre, 0,072.

Il est représenté assis sur un fauteuil épiscopal de style gothique ; il est vu de face , vêtu d'une longue robe à capuchon , dont le collet est orné de broderies. Il porte un évangéliaire dans la main gauche et bénit de la droite; la tête est coiffée d'une mitre et entourée d'un nimbe. Cette plaque est niellée en bleu très foncé ; elle est gravée de manière à faire ressortir en métal doré le visage , les détails des cheveux et de la barbe, les mains, le^ pieds et les lumières des vêtements; le reste est rempli d'émail bleu et de quelques ornements bleu turquoise et rouge. —(Collection Durand, m 123/2682.)

Les Grecs opérèrent la substitution entière du nielle à l'émail à une époque déjà ancienne, puisque les orfèvres de Wologda et de Ustzug (1) eurent communication du procédé dès le Xlle siècle, et qu'il pénétra à la même époque si complètement en Italie, que le moine Théophile (2) en parle comme d'un procédé depuis longtemps en pratique. Je passe sous silence l'opinion de Vasari(3), qui le rattache

(1) J'ai vu dans le cabinet des joyaux, connu à Dresde sous le titre de Grûn Gewœlbe , un Kofchik, ou vase à boire, en or massif, qu'on dit avoir appartenu à Jean Basilides, grand-duc de Russie, et qui a une inscription slave gravée et niellée.

(2) Cette composition est donnée par le moine Théophile, ainsi que le procédé de cuisson, lib. IL, cap. 27 et 28 : de nigello, de nigdlo imponc7ido,

(3)Vasari, introd., cap. 19. Voyez aussi Benvenuto Cellini, Tratlato deÙ' oreficeria, cap. 2, deir arte del niellare.

ÉMAUX DE MELLURE. 91

à l'antiquité : le peintre-écrivain n'a d'autorité que dans ses biographies.

Si l'invention n'appartient pas à l'Italie , la palme lui revient pour ce genre de travail, non pas qu'elle l'ait perfectionné au point de vue du procédé, mais de si grands talents s'appliquèrent, dans ce pays, à creuser dans le métal les compositions charmantes de leur féconde imagination, que l'idée de nielle s'allie au souvenir des chefsd'œuvre italiens. Dès le XII1<^ siècle, les orfèvres ornaient ainsi tout l'ameublement des églises et des chapelles portatives (1); au XVe siècle, ils firent des prodiges, mais dès les premières années du WI^, les nielles étaient abandonnés (2), l'impression des gravures les avait tués. Cette mémorable invention a donné aux nielles, dans le monde érudit, la plus grosse part de leur célébrité. Vasari, comme tous les Italiens, ignorait et estimait médiocrement ce qui se passait au delà des monts. Il ne savait pas qu'on imprimait sur gravure en relief depuis trente années, et sur gravure en creux depuis dix, dans les Pays-Bas (3), à l'époque(14o0) où, selon lui, Maso Finiguerraauraitdécouvert le moyen d'imprimer les gravures en creux, en tirant une épreuve de sa PaLx, qui représente le couronnement de la Vierge. Le mérite de ce grand artiste est uniquement d'avoir gravé admirablement en creux sur métal , et nous citerions ici, non pas les épreuves de ses gravures (4), mais ses nielles eux-mêmes, si l'espace ne

(1) Un de ces dessus de table d'autel portatif du XIIP siècle, dont le travail de la niellure est remarquable, a passé de la collection de M. Cicognara dans celle de M. Rock, à Londres. Voyez Cicognara : Memor. spettanti alla storia délia Calcographia, p. 72, et Archaeol. journal, tome IV, p. 247.

(2) Benvenuto Cellini nous l'apprend : Nell' anno MDXV, Tarte di intagliare di niello si era quasi del tutto dismessa. Il entend, comme je le fais , la part qu'y prenaient les grands artistes ; le métier s'est sans doute continué.

(3) M. Passavant suppose que Maso Finiguerra a été instruit du procédé de l'impression par P»oger van der Weyden le vieux , l'élève du peintre Jean van Eyck, qui a dû s'arrêter ù Florence en allant à Rome en 1450. La supposition, car ce n'est pas autre chose, est ingénieuse et piquante. Voir une suite d'articles sur la gravure dans le Kunstblatt de l'année 1850.

(A) On sait qu'une gravure en creux , une fois niellée , c'est-àdire quand le noir composé de soufre , de plomb et d'argent , a été

nous manquait. On les trouve au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale de Paris, au British Muséum^ dans les trésors des églises de l'Italie, et dans vingt collections particulières.

04. — Coupe en argent, niellée, dorée en quelques parties; le couvercle est surmonté d'une figure de Neptuneen ronde hosse et dorée; le pied est àhalustre. XVIP siècle. — Hauteur, 0,210; diamètre, 0,177.

Le dessin des nielles qui décorent tout l'extérieur de la coupe est composé d'enlacements et de très fins détails qui , se détachant en ton clair sur la couleur noire du fond, ont l'apparence d'une damasquinure. L'intérieur de la coupe et celui du couvercle, l'un el l'autre dorés, sont ornés de frises exécutées par un travail de pointillé extrêmement fin el habile. Dans la coupe, le sujet, très compliqué, est un combat de cavaliers contre des animaux et d'animaux entre eux; un taureau, des lions et des ours sont représentés dans des actions très variées, se défendant, luttant et s'enlre-dévorant. La frise principale du couvercle offre des sujets de chasse, tels qu'un cerf pris dans des filets el des sangliersaltaqués par des hommes ou poursuivis par des chiens. Une seconde frise, concentrique, mais de moindre proportion, règne au bord du couvercle; des oiseaux et des coqs combattant sont mêlés aux détails élégants d'une guirlande de vigne. Un écusson armoirié, gravé de même au pointillé, occupe le centre. Un émail sur argent, de forme circulaire, diam. 0,062. forme le motif central de l'intérieur de la coupe ; saint Georges y est figuré, armé de toutes pièces, monté sur un cheval ailé, et combattant avec une lance un monstre mi-parti lion et serpent. La silhouette de celte composition ayant été évidée, tous les détails ont été gravés de basse taille . de façon à varier les nuances et les effets des émaux , qui

mis en fusion dans ses tailles, ne peut plus fournir d'épreuve, et je ne crois pas qu'il existe de procédé pour dégager une gravure du nielle qu'elle a reçu. Une épreuve de la Paix de Finiguerra n'a donc pu être prise que par lui-même, et au moment qui précéda l'opération du niellage. La Bibliothèque nationale possède uue de ces épreuves. Jusque-là, Zani, qui l'a découverte, devait triompher, mais on en a trouvé une autre, et celle-ci porte tous les caractères d'une estampe de recueil, imprimée au XVP siècle, peut-être même au XVII «, avec tous les perfectionnements de la presse à rouleau, sur papier à grandes marges, à vergures modernes, qu'on croirait sorti de nos fabriques, et, ce qu'il y a de plus singulier, cette épreuve, tirée sur ce papier, est reliée, depuis près de 200 ans, dans un petit volume avec des gravures du XVI « siècle, toutes imprimées sur le même papier. J'ai déjà promis de reprendre à nouveau cette question ; je désire la sortir de la fausse voie dans laquelle Vasari l'a jetée, et où tous les auteurs Tont suivi.

ÉMAUX DE MELLURE. 93

sont translucides et se détachent en couleurs brillantes sur un fond d'argent mal. (Ancienne collection, no 35-2.

Ce travail de pointillé, qui ne semble, à première vue, qu'un effort de patience et qu'on a peine à distinguer an grand jour, prend, quand on l'examine à la lumière, qui lui est favorable, toirte la valeur d'une œuvre d'art. Le cabinet des bijoux de Berlin (1) et celui de Copenhague possèdent des pièces du même travail , et très probablement de la même main ; l'une est signée H. W. 1653, le chiffre ainsi formé 1-1/1/ (2); l'autre du nom entier de l'artiste, J.Wechter, '•^'^ et de la date 1646.

On a dii remarquer, dans la description qui précède, <|u'oulre Je travail de pointillé, cette coupe offre l'apparence d'un mélange de la damasquinure et des nielles. D'autres pièces d'orfèvrerie étaient à la fois damasquinées el niellées par une de ces associations heureuses dont on |)eut faire remonter les premiers essais très avant dans l'antiquité. Nous n'avons pas à nous en occuper ici, bien (|ue le travail préparatoire de ces incrustations d'or et d'argent soit absolument le même que celui qui dispose la ])laque pour recevoir les émaux en taille d'épargne. Je lis dans l'un des comptes de nos rois : A Jehan Duvet, orfèvre, (lemourant à Dijon, la somme de deux cens cinq livres tournois, à luy ordonnée, pour son payement d'un bassin ouvré d'or et d'argent à la moresque sur laton. Le 28 janvier lo29 Uo30). Pouvons-nous compter cet orfèvre habile, ce graveur devenu célèbre sous le nom du maître à la licorne, parmi nos émailleurs? Nous le voyons appli- ([uant ses burins et ses ciselets au rude travail de la damasquinure ; il a gravé 63 planches (3), dont plusieurs d'après ses compositions; évidemment il aura niellé; de là à émailler il n'y a pas même un pas, et ce serait une heureuse trouvaille qu'un émail de basse taille signé J. Duvet (4).

(1) Kunstkaiimier, n°» 465, 466, 467.

(2) J'emprunte cette marque à l'ouvrage du D. Kugler.

(3) Voyez le Peintre graveur français, tome V, p. 1.

(4) Jean Duvet quitta Dijon pour entrer au service des rois Fran çois I**^ el Henri II, ers grands prolecteurs de tous les talents français; puis il se retira à Langres, où il publia son Apocalypse figurée (Lyon, in-folio, 1561), et où il mourut.

EMAUX CLOISONNES,

Après avoir suivi les émaux en taille d'épargne jusqu'au.ij dernières limites de leurs variétés, nous remonterons les siècles pour examiner un autre genre d'émail qui, à en juger par le caractère de ses productions, se lie aux arts de l'antiquité, mais qui a pour nous moins d'intérêt, élant de fabrique étrangère, et plus borné, d'ailleurs, dans son application. Tous les émaux de ce genre, que nous possédons, ont le raractère oriental et le style byzantin; ils sont appliqués sur or et sur argent doré; ils sont très rares. Aucun texte ne se rapportant à eux (1), il fallait inventer un nom, et celui à^émaux cloisonnes ^ qui est adopté, exprime bien le procédé au moyen duquel ils sont produits. Voici ce procédé : On prend une mince feuille de métal sur laquelle on trace à la poinie le dessin; on découpe des lames du même métal d'une hauteur proportionnée à la grandeur de la pièce (de 1 à 4 millimètres), et l'on fait suivre à ces lames tous les contours du dessin en les arrêtant avec de la cire; puis, quand le dessin est ainsi hérissé de ce relief en traits déliés, on soude à la plaque toutes ces lames. De ce moment, la plaque est cloisonnée, c'est-à-dire qu'elle présente un réseau, et dans ce réseau autant de cloisons qu'en exigeaient le dessin et les nuances d'émaux dont on disposait. On distribue dans chacune de ces cloisons de la poudre d'émail, je veux dire le fondant et les oxides métalliques colorants pulvérisés ensemble ; on passe la plaque dans le four pour obtenir la fusion , et quand elle est refroidie, au moyen du polissage on unit le tout comme une glace -mosaïque dans laquelle les cloisons viennent afheurer en traits effilés et brillants, de manière à tracer les limites des émaux en même temps que les contours du dessin. La dorure donne plus d'éclat à ces traits du visage, à ces plis des vêtements, à ces fines inscriptions, qui res-

(1) Voyez dans le répertoire de la seconde partie les mots Esniaii cloisonne et Esmail de plitc.

ÉMAUX CLOISONNÉS. 9tf

sortent en or brillant au milieu des vives couleurs d'un émail translucide.

Tel est le procédé; voyons à qui nous en devons les premières applications. J'ai établi en principe que les anciens ont poussé l'art de la verrerie aussi loin peut-être qu'il est donné de le faire, et en tous cas dans des voies si ingénieuses que leurs productions ont été des modèles et pour les Byzantins, héritiers de leurs traditions, sinon de leur génie, et.pour les Vénitiens, qui héritèrent des Byzantins, et pour les modernes, enfin, si fiers des progrès de la chimie. Ni les beaux médaillons de verre, ni les vases semblables au vase dit de Portland, ni les ingénieuses combinaisons de leurs filigranes, ni les figurines de ronde bosse émaillées en couleur, n'ont trouvé de rivaux , et ce n'est pas faute d'imitateurs. Est-ce le procédé qui resta caché? Non, chacun l'a connu et pratiqué, et on le connaît encore, et on le pratique chaque jour; mais il a manqué depuis lors à l'humanité la délicatesse et l'élégance du goût associé à l'adresse de l'outil et à la perfection du procédé. Parmi ces verres de l'antiquité, parmi ces chefs-d'œuvre, on remarque quelques dessins formés par du verre de couleur, encadré dans un léger filigrane d'or, et appliqué, au moment de sa fusion, dans une pâte de verre d'une nuance différente. Ainsi, une feuille de vigne d'un bf au vert , cloisonnée en or, vient s'enfoncer et se souder dans un verre bleu avec lequel elle forme corps. On a du r('péter souvent ce même dessin, puisque plusieurs exemplaires sont parvenus jusqu'à nous en même temps qu'un dessin d'épervier et d'autres motifs (1).

C'est, comme on voit, un cloisonné particulier, le cloi-

(1) Il suffira de citer quelques monuments et de rappeler qu'on trouve, parmi les verres antiques, des coupes et des écuelles en verre jaunâtre dans l'épaisseur duquel on a pressé des dessins et des gouttelettes de verre de couleur. Je citerai en exemple le fragment u° 2333 du cabinet des antiques.

Une des feuilles de vigne dont j'ai parlé a été trouvée par M. l'abbé Cochet, en 1850, à Envermeu, vallée de Dieppe, dans des tombeaux qu'on croit antiques et qui sont au moins mérovingiens. Cet objet est purement antique ; la netteté et l'élégance du contour, formé par le filigrane pour dessiner la feuille, ne laissent aucun doute à cet égard. Cette pâte de verre a un ccntimùtre de diamètre. Minutoli possédait exactement le même modèle dans sa collection. L'épervier se rencontre également en plusieurs exemplaires. Le cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, le cabinet des antiques du même établisement et la collection Pourtales possèdent les pareils.

sonné primitif, qui n'est pas encore appliqué et fondu sur le métal, mais qui mène au procédé définitif et en offre l'apparence. Les difficultés de ce travail en réduisaient l'application à de si petites dimensions qu'on dut chercher le moyen d'en étendre l'emploi, et les mosaïques en cubes de verre de toutes nuances, fixés sur un fond solide, conduisaient à l'idée de disposer des cloisons avec les linéaments du dessin, et de remplir les petites cuves qu'ils formaient avec ces mêmes cubes de verre (1), mais pulvérisés cette fois et de nouveau mis en fusion par la chaleur de la moufle ou du four. Les artistes du Bas-Empire avaient sous les yeux les plus belles mosaïques de l'antiquité ; ils cherchaient a flatter les goûts d'une société qui avait poussé, jusqu'à l'abus, le luxe de l'orfèvrerie et des pierres précieuses. Il est donc naturel de leur supposer l'ambition d'associer à ces belles matières les émaux, leurs rivaux en éclat, pour varier la décoration des ornements sacrés, des bijoux de toilette, et de tous les objets du luxe. Un texte établit que Basile, l'empereur grec (-f 886), avait un oratoire émaillé (2), et les descriptions de l'autel de Sainte-Sophie ne peuvent se comprendre qu'en admettant l'emploi et l'usage général de ces émaux.

L'Italie rivalisa bientôt de luxe avec la cour de Constanlinople, et, comme elle, aux pierres précieuses elle associa les émaux cloisonnés (3). Dabord, elle les fit venir de la

(1) Le moine allemand Théophile écrivait en Italie, au XII* siècle, ce qui suit : Inveniuntuvin anliquis gedificiispaganorum in musivo opère diversa gênera vilri , videlicet album , nigrum , viride , croceum, saphireum, rubicundum, purpureuni, et non est perspicax, sed densum in modum marmoris etsunt quasi lapilli quadri, exquibusfiunte'.ectra in auro, argento et cupro ( lib. II, cap 12, de diversis vitri coloribus).

(2) Voir la vie de Basile écrite par Constantin Porphyrogénète dans la première moitié du X^ siècle.

(3) Anastasese sert d'expressions qui conviennent très bien aux petits quadrats d'émaux cloisonnés, importés de Constantinople par le commerce; il parle de pièces d'orfèvrerie sacrée ornée cuin gemmis ci smalto, — cum pretiosis margavilis et gcjumis ac smallo. On comprenait alors les émaux dans les pierres précieuses : Quœquc carioraac xanctiora in iUesauris rcpcrit ccclcsiœ, scctnn Consiantinopolin (letulii, inlcr qiiœ, ornamcnlum rjiiodclam gcvnnis ac lapidibits , videlicet cis, quos smaldos vacant, prctiosissivuimqtic. — Orné de perles et orné d'émaux étaient des expressions appliquées à un même genre de travail : Item quod niilta domina, sivc inuller, audeat portare cappetlum iwperlaimnsiveswaltatuw. (Consuet. Frederici, reg. Siciliae, cap. 94.)

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capitale grecque. Le fait est prouvé par l'oiigine du rélable «lu niaîlre-autel de Venise, la célèbre Palla d'oro, mais il est probable que bienlôi après, c'est-à-dire au XI<^ siècle, les artistes i^rccs vinrent fabriquer à Venise et à Rome ces émaux, qui, dès lors, décorèrent les églises et les palais. Cette conjecture est d'autant plus projjable qu'elle seule explique comment le moine Tbéophile, un Ailen)and qui écrivait en Italie (l) au XÏI<- siècle, pouvait vanter l'habilett'' desToscansdanscegenrede travail, et passer sous silence les émaux en taille d'épargne qui n'étaient exécutés qu'au delà des monts. Tous ces émaux cloisonnés, même lorsqu'ils portent des inscriptions latines, métne quand ils trabissent, par l'incorrection des inscriptions grecques, une main occidentale, ont le caractère et le cachet byzantins. Leur rareté est extrême aujourd'hui; elle s'explique par la matière précieuse, l'or ou l'argent, qu'on en a retirée du moment où d'autres émaux leur étaient préférés.

Ces préliminaires suffisent pour mettre ce procédé à la ^^ place qui lui appartient dans une classification méthodique. ^v Je vais décrire les rares monuments de ce genre d'émail qui sont parvenus jusqu'à nous. Toutefois, il est nécessaire, avant d'aborder cette description, de détruire une erreur qui consiste à comprendre dans cette classe des bijoux ornés de verres colorés, sertis dans de l'argent et placés sur des morceaux d'étoffe de soie en guise de paillon (2;. L'émail n'est pour rien dans ce travail. Je décrirai d'abord les émaux cloisonnés de la collection du Louvre.

(1) Je ne citerai, des instructions du moine Théophile, que le passage où il décrit la pose des cloisons, après qu'on a préparé la plaque d'or : Deinde eadcm niensura atque riga incides corriolas omnino sublilissiml auri, in quibus subliîi forcipe complicabis et forniabis opus quodcunque volueris in electris facere, sive circules, sive nodos, sive flosculos, sive aves, sive beslias, sive imagines, et ordinabis particulas subtiliter et diligenler unaniquamque in suo loco, alque lirniabis huuiida farina super carbones. Cumque impleveris unam partem, solidabis eam cum maxima cautela, ne opus gracile et aurum subtile disjungatur aut liquéfiât {Lib. III, cap. LU).

(2) En premier lieu, l'épée et les abeilles trouvées en 1G53 dans un tombeau mérovingien près de Tournay ; 2° un petit plateau en or provenant de la trouvaille dite du trésor de Gourdon ; 3" une plaque (le manteau ; 4" une agrafe ou bouton. Ces objets se voient au cabinet (ies antiques de la Bibliothèque nationale. J'énumérerai, p. 99, les bijoux ornés de vériîables émaux cloisonnés que possède le Louvre et ceux qu'on rencontre dans d'autres collections.

1^5 à ®§« — Les attributs des Évangélîstes.

— Quatre plaques de forme rectangulaire, en émaux de couleurs, Xî^ siècle, enchâssées aux angles cVune botte que décore un has-rclief en or repoussé, dont le sujet est le Calvaire du Christ, — Deux, sur fond d'émaux, ont: hauteur, 0,070; largeur, 0,OQiJ.

— Deux, sur fond d'or, ont : hauteur, 0,067 ; largeur, 0,000.

95. L'aigle (attribut de saint Jean) ; une dos pattes est posée sur le livre des Evangiles; un cercle d'or forme un nimbe autour de la tête; le fond csl composé d" ornements de couleur verte sur bleu, encadrés dans une bordure d'un dessin régulier. — 96. Le lion (attribut de saint Marc) re^'ardanl à gauche ; une des pattes de devant est posée sur le livre des Evangiles ; un cercle d'or forme un nimbe autour de la tète. Les ornemcnis du fond, assez semblables à ceux de la plaque qui précède, sont de trois couleur.-;, et encadrés demèmed'unebordure.— 97. Lani/e (attribut de saint Mathieu; ; une main relevée à la hauteur de la poitrine, l'autre portant le livre des Evangiles; la tête est entourée d'un nimbe festonné de deux couleurs , el au bas de la figure est placé un chiffre formé des lettres M et T (première et troisième du nom de saint Mathieu) se détachant sur les vêtements; quatre petites rosaces sont semées sur le fond d or ; deux dans le haut , deux en bas; la bordure qui encadre est assez semblable pour le dessin à celle qui enîoure l'aigle, mais seulement de deux couleurs. — 98. Le Jcpi//' (attribut de saint Luc) regardant à droite; un pied de devant est posé sur le livre des Evangiles; la tète est entourée d un cercle louge incrusté dans le fond d'or; la bordure, de deux couleurs, est assez semblable à celle qui encadre le livre.— Les couleurs d'émaux employées sont: le bleu saphir translucide, le bleu lapis opaque, le rouge translucide, lerouge opaque, le vert translucide, le vert op.ique, le grenat translucide, le blanc opaque, le bleu tur(|uoise opaque, le rose opaque. Ancienne collection, n» 3-49.)

f^fl à lOS» — Huit médaillons de forme triangulaire curviligne, placés sur la même boite, dans les montants qui séparent les symboles des évangélîstes.

— Hauteur, de 0,024 à 0,030; largeur, de 0,050 à 0,055.

L'or forme fond dans quatre médaillons, et ornenicnîs dans les quatre autres.

fid'S' à IIG. — Dix petites rosaces , alternativement circulaires ou rectangulaires , placées sur

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