‹ Notice épigraphique de diverses antiquités gallo-ramainesChapitre 2 sur 52 · DE MERCURE BARBU ET DE MERCURE TRÎCÉPHALE · texte numérisé non relu

DE MERCURE BARBU ET DE MERCURE TRÎCÉPHALE

SUR DES MONDMEQITS DÉCOUVERTS EN CAULE

Les recherches auxquelles je me suis livré sur les monumeuts du culte de Mercure en Gaule, et dont les premiers résultats sont consignés dans trois mémoires (i) formant comme autant de chapitres d'une seule et même étude, m'ont fait apercevoir que les attributs de cette divinité, et par conséquent son histoire, nous sont bien moins connus qu'on se le figure communément. Cela tient surtout à ce qu'une foule d'objets d'étude, dispersés de tous côtés, souvent enfouis dans des collections ignorées ou dans des musées dépourvus de catalogues, échappent aux travailleurs en quête des informations les plus néces-

(1) Note sur un groupe dHtiscriptwns relatives au culte de Mercure en Gaule, dans la Rev. Arch., 1874. — Le Temple VASSOGALATE des Ariyernes et la dédicace MER- CrRIO VASSOCALETI,ÔBns la Rev. Arch., 1875. — Lettre à M. Adrien de Longpérier sur la restitution de la statue colossale de Mercure exécutée par Zénodore pour les Arvemes, dans le Bull. Monum.j 1875.

saires. D'une manière plus générale, on peut affirmer que la science de la mythologie gauloise ne sera qu'imparraitement constituée, tant que l'on n'aura pas dressé l'inventaire méthodique et détaillé des monuments qui subsistent encore; mais d'ici là, il sera utile de préparer le terrain par des essais partieU de comparaison et de rapprochement. C'est à ce titre que je viens exposer quelques observations dont les types de Mercure assis, de Mercure barbu et de Mercure tricéphale me fourniront tour à tour le thème.

Le groupe statuaire du Bermèi au bélier de Leschée, décrit par Pausanias {i ), et figuré sur le revers de certaines monnaies de la dynastie Ântonine frappées à Gorinthe et à Patras (2), me paraît avoir servi de prototype à toutes les images de ce dieu représenté assis, et entre autres, très-probablement, à la fietmeuse statue exécutée par Zénodore pour les Arvernes ; c'est ce que j'ai cherché à établir au moyen de l'inscription de Hom (Hollande) :

MERGVRIO ARVERNO D • IRMIDIVS AR • PO • E • V

surmontée d'un bas-relief représentant le dieu dans cette attitude. N'ayant alors en vue que la démonstration de cette proposition, j'ai laissé de côté les considérations qui ne se rapportaient pas directement à ma thèse. Les sculp-

(4) Corinihiac. II, 3.

(2) Mioanet, Descript, des méd, antiq., U, p. 184, 486, 495, 496, 497; SuppL IV, p. 94, 408; comparez les gravures publiées par Vaillant. Numism. imperat., I, p. Î48, 262, 286, 340;II, p. 422.

tures de Tautel de Horn offrent cependant des particularités sur lesquelles il convient de revenir.

Ainsi, un détail remarquable est la draperie qui recouvre les jambes du dieu; comme cet ajustement n'a encore été signalé nulle part que je sache, je vais indiquer trois exemples que j'ai eu la bonne fortune de rencontrer.

Le premier existe sous la forme d'une belle peinture murale décorant la maison dite de la Chasse, à Pompéi. Le dieu y est représenté assis et de face, comme sur le bas-relief de Horn ; la chlamyde, de couleur bleu-verdâtre, tombe en arrière des épaules, d'où elle est ramenée

en draperies abondantes sur les cuisses ; le pétase est de même couleur; la main droite tient un caducée ailé peint en jaune clair ; les ailes du pétase et celles des talonnières sont également en jaune. Je ne puis donner ici qu'une esquisse imparfaite de cette charmante composition ; mais j'engage le lecteur à se reporter au magnifique ouvrage de Raoul Rochette (i), où elle est reproduite en couleur, mais malheureusement sans l'accompagnement du commentaire que se proposait d'y joindre le savant éditeur. Il

(i) Choix de peintures de Pompéi ^ pi. \t.

ost bon de faire observer que la destruction de Pompéi ayant eu Heu en Tan 79 de notre ère (23 août), cette peinture murale a dû être exécutée peu avant la catastrophe et, par conséquent, quelques années seulement après l'érection de la statue colossale de Mercure à laquelle on sait que Zénodore travaillait vers l'an 55 (1). Cette remarque s'applique au beau Mercure assis, en bronze, du musée de Naples, provenant d'Herculanum, ainsi qu'à une statuette de la collection de Meester de Ravestein, dont le Catalogue Descriptif porte cette mention (t. I, p. 355) : a N® 463. Mercure assis, statuette d'un beau style grec. Trouvé en 1856, à Pompéi. Mercure est représenté nu, assis et tenant de la main droite, posée sur le genou , une bourse. Le pouce de sa main gauche est appuyé sur la hanche. Ses pieds, quoique sans chaussure, sont ailés. » Le deuxième exemple de Mercure drapé sur les cuisses est fourni par un manche ciselé de palère en argent, découverte à Capheaton (Angleterre), et conservée au British Muséum (2). Les ornements dont cet objet est décoré sont dis-

[\) Pline, Hist, nat,, XXXIV, vn, alias, xvni, 6, dit expressément que ce travail, qui coûta dix années à Farliste, durait encx)re à Tépoque où Vibius Avitus était gouverneur <l'Aquitaine. Or, ce personnage ayant été, suivant Tacite (^wâiales, XIII, Liv, Lv), légat impérial de la Germanie inférieure ■en Fan 59, M. Léon Renier a montré que son gouvernement d'Aquitaine dut avoir lieu pendant les années 54, 55 et 56, conformément aux règles de Tavancement des hauts fonctionnaires et au texte d'une inscription relative à Vibius Avitus. (Rev, des Soc.Sav., 1875, p. 251.)

(2) Lapidarium Septentrionale, p. 343, n® 654. Cette splen dide, mais coûteuse publication, encore peu connue en France, donne los fac-similé de tous les monuments romains épigraphi-

posés en trois registres étages : le registre supérieur, c'està-dire celui qui occupe Textrémité du manche, contient un buste féminin, à haute Stéphane, vu de face, drapé et bordé d'une guirlande à sa partie inférieure; dans le champ compris entre la tète et l'épaule droite de C3 buste, on aperçoit, en proportions minuscules, un personnage cheminant, sac au dos et bâton à la main ; dans le champ opposé, un berger gardant un troupeau de moutons. Le registre suivant est formé d'une niche cintrée à l'intérieur de laquelle on voit Mercure assis, de face, coiffé d'un pétase ailé, et tenant le caducée dans la main droite; à ses pieds et à sa gauche, un bélier. Les deux scènes latérales du premier registre s'expliquent sans difficulté; elles ont évidemment trait au double rôle de Mercure, envisagé comme protecteur des voyageurs et des bergers. Quant au buste de divinité placé entre ces deux sujets, il ne peut être autre que celui de Maïa, la mère de Mercure. Le troisième registre s'explique moins facilement; du moins n'aperçoit-on point par quels rapports il se rattache aux précédents. On y voit deux personnages debout et de face, ayant à leurs pieds, l'un un quadrupède, l'autre un vase, et s'appuyant chacun sur un sceptre ou sur un Ihyrse ; M. King pense qu'il s'agit de Bacchus et d'Ariane (peutêtre Libéra?). Enfin, à droite et à gauche, deux divinités marines couchées, sans doute Neptune et Amphitrite, formant le raccordement de la base du manche avec le corps de la patère.

Mon troisième exemple de Mercure drapé sur les cuisses se voit sur un autre manche de patère, en bronze, trouvé

ques ou figurés, qui existent dans les quatre comtés du nord de rAnglelerre. On y compte près d'un millier de gravures interoalées dans le texte.

dans la forât de Brotonne, ^et conservé au musée de Rouen. Il offre arec le précédent certaines analogies; comnae lui, il est divisé en trois registres superposés : 4** à l'extrémité du manche, un masque de femme surmontant deux profils féminins adossés, de dimensions moindres ; 2" au-dessous, un autel ; 3** plus bas encore, un temple distyle, à coupole enguirlandée, sur laquelle est perché un coq, à droite; dans Tintérieur du temple, Mercure assis à droite; il n'a ni pétase, ni ailerons; il tient un caducée ailé dans la main gauche et une bourse dans la droite; à ses pieds, et à gauche, une tortue ; à sa droite, un bouc. Ce manche de patère porte en outre l'estampille du fabricant :

lANYARIS • F .

Pour en revenir à l'autel de Horn, il s'y trouve un détail non moins rare que l'ajustement des draperies de Mercure. Il consiste en une boule qui termine le manche du grand caducée sculpté sur la joue droite de l'autel. Ce détail, insignifiant en apparence, a cependant une certaine importance, comme on va le voir, et j'avoue qu'il m^aurait échappé, si je n'avais été servi par un heureux hasard. M. Michel Cohendy, archiviste du Puy-de-Dôme, a eu l'obligeance de me communiquer l'empreinte d'une curieuse intaille sur cornaline, qu'il a recueillie à Gergovie, il y a une douzaine d'années, et qui a dû probabiemeftt servir de chaton à une bague. On y voit Mercure nu, assis sur un cippe cylindrique et coiffé d'un chapeau qui diffère du pétase traditionnel par l'absence d'un bord postérieur couvraiït la puque; en d'autres termes, c'est un couvre-chef à visière, d'une forme analogue à celle d'une casquette de jockey (J). Pevant lui est planté, ver-

(4) Sur des vases peints, de style antique, Hermès porte un

ticalement dans le 8ol, un caducée ailé, auquel il semble adresser la parole, à en juger par le geste qu'il fait du

bras gauche, l'index levé en l'air. Or, le manche de ce caducée est terminé, à sa partie inférieure, par une pointe acérée qui traverse de part en part une grosse boule avant de s'enfoncer dans le sol. La présence de cette boule constitue une particularité à laquelle je ne trouve d'autre terme de comparaison que sur le bas-relief de Horn. Assurément, le précieux bijoux de Gergovie (1), trouvé

chapeau d'une forme plus extraordinaire encore ; les bords latéraux sont relevés de manière à présenter Taspect d'une sorte de coiffure à claque, dont celle que Ton portait à l'époque de Louis XI peut donner une idée.

(4) Outre Tempreinte de la cornaline de Gergovie, que notre graveur sur bois a cru bien faire de reproduire dans des proportions amplifiées au triple ou au quadruple de l'original , M. Cohendy a bien voulu me communiquer aussi celle d'une monnaie gauloise en bronze, dont voici le signalement : ANDOBRv. Tète imberbe à gauche, coiffée d'un pétase. 1)1 Cavalier allant au pas, à droite.

Mon obligeant correspondant m'informe qu'il a r^ueilli en

non loin du lieu où la fameuse statue du dieu arverne était exposée à l'admiration de ses adorateurs, parait n*ôtre, comme le bas-relief, qu'une réminiscence inspirée par la vue du chef-d'œuvre de Zénodore, et la particularité du caducée terminé par une boule, établit un nouveau rapport entre les monuments que j'ai cherché à rapprocher par d'autres considérations.

On remarque l'intention que l'artiste a eue en séparant de Mercure son caducée, attribut caractéristique qu'il porte toujours dans la main, et en revêtant d'une sorte de personnification le symbole placé devant le dieu dans l'attitude d'un auditeur. M. Léon Heuzey, conservateur des Antiques au musée du Louvre, me fait observer avec beaucoup d'à-propos qu'une conception de même nature se laisse reconnaître dans un sujet qui appartient à la mythologie gauloise. Parmi les statuettes en bronze de Dis Pater que l'on a recueillies, il s'en trouve une qui n'est point pourvue du long maillet placé ordinairement

Auvergne plusieurs monnaies, ayant pour effigie une tète im* berbe, coiffée du pétase à larges bords, dans laquelle il croit reconnaître le Mercure Arverne. Je saisis l'occasion de consigner ici cette attribution qui me paraît digne de fixer Tattention des numismatistes. L'élégance de ce typ^ accuse le burin d'un artiste grec. Or, il n'y a pas plus de difficulté à admettre Teffigie de Mercure sur des monnaies arvernes autonomes, que la double tète de Janus sur des monnaies mcdiomatrikes, qui doivent également être antérieures à la conquête, puisque la soumission des Gaules eut pour conséquence immédiate la fermeture des ateliers monétaires nationaux. En tous cas, la coiffure plate, si remarquable sur les monnaies aux légendes andobrv et GARMANo-coMios, ne Saurait être prise pour un casque; c>st incontestablement un chapeau à grands bords, sous lesquels on aperçoit les cheveux bouclés d'une tète jeune et imberbe.

dans la main de cette divinité et siir le manche duquel elle s'appuie. Dans l'exemplaire dont il s'agit, conservé au musée de Vienne, en Dauphiné, cet attribut est fixé verticalement en arrière, et porte à sa partie supérieure sept autres maillets plus petits, disposés de manière à former une auréole rayonnante derrière la tète du dieu.

La dernière remarque qui me reste à présenter, relativement à l'autel de Horn, concerne le coq perché sur le sommet du caducée. Cette particularité, assez rare, se retrouve sur l'un des bas-reliefs du cippe quadrangulaire découvert en 175>i à Paris, près de la Sainte-Chapelle, et déposé aujourd'hui dans le vestibule du musée des Antiquités nationales à Saint-Germain. Il a été gravé dans le Recueil des monuments antiques (pi. 15), de Grivaud de la Vincelle.

Après avoir comparé les bas-reliefs du Mercure arverne de Horn avec les sujets gravés sur le manche de patère de Brotonne et sur la cornaline de Gergovie, je passe aux autres lieux de la Gaule où l'on a rencontré des images représentant ce dieu assis. Montfaucon [Antiq expliq,, 1, p. 129, pi. Lxxiî) décrit en ces termes une cuillère d'argent découverte à Autun : « Dans le creux de la cuillère. Mercure, assis sur une roche, tient de la main droite une bourse, et s'appuie de l'aisselle gauche sur son caducée. Il a à ses pieds le pétase avec les ailerons; devant lui sont un coq et un bouc, animal qui se trouve quelquefois avec Mercure, aussi bien que le bélier. Entre le bouc et Mercure est une tortue qu'on voit assez dans les monuments de Mercure. »

On ne sait ce qu'est devenu ce précieux petit ustensile; mais s'il venait à être retrouvé, il serait convenablement placé à côté d'une patère en argent, faisant partie du trésor de Bernay; elle est décorée d'un emblema central

dont le sujet (i) est Mercure nu, assis sur un rocher, la tête munie d'ailerons, s*appuyant de la main gauche sur son caducée, et posant la droite sur son genou. Â sa droite, un autel allumé. A ses pieds, un bouc et une tortue ; audessus de l'autel, un coq. On lit, autour de la figure de Mercure, au pointillé :

M • C • DO • L • LVPVLA

Mercurio Caneto donavit Lucia Lupula.

Grignon nous a laissé la description d'un objet, découvert par lui au Châteiet, près de Saint-Dizier, et consistant en c( un petit Mercure assis sur un tronçon de colonne qui est posé sur le bord d'une base circulaire ornée de moulures, et sur laquelle le dieu a les pieds étendus et appuyés ; on voit auprès de ces pieds la tortue , cette statue en pierre mutilée est entièrement nue; elle est sortie des mains d'un bon sculpteur (2). »

Cet objet intéressant existe peut-être encore aujourd'hui, dans quelque recoin ignoré de Saint-Dizier.

' Quant aux figurines en bronze, je puis en énumérer dix échantillons appartenant à diverses collections; la plupart de ces petits monuments étant inédits, il m'a paru utile de réunir ici les renseignements que j'ai pu recueillir sur eux.

En première ligne, il faut placer la figurine qui fut trouvée en 1842 à Épinay (Seine-Inférieure), et dont s'est enrichi le musée de Rouen. Le dieu est nu, coiffé d'un

(1) Chabouiliet, Catalogue général et raisonné des camées et pierres gravées de la Bibliothèque impériale^ p. 448, no 2822.

(2) Deuxième Bulletin des fouilles du Châteiet, 1775, p. cxcix.

pétaEe ailé à bords étroits, la main gauche appuyée au rocher qui lui sert de siège, le bras droit moUeraent posé sur la cuisse; hauteur Qi^iA. L*abbc Cochet en a donné une gravure sur bois dans la Seine-Inférieure historique et archéologique, éd., 1876, p. 516.

Une figurine non moins belle que la précédente, est

conservée dans le cabinet de M. Charles Laprévôté, do Nancy. Elle est posée sur un socle; les deux parties ont été trouvées dans le même champ, à troi^ mètres d'intervalle, sur le territoire de Fraisnes-en-Saintois, près de la station romaine de Sion,en 1852 et en i855. Ledieu porte pour tout vêtement une légère chlamyde fixée à l'épaule gauche, et repliée sur Tavant-bras gauche. Il n'a point de pétase; mais de sa chevelure on voit poindre deux ailerons. La main droite retient une bourse à moitié posée sur la cuisse ; le pied droit repose sur une tortue, et le rocher est entouré de serpents ; hauteur, 0"16. La Gazette des BeauX'Arts (i*' septembre i875), en a donné une photogravure que nous avons été autorisé à reproduire ici.

l]ne autre figurine a été découverte en 1842 à Saint- Révérien (Nièvre), où elle est conservée, chez M. Méline. C'est une belle œuvre d'art ; le dieu est assis sur un piédestal; il n'a point de pétase, mais deux petites ailes dans la chevelure; un pied chaussé, l'autre nu; le caducée dans la main gauche, la bourse dans la main droite.

Un beau bronze découvert à Ii^ntrains (Nièvre), où il est conservé chez M. Renaud, est signalé par M. Héron de Villefosse dans la Revue archéologique (t. XXXI, p. 39). C'est un Mercure assis, de O^SO à 0»35 de hauteur. Le dieu est nu ; il porte dans la main gauche le caducée, et tient la bourse dans la main droite négligemment posée sur le genou.

Dans le cabinet de M. Arsène Olivier, à Paris, j'ai remarqué une figurine de Mercure assis, recueillie avec d'autres antiquités à Landreville (Aube). Le dieu n'a ni pétase, ni ailerons; l'avant-bras droit repose sur la cuisse; la main droite tient une bourse; la gauche ne tient rien ; le caducée est sans doute absent ; hauteur, O^Oô.

M. Julien Gréàu, à Troyes, a bien voulu m'adresser la

photographie d'une figurine de provenance incertaine, quoique le catalogue de l'Exposition universelle de Paris, en 1867, où elle a figuré sous le n** 651, la mentionne comme ayant été trouvée à Bercy. Le dieu est nu, coiffé

d'un large pétase privé des ailes qu'il portait, mais dont on aperçoit deux amorces faisant une saillie d'environ un millimètre. Deux ailes latérales, remontant vers le mollet, et paraissant faire corps avec le pied, sont attachées à chaque cheville, sans laisser apparence de talonnières ou de courroies. La main droite tient une bourse ; il n'y a rien dans la main gauche ; hauteur 0™11 (i). Quoique la pose manque d'élégance dans l'ensemble, cet objet n'en est

(1) Histoire du travail^ p. 54.

pas moins très-intéressant au point de vue de l'histoire de Tart. La manière dont il est traité, loin d'annoncer une époque de décadence^ appartient plutôt à l'enfance de l'art, il porte tous les caractères d'un archaïsme bien prononcé, tels que la gracilité des formes et la gaucherie du mouvement des membres. C'est ainsi qu'ont travaillé les graveurs des momnaies gauloises aux temps de l'indépendance, en cherchant à imiter naïvement les statères macédoniens; c'est ainsi qu'ont dû faire également les auteurs de ces nombreuses images de Mercure, que César (i) avait remarquées pendant son long séjour en Gaule; c'est ainsi qu'ils ont reproduit à leur manière les types grecs et romains dont ils ont pu avoir connaissance.

Une autre figurine, qui a également été remarquée à

(1) BelL GalL, VI, 17 : deum maxime Mercurium colunt; «jus sunt plurima simulacra.

TExposition universelle en i867, sous len^ 649, fait partie de la collection d'antiquités de M. le baron de Girardot, à Nantes. Elle provient des environs de Vienne (Isère), où elle fut découverte en 1864. Le dieu, vêtu d'une légère chlamyde fixée à l'épaule gauche, porte un pétase intérieurement radié sous les bords et surmonté de deux ailerons, entre lesquels s'élève un croissant constellé d'astérisques. Les chevilles sont pourvues de petites ailes ; la main droite tient une bourse, et la main gauche une corne d'abondance de laquelle sort un caducée. Quoique le siège soit absent, la pose des jambes pliées indique l'attitude d'un personnage assis. Cette figure panthée offre la plus grande ressemblance avec celle que l'on voit gravée dans le Recueil des monuments antiques de Grivaud de la Vincelle (p. 116, pi. XIII, n° 8); la similitude est tellement prononcée que l'on croirait volontiers à l'identité des deux objets; or il n'en est rien : l'objet décrit par Grivaud de la Vincelle fut découvert en 1703 à Maubeuge; il a une hauteur de 0^07, tandis que celui de M. de Girardot, authentiquement découvert à Vienne, n'a que (H)6 , mesure prise entre les pointes du croissant et la pointe du pied droit. Je suppose que les rais du pétase et que le croissant constellé font allusion au mythe solaire du meurtre d'Argus par Hermès; Macrobe nous apprend, en effet, que Mercure Argéiphontès est le soleil qui fait disparaître le ciel étoile de la nuit, ou Argus Panoptès.

Je dois à MM. RoUin et Feuardent la communication d'une photographie représentant une figurine qui était naguère en leur possession et qui avait été trouvée à Fribourg en Brisgau. Le dieu, auquel manque le bras gauche, est complètement nu et coiffé d*un pétase sans ailes ; les pieds sont chaussés de brodequins à ailerons. L'avant-bras droit repose sur la cuisse; la main ne tient rien.

J'extrais du Bulletin de la Société d'Études d'Avallon, 15* année (187 j), p. 89, les renseignements suivants sur une statuette en bronze, haute de 12 centimètres, dont le musée d'A vallon vient de s'enrichir. Cette statuette a le corps nu, avec deux ailes sur le front. La main droite a été mutilée ; la gauche tenait sans doute le caducée ; le dieu est représenté assis, les jambes écartées. Il a été trouvé dans les fouilles qui eurent lieu pendant la moisson dernière à Blimes-Poussignol, arrondissement de Ghâteau- Chinon, près des propriétés de* M. de Sermizelles, à Quincize.

Enfin, je cite pour mémoire une statuette de Mercure assis, sur laquelle je n'ai d'autres renseignements que le lieu de sa découverte, Gap, et le nom de son propriétaire, M. le baron de Ladoucette.

Il est plus que probable que d'autres exemplaires représentant le dieu dans la même attitude existent dans des collections que je ne connais point, et l'on peut espérer que l'attention appelée sur cette question les fera sortir des

retraites où ils se dérobent aux études des archéologue». Mais, dès à présent, il est possible de formuler certaines conclusions sur l'origine même de ce type, c'est-à-dire de déterminer la notion dont se sont inspirés les artistes qui l'ont introduit dans les monuments figurés. On ne se trompera guère en faisant remonter cette* notion au rôle que Hermès joue dans la mythologie grecque, en tant que messager des dieux ; c'est la pose qui lui est donnée dans un grand nombre de compositions à plusieurs figures, où il est représenté, tantôt apportant Bacchus nouveau-né à la nymphe Nysa, tantôt amenant les trois déesses devant Paris. Arrivé au terme de son voyage, le divin messager se repose des fatigues de la route; parfois même on voit le dieu Pan ou Eros occupé à lui délier les talonnières pour le déchausser. Où a prétendu que le rocher sur lequel il est assis est le mont Nysa. J'y verrais plutôt quelque tertre bordant la route parcourue par le dieu, ou, mieux encore, le tas de pierres auquel chaque voyageur ajoute une nouvelle pierre en l'honneur de Hermès Enodios, et que pour cette raison, sans doute, on appelait Èpfxatov, Èpfxatoç Xoyoç (Hesych. verbo citato). Une dénomination correspondante existait en latin : Mercurius, lapidum congeries in cacumine colliuniy dit le glossaire d'Isidore de Séville. Par là, on conçoit très-bien que le type du dieu assis soit facilement passé dans l'art gaulois et ait été adopté par un peuple pour qui Mercure était par excellence le dieu protecteur des grands chemins, le patron des marchands forains et des voyageurs, le Dem qui vias et semitas mentit us est, comme il est qualifié sur une inscription de la Grande-Bretagne (Orelli, n° 2073). C'est peut-être par allusion à ces fonctions que, dans certaines compositions, on voit près de Mercure un fût de colonne qui pourrait bien n'être autre chose qu'une borne M. 3

milliaire; si ma conjecture est fondée, ce détail ne serait plus un accessoire insignifiant, mais symboliserait de la manière la plus expressive la principale attribution du dieu ; et puisque une colonne itinéraire est un siège naturellement indiqué au piéton fatigué qui la trouve sur son passage, je me demande si, dans certains cas, telle n'est pas la signification du cippe cylindrique sur lequel Mercure est assis. Il y aurait alors lieu d'ajouter un nouveau symbole à la liste assez nombreuse de ceux qui lui sont attribués.

Un type plus extraordinaire encore, celui de Mercure barbu, est représenté en Gaule par un monument qui, à vrai dire, n'est pas inconnu (1), mais dont l'extrême rareté ne me semble pas avoir été suffisamment appréciée.

Je veux parler de la stèle découverte en 1695, près de Beauvais (Oise), sur laquelle on voit Mercure debout, de face, vêtu d'une ample chlarayde qui ne laisse à découvert que le bras droit; il est coiffé d'un pétase ailé, et tient la bourse dans la main droite ; la main gauche porte un bâton pourvu d'un emblème caducéiforme simulant deux serpents entrelacés; ce bas-relief, brisé à hauteur des genoux, est surmonté d'un fronton triangulaire, dans lequel est inscrit le vœu consacré au dieu :

(1) Delaporte, Mercure galant y août et septembre 4695. — MontfaucoD, d'après Ducaurroy, Antiq, Explig.j II, pi. 85. — D. Martin, Relig. des GauL, I, p. 344, pi. 10 (d'après le Me?*cure galant). — D. Grenier, Introduction à V Histoire générale de Picardie, p. 199. — Abbé Barraud, Bulletin de la Commission Archéologique du diocèse de Beauvais^ I (1846), p. 1 1 , avec planches. — Mathon, Mémoires de la Soc. Acad. de VOise, V (1862), et Bulletin Monumental, XXVII, p. 30.

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La barbe de Mercure est un attribut qm appartient aux monuments les plus antiques et à quelques œuvres d'art moins anciennes, où la recherche et TafiTectation d'ar-

— archaïsme' sont manifestes. De bonne heure, les artistes renoncèrent à ce type; c'est ce que l'on doit inférer d'un passage de Lucien, dans son dialogue de Pan et de Hermès, où ce dernier se glorifie d'être beau et sans barbe, tandis que l'usage était de représenter les dieux barbus, usage que les philosophes cyniques se piquaient seuls d'imiter (1).

Sur les peintures des vases grecs d'ancien style (2), la barbe de Hetmès est en forme de coin, ce qui lui avait fait donner l'épithèta sphénopogon, et can'est pas de notre temps que les savants ont commencé à porter leur attention sur ce détail archéologique ; dès le ii* siècle , il piquait la curiosité des érudits, comme l'attestent les paroles de Julius PoUux (3) : a Le Hermès quadrangulaire, à barbe pointue, n'a d'intérêt que pour les lettrés. »

Sur une mosaïque d'Herculatium (4), on voit aussi le dieu portant une longue barbe. Ce monument est précieux pour la chronologie de l'art, comme tous ceux qui ont été

(4) Lucien, Z>ta/o^. Deor. 22: 'Eyw ow Itti xdtX^c prya yjoovwv, rrt à^tysioç àvroç wv (toç nariip xtM^oiMit. — Cynic, LXXV, 20 : xaè pyj fxôvov 7s twv È^yjvwv , àXXà n^ai twv pap^pcav toùç vaovç ènumÔTTSt nspti<av, nôrspov àuroc ôc Oebt xo|A&>(rc xoct Ycvscûo'tv wç èyùi ri xaBânsp ùpiecç IÇvpïjpiivoi TrXàrrovToci xat ypà^ovrat.

(2) Al. de Laborde, CoUect. des vases grecs de M. le comte de Lamberg, t. I, p. 47, n» xi et p. 65, pi. xlix ; t. II, p. U, pi. vu. — Winckeimann, Monum. ined,, n® 2. — Tischbein, t. IV, pi. ni. — Millingen, Peintures de vases antiques, t. I,

pi. LXX.

(3) Onomasticon, lib. IV, cap. 49, § 437, 438 : tpitriç rtrpà-

(4) M. Tabbé Barraud avait déjà fait ce rapprochement (op. cit.), reproduit dans le Bull. Monum., par M. Matbon.

exhumés des villes vésuviennes, car on peut les dater trèsapproximativement d'un peu avant Tan 79.

La numismatique nous offre le même type ; il se voit sur une monnaie de l'ile méditerranéenne de Gaulos (1) : d'un côté, tête barbue tournée à droite, devant elle Un caducée; de l'autre côté, un bonnet avec une légende punique, le tout dans une couronne de laurier.

Au cabinet des Antiques de la Bibliothèque Nationale est conservée une comaline-intailie, ainsi décrite par M. Chabouillet (2) : Mercure, la barbe en pointe, debout, avec les talonnières, nu, sauf la chlamyde flottant sur l'épaule, s'appuyant sur un long caducée ; on lit : AETlûN.

Parmi les ouvrages de la sculpture, et indépendamment des bustes hermaïques en gaine, il faut d'abord citer la fameuse statue de Hermès Griophore, de la collection Pembrocke, que Clarac regardait comme une copie du Hermès de Tanagre exécuté par Calamis, mais il n'est point certain que cette dernière statue fût pourvue de barbe; car Pausanias est muet sur ce point (3), tandis qu'il le dit très-expressément pour le Hermès Agoraios de la ville de Pharae (4) et pour le Hermès Dolios de Pellène (5) .

(1 ) Mionnet, Desc. des wéd. ant. SuppL IX, p. 264, n^^l Oeti 4 .

(2) Mtisée de sculpture antique^ t. IV, p. 177, n* 1545 B, pi. 658.

(3)Âchaïc.flXytt l (àç kpiiriç fffîciv àirorpt^aivôvov Xotpuûâ>7 nepi To Tsï)(pç xpcov Trspcsvsyx&iv, xât STri tovtw KaXocpcç «rocïîffgv oiyo()^oL EjOfxoO (fépov Xjotov sni twv &>^&>v.

(4) Ibid. VII, 22 : EppoO ts 6v peenï t>î ocyopi VtBoxj 7r67rot>î|X6vov oiyAÀ^K e'xpv xai yéveta' ècrtYpmiç 8è npoç àm^ r^ y^ ivapéxsrai pév T6 reTjoayeovov «T;^fxa, itsy^t 5è lortv ou [lèyotç xat ovtw xat èjri- •yjoap^a erreortv àvadstvat oikto MsffOTflvtov 2i{xvXov. Koàsiràt psv Zyi ^kyopodoç.

{f)) Ibid, VU, 27: *Iovt«v îè gç UtÙkmt Siyoû^ «o-rtv È/)fAoO

En deuxième lieu, je cite les bas-reliefs du célèbre autel des Douze-Dieux, exposé dans la galerie des Antiques du musée du Louvre (I). On y voit Mercure vêtu d'une légère chlamyde, le bras gauche sur la hanche, le caducée dans la main droite. Il a la barbe en points et les cheveux en nattes comme ceux du Hermès Criopbore ; une paire de grandes ailes est fixée aux talons. On s'accorde pour reconnaître que ce monument, malgré l'archaïsme d'imitation que le sculpteur a recherché avec affectation, ne remonte pas au delà de l'époque des Antonins (2). C'est une conclusion analogue que l'on doit appliquer à la stèle de Beauvais, en lui donnant cependant un peu plus d'âge qu'à l'autel des Douze-Dieux. Pour l'un comme pour l'autre, l'archaïsme du style n'est que la reproduction de certaines traditions hiératiques.

L'on voit maintenant quelle importance mérite le Mercure barbu de Beauvais, puisqu'il a le droit de prendre rang auprès de monuments que le sort a favorisés d'une notoriété considérable.

L'inscription qui surmonte ce bas-relief se lit ainsi : Sacrum Mercurio Auguito! C(aius) Julius Bealmui v{otum) s(olvit) l{ibens) in(eriio).

Notez la position du mot sacrum placé en vedette, contrairement à l'usage qui prévalut plus tard de le mettre après le nom de la divinité. On trouve des exemples de cette tournure dans un petit nombre d*autres inscrip-

xorà rirpt ôSov. *Emxhivtv ^ AôXcoç, suxàç Se oc^pMmv trocpioe rùivat, 2;^fAa Se darrôS rcr/ddéyeMov ycvctoc rs «X'^? x«c nrc r^

(1) Clarac, Musée de sculpt. an/., t. II, p. 174, if 44, pi, 474. (t; Beulé, dans la Bévue Archéologique. V (4862), p. 362.

tions votives (I). Notez aussi Texhaussement tle la lettre T qui dépasse Talignemeut des lettres voisines ; cette particularité paléographique annonce la première moitié du I®' siècle de notre ère.

Le surnom Bealissus me paraît une fausse lecture, ou bien une forme altérée de Byalissus^ qui serait un dérivé de xjoàoç verre, cristal de roche, comme yipxi^troç de vàpjo?, lieki(r<Ta. de i^ski. Il est singulier que le Dictionnaire des noms propres grecs, de Pape, ne donne aucun exemple de ifàXto-doç, tandis que la transcription latine de ce vocable grec n'est pas rare dans les grands recueils d'épigraphie romaine ; j*y relève les noms de M. Lurius Hyalis8us(2), de G. Junius Hyalysus, de G. Marins lalysus (3), de P. Gornelius lalussus (4). Notre G. Julius Healissus est un affranchi, ou le descendant d'un afifranchi, voire même l'affranchi d'un affranchi de quelque membre de la geni Julia. On sait que le nom Julius apparaît avec une fréquence extraordinaire dans la nomenclature de la Gaule, et l'on suppose que cette fréquence eut pour cause le nombre considérable de Gaulois de distinction qui, pour des motifs divers, se firent inscrire dans la clientèle de Jules Gésar. Gette explication, toute plausible qu'elle soit, ne me paraît pas suffisante; et, tout en faisant la part aussi large que possible à ces affiliations plus ou moins probables dans quelques cas particuliers, je crois qu'il faut tenir compte d'un fait historique d'une plus grande portée.

(1) Orelli, Inscrip. ampliss. collect., n»» 4265, 1530, 1566, 1574 et 1589.

(2) Corp. inscr. latin,, V, 194.

(3) Monimsen, Inscr. Regn. Neapolit., n*» 6769 (vn) et

(4) Wilmans, Exempta insc. latin., n» 1329.

César nous apprend lui- même qu'après la défaite de Vercingétorix chacun de ses légionnaires reçut pour sa part de butin un esclave gaulois. Par ce simple &it, on peut juger combien de milliers furent réduite en esclavage. Un semblable acte de rigueur, accompli au lendemain d'une lutte désespérée, fut certainement suivi de mesures de clémence qnand la colère du vainqueur fut apaisée, et le nombre des esclaves, affranchis au nom du proconsul des Gaules, dut être proportionuellement trèsconsidérable. De là, sans doute, cette multitude de Julesy dont le nom répété forme le trait le plus caractéristique de l'onomastique gallo-romaine. Mais si, par son nom gentilice, le consécrateur de la stèle de Beauvais appartient civiquement à la classe des affranchis dont je viens de parler, son surnom lui donne des droits à revendiquer \ine origine grecque, et cette circonstance nous aide à comprendre comment le type archaïque grec de Mercure barbu a pu être importé en Gaule, au chef-lieu des Bellovaques, par réminiscence d'une œuvre d'art que C. Julius Healissus aurait aperçue en Grèce ou dans l'Italie méridionale. Quelques savants pensent, mais cela ne parait pas suffisamment établi, qu'il était de mode de donner des noms grecs à tous les esclaves, et que par conséquent, on ne peut rien en conclure relativement à leur origine ethnique réelle.

Sous la réserve de cette observation, on voit ici une nouvelle application de la méthode déductive qui m'a servi à démontrer que le Mercure assis du bas-relief de Horn étail une réminiscence de la statue exécutée par Zénodore pour les Arvernes. Il en résulte que par une singulière coïncidence, dont on sera sans doute frappé, la commande de Tex-voto de C. Julius Healissus, et celle de Tex-voto de D. Irmidius, auraient été faites

toutes deux dans des conditions tellement analogues, que ces monuments, entre lesquels il n'y a, a priûri, aucune relation apparente, ont la destinée de se faire, en quelque sorte, pendant Tun à l'autre dans une même étude archéologique.

Entre Mercure^Hermès et ApoUon^Phœbus, il existe des rapports incontestables, quoique mal définis, qui semblent indiquer que ces deux divinités n*en faisaient qu'une Seule en principe, issue d'un mythe solaire, et dédoublée plus tard par l'effet de nouvelles conceptions philosophiques, ou par le développement poétique de certaines idées religieuses. Ces divinités président toutes deux aux exercices palestriques ; un même autel leur était consacré dans le temple de Jupiter Olympien ; on leur donnait les épithètes de àrfhroip, de vôf^coç ; celle de xpiwfôpoç était appliquée nonseulement à Hermès, mais aussi au berger Aristée, apparenté à Apollon. Le coq et le serpent leur sont des attributs communs. Suivant certains mythograpbes, Mercure eniant aurait dérobé la lyre à Apollon, tandis que d'autres lui font l'honneur d'avoir inventé cet instrument de musique. Aussi est-il arrivé qu'en l'absence de tout signe distinctif on a parfois hésité à se prononcer sur l'identité de telle ou telle statue, dans laquelle on pouvait reconnaître l'une de ces divinités tout aussi bien que l'autre. Peut-être faut-il chercher dans ces rapports ambigus la raison pour laquelle les artistes semblent, dans certains cas, avoir adopté pour Mercure des types et des attributs affectés d'abord en propre à Apollon, et réciproquement, car on connaît des ApoUons assis et des Apollons barbus, qui correspondent aux types similaires de Mercure. Ainsi, M. Héron de Yillefosse, à propos d'une statue colossale d'Apollon assis, dont il signale la récente découverte à Entrains (Nièvre), fait ressortir la rareté des images de ce

dieu représenté dans cette attitude (1). Quant à Apollon barbu, on en peut voir l'effigie sur des monnaies d'Alaesa (Sicile) et de Gythium (Laconie) (2), ainsi que sur des vases peints (3). Lucien (4), dont le témoignage est confirmé par celui de Macrobe (5), rapporte qu'il en existait une statue de bois à Hiérapolis (Gyrrhestique), et M. de Ronchaud nous apprend qu'il en existe une statue de marbre au musée de Lyon (6) ; mais est-on bien certain qu'elle représente Apollon ?

Je n'ai encore parlé que de la façade principale de la stèle de Beauvais ; les façades latérales portent des sculptures qui demandent à être également étudiées, et j'ignore pourquoi Montfaucon et d'autres auteurs les ont passées sous silence pour ne s'occuper que du bas-relief principal. Sur la façade de gauche, on voit un serpent, dont la tête, dirigée vers l'angle supérieur de devant, parait, malgré sa mutilation, pourvue de cornes de bélier; la queue, dont l'extrémité ofiPre un léger renflement triangulaire, pend vers la partie inférieure. Grivaud de la Vincelle prenait ce renflement pour une tête anguine (7). Au-dessous

(1) Revue archéologique, XXXI (4876), p. 37.

(2) MionDet , Desc, des méd, ont. SuppL , I , p. 371 , no» 109 et 110; ibid. Supp., IV, p. 233, n« 73.

(3) Lenormanl et de Witte, Élite des monuments céramographiques j II, p. 36, pi. xv et xvi.

(4) De dea Syria, 35 : 'AttôX^wvoç TsvgtYjTew Çôavou Seixvuouo-t.

(5) Saturnal. I, 17 : Hiera poli tant praeterea, qui sunt gentis Assyriorum, omnes Solis effectus atque virtutes ad unius simulacri barbati redigunt ; eiimdemque Apolllnem appellant.

(6) Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, p. 318, art. Apollon. Voir la note.

i^) Recueil de monum, antiq,,\\, ^. 130..: « Les auteurs qui ont rapporté ce cippe ont négligé de dire que sur l'une de

est une large («tère flanquée de deux dauphins qui se coutournent comme pour boire à cette patère. Sur la façade

ses faces latérales on voyait en relief un anneau dont les extrémités prolongées se terminaient par une tète de chimère, et audessous un bouclier votif ayant dix pouces de diamètre. »

Ce bouclier votif me fait plutôt l'effet d'une patère, en quoi je me trouve d'accord avec M. Mathon, qui s'exprime ainsi dans son catalogue du musée archéologique de Beauvais : « les façades latérales sont occupées à droite par un ruban qui descend en serpentant, par des dauphins placés Tuu à côté de Tautre ; une large patère occupe la partie intérieure. De l'autre côté, on voit les mêmes ornements, mais il n'y a pas de dauphins. > Cette description me parait exacte, sauf en ce qui concerne le ruban,

— iode droite, un serpent occupe une position symétrique à celui de la façade précédente ; sa tête, encore plus endommagée, ne laisse plus voir aucune trace de cornes ; audessous, deux patères (?) superposées.

La présence des deux serpents cornus, ou cérastes, est curieuse, mais n'a rien qui doive nous surprendre sur un monument consacré à Mercure, puisque la réunion de ces reptiles sur le caducée constitue l'attribut principal du dieu ; peut-être la corne de bélier dont ils sont pourvus symbolise le quadrupède placé sous sa protection spéciale. Quant à la signification des dauphins qui entourent la patère, je ne l'entrevois pas nettement ; mais, en revanche, ce groupe remarquable de symboles me suggère l'idée d'un nouveau rapprochement à faire sur les énigmatiques idoles tricéphales découvertes à Reims (1) et à la Malmaison.

Le musée de Saint-Germain possède, sous le n^ 14558, une figurine en bronze trouvée à Autun. C'est le buste drapé d'un personnage barbu, portant au cou un torques gaulois, et sur l'abdomen un ornement indéterminé en forme de croissant. Sous chaque bras, il tient un dauphin à tète de bélier (?) qu'il fait boire à une coupe placée devant lui, sur ses cuisses. Les jambes ne sont pas repré-

lequel, en réalité, n'est autre qu'un serpent; mais que doitron penser du renflement caudal ? J'insiste sur ces détails, parce qu'avant de chercher la signification symbolique d'un objet figuré, il faut déterminer sa nature positive et trouver l'appellatif qui hii convient, c'est-à-dire celui que lui aurait donné l'artiste lui-même.

(1) On en connaît aujourd'hui près d'une douzaine. Celles qui proviennent des premières découvertes ont été publiées, avec de bonnes planches, par M. Léon Maxe Werly, dans £on Essai sur IçL numismatique rémoise.

sentées, mais récartement des cuisses et la pose du corps donnent à penser que les jambes devaient être croisées et repliées sous les cuisses, à la manière des idoles hindoues. Cette posture remarquable est également figurée sur des monnaies gauloises, ainsi que sur un autel quadrangulaire trouvé à Reims et orné d'un bas-relief à trois personnages, où Ton croit reconnaître Apollon à gauche, et Mercure à droite. Entre eux on voit un personnage accroupi de la façon indiquée, et étalant sur ses genoux des fruits vers lesquels deux quadrupèdes (un bœuf et une chèvre ?) allongent leurs tètes ; il se montre ainsi dans l'acte d'une divinité nourricière comme la figurine d'Autun (1).

De chaque côté de la tète de celte figurine est buriné un petit médaillon circulaire, grossièrement façonné en forme de visage imberbe. Pour être tout à fait exact, je dois dire que cette comparaison n'est qu'approximative, car l'oxydation et l'usure ont fait disparaître ce qui pouvait figurer l'œil gauche, avec une partie du front et de la joue de l'un de ces petits visages circulaires, celui de gauche ; quant à celui de droite, on n'en reconnaît tout au plus que l'emplacement, sans y distinguer aucun détail, et on n'est fondé à le restituer que par un simple motif de symétrie. Ces deux rudiments de visages, entés sur la tête de la figurine, constituent, suivant M. de Longpérier (^), un ensemble tricéphalique qui ne serait qu'une modification du type des idoles à trois visages barbus, sculptés sur les cippes de Reims et de la Maloiiûson. Mais si, comme le pense le savant académicien, la queue de

(4) Loriquet, Reims sous la domination romaine. Cfr. Rev. Jroh, Nouvelle série, IV, 466.

(%) Comptes-rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1875, p. 350.

poisson et la tète de bélier, dont ces cippes sont surmontés, établissent un lien inséparable entre eux et la figurine en bronze aux dauphins criocéphales, j'en conclus, à mon tour, que la présence de ces mêmes symboles sur le bas-relief de Beauvais rattache le Mercure barbu qui y est figuré à tous ces monuments et donne, par conséquent, à ceux-ci, une attribution, qui faisait défaut juBqu'ici.

Sur cette donnée, les cippes à trois visages, au lieu de représenter une divinité innommée, dont on ne sait que faire dans le panthéon gaulois, seraient-ils des images du Hermès Tricéphale dont parlent Suidas (1), Hesychius (2) et Harpocration (3), images remplissant les fonctions de Lares Compitales, de Lares Viales, et comparables aux bustes hermaïques barbus, terminés en gaine?

On remarquera que tous les cippes découverts jusqu'à présent sont anépigraphes, à l'instar des bustes hermaïques. Le cippe trouvé à la Malmaison (Aisne), et conservé au musée de Saint-Germain, sous le n** 17608, se distingue de ceux qui proviennent de Reims par une disposition architecttmique donnant l'idée d'un laraire de carrefour. Au-dessous de l'idole tricéphale est pratiquée une niche quadrangulaire dans laquelle on voit deux personnages debout et de face; à droite, une femme; à gauche, un homme tenant à hauteur de ceinture et sur la main gauche un oiseau (coq?). La partie inférieure du

(4) Tpixtféîkaç, o Eppt^ç.

(t) Èpfi^c rpmifoàoç 'kpLTVotfimç <v Tipiféthm roûro cf )? 7rac(wv (xtX) xGjpiixâc. nccpovov Tsrpeixiya^oç EjBfA^ç, ev t^ jScoSu t^ xijjMt. (xc(xet> tSpuTO (lege toO xsjoafxccxoO).

(3) Tpixifoloç. lo-aîoç, h tw nphç 'EvxXctSnv* Mcxpov 8'àv&> tow TjBtxf^àXou napà rrnt Earicc* ôSév. To itys^ptç ton, tov rpiiUfâXov £jO|xoO.

cippe est brisée; elle portait peut-être une inscription votive dont la perte serait très-regrettable, «îar elle nous

eût fait connaître péremptoirement le nom de la divinité sur l'attribution de laquelle on n'est pas définitivement fixé. Avant de connaître la figurine en bronze trouvée à Autun et le bas-relief de Beauvais, j'avais pensé (i) que nos personnages tricéphales sculptés en pierre étaient

(1) Voir dans les Comptes-rendus de l'Académie des InscriptionSy i875, p. 347-350, la communication que j'ai faite à la savante compagnie, sous le titre : Lettre relative au dieu tricéphale gaulois.

indistinctement des représentations de Janus Quadrifrdns, dont le quatrième visage restait nécessairement caché au spectateur. Les nouveaux éléments d'information que je viens d'étudier m'engagent à restreindre cette opinion aux bas-reliers trouvés à Paris, à Beaune et à Autun, et à la modifier provisoirement en ce qqi concerne la série spéciale df s cippes de Reims et de là Malmaison; mais on voit en quoi je me sépare de M« le baron de Witte, malgré les savantes considérations qu'il a fait valoir en faveur d'une attribution au triple Géryon (Revue Arch., 1875: cfr. Bull. Monum., janvier 1876).

Pour conclure, il me sera permis d'exprimer le vœu qu'une galerie complète de lios monuments mythologiques gaulois, reproduits en plâtre quand il ne sera pas possible de se procurer les originaux, soit formée au musée des Antiquités nationales à Saint-Germain; parmi eux, la stèle de Beauvais et l'autel de Horn se recommandent comme bons à mouler.

ADDENDA ET CORRIGENDA.

Page 81. Le Dis Paler, trouvé k Vienne, ira jamais appartenu au musée de cette ville. On le voit peut-être encore chez un marchand de Londres, M. MuUer.-^ Communication de M. Héron de Villefosse.

Page 22. Un délicieux petit Mercure aasiSt en bronze, a en outre été découvert et décrit parGrignon {Frem. Bull, des /avilies du Chûtelet, p. xiii; cfr. Gr. de la Vincelle, .i/rts et met. des anc, pi. 81 et 82; Tudot, Coll. de Jlg. en argile, p. 12). -r Même communication.

Page 31, ligne 3, lire: c • ivlivs healis9VSVlsm {sic).

Page 33. Le renvoi (2) se rapporte au Hermès de Tanagre cité plus bas. Après AETIilN, ajoutez : (Cal. des Camées, etc., w ^597).

Page 41. Pour les monnaies gauloises au type de la posture indienne, voir Jeuffrain, £«. dHnterp. de qq. monn.^ pL m, n» 81; Rev. num. 1840, pi. XVIII, n<»10; Lelewel, Typ. Gaul.^ pL ix, n» 17. Pour le bas-relief de Reims, voir Rev. JÉrch , 4832, p. 561 ; Mag. Piltor., 1847, p. 164.

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