DE BERNAY ET DE NOTRE-DAME-D'ALENÇON
Les trésors d'argenterie , découverts à Bernay en 1830 et à Notre-Dame-d'Alençon en 1836, n*ont encore fait Tobjet d'aucune publication véritablement digne de leur importance ; cependant, ils ont été décrits et commentés par des érudits de grand mérite avec une compétence et une exactitude qui ne laissent rien à désirer au point de vue archéologique ; mais le côté épigraphique a été moins étudié. Or, il faut que toutes les questions qui s'y rapportent soient résolues pour rendre possible une monographie complète. Je voudrais y apporter une part contributive, en présentant quelques remarques sur les inscriptions, et plus particulièrement les inscriptions pointillées que portent certains d'entre ces monuments.
L'examen attentif auquel je me suis livré m'a fait reconnaître que des erreurs nombreuses et assez graves M. 11
s'étaient glissées dans la lecture de ces textes, tels qu'ils ont été publiés jusqu'à présent. Leur révision est donc devenue nécessaire.
Le trésor de Notre-Dame-d'Alençon, près Brissac (Maine-et-Loire) , a été acquis de la collection Grille (1) pour le musée du Louvre (2), en 1852. On y remarque une paire de patères de même modèle, cataloguées sous les n~ 548 et 549.
Le manche de chacune d'elles est simplement orné d'une feuille d'arbre ; à l'intérieur, le fond porte une inscription circulaire en lettres pointillées.
N* 848. ' OnuKlenr réelle.
(1) Catalogue des collections de feu Toussaint Grille, ancien bibliothécaire d'Angers; Angers, Cosnier et Lachèse, 1851 ; p. 39 et suivantes, avec deux planches.
(2) A. de Longpérier, Notice des bronzes antiques du musée du Louvre, 1868, p. 120-133, n" 539 à 500.
— 143 ~ Sur Tune , on lit :
EX . AYCT D MINER DON GAYDIL ET PR . PRIMILLA • L • MER
M* S49. — Gnndenr réelle.
Sur l'autre :
EX AVCT-D MINER DON • GAVDILLA ET PR PRIMIL.L MER
c'est-à-dire :
— ex auct(oritate) d(eae) Miner (vae), Don(nia) Gaudil(la) et Pr(oculeia) Primilla l(ibentes) mer(ito) —
— ex aiLCt(orUate) d(eae) Miner (vae),Don(nia) Gaudilla et Pr(oculeia) Primil(la) l(ibentes) mer(ito) —
On voit qu'il s'agit d'une offrande faite à Minerve par deux dames, Donnia Gaudilla et Proculeia Primilla, évidemment deux amies qui se sont concertées pour cet acte de piété ; en effet , les deux inscriptions ne
diffèrent entre elles qu'en ce que les surnoms des dédicantes sont réciproquement exprimés en toutes lettres oii en abrégé , tandis que leurs gentilices sont abrégés ; cette gracieuse alternance implique une entente préalable entre les titulaires.
On a un exemple de la formule ex auctoritate dans une inscription de Vespasien à La Forclaz de Prarion (Orelli, n** 5256) ; dans les inscriptions votives, on trouve plus souvent les formules équivalentes : ex jussu , ex imperio , ex praecepto , ex monitu , ex oraculo , ex responso. Il est bien entendu que l'ordre de la divinité passe par la bouche du prêtre , sauf le cas où la divinité s'est manifestée en songe , comme cela est signifié par les locutions , ex visu , somnio admonitus. Le cognomen Primilla est très fréquent; Gaudilla est plus rare ; l'épigraphie de la Gaule cisalpine en fournit un exemple (1).
Le gentilice Donnius, Donnia, représenté ici par l'abréviation don, se rencontre dans la même région ; on le lit aussi sur les fameux arcs du Pont-Surian , à Saint-Thomas (Bouches-du-Rhône). Quant au gentilice représenté par les seules initiales pr, on peut songer à le restituer en Proculeia ou peut-être Procilia.
En effet , une autre coupe du même trésor , cataloguée sous le n** 557, porte une inscription qui paraît avoir été laissée inachevée , miniir proc , et qui admet la lecture Miner (vae) Proc[uleia ou Procilia Primilla]. Il est très-probable que cette Proculeia ou Procilia est la même personne dont le nom est abrégé en pr sur les patères 548 et 549.
A. de Longpérier lisait: ex auct(oramento) d(eae)
M) Corp. Insc. Lai, V, 7:'0G.
Miner(vae) don(averunt) Gaicdilia et Pr(iscaj Crimil(la)y l(ibentes) mer(ito) ; et , avant lui, le rédacteur du catalogue Grille (p. 41) : ex atcct(oramento) d(eae) Miner(vae) don(um) : C(aia) Audilia et Pr(oha) Crimil(la) quinquagenta denariis emer(unt).
Il me paraît superflu de réfuter pied à pied toutes les hérésies épigraphiques contenues dans chacune de ces interprétations ; je tiens seulement à relever une erreur matérielle de déchiffrement : l'initiale du nom qu'on a cru lire Crimilla est un p et non un c ; il suffit de la comparer à la troisième lettre du mot k\CT{oritate) , qui , elle, est à coup sûr un c, pour reconnaître qu'il n'existe aucune ressemblance , même lointaine, entre ces deux caractères. Il est , du reste , très curieux de constater que l'inscription pointillée de la patère d'Évaux avait fourni matière à une méprise identique provenant d'une légère courbure accidentellement donnée à la haste d'un p ; le mot que Vallentin était parvenu à lire correctement vimpvro (1) avait été déchiffré par M. Fillioux, en premier lieu (2) viMcvRO , et plus tard (3) \m(ius) euro ou puro , avec cette réflexion : a il y a incertitude entre p et c. » La découverte récente du dérivé diminutif Vimpurilla (4) donne complètement raison à FI. Vallentin, de même que la présence du c dans le mot auct(orUate) sert de critérium pour faire préférer la lecture Primilla à Crimilla sur les patères de Notre-Dame-d'Alençon.
Le seul autre objet du même trésor, portant une
(1) Bulletin épigraphique de la Gaule, 1. 1 (4884), p. 40, pi. IV.
(2) Mém. de la Soc. des Se. nat. et arch. de la Creuse^ t. II ,1857), p. 41.
(3) Ibid., t. IV (1873), p. 204.
(4) BulL de la Soc. des Antiquaires de France^ 1883, p 152.
inscription pointillée , est une coupe sans ornements, n^ 863. Dessous , on lit :
La première lettre est peut-être l'initiale du mot M(inervae) ; les deux suivantes , les initiales d'un gentilice et d'un cognomen de femme ; à moins de supposer que les trois lettres représentent les initiales du prénom, du gentilice et du cognomen d'un homme. Treize autres coupes ou patères du même trésor portent en lettres burinées une dédicace à Minerve , simplement exprimée sous l'une des formes av minervae, Au(gustae) M(i)nervae, n** 570 ; minervae , n°^ 560 et 561 ; minervaii , n® 551 ; MINER , n°^ 556 et 558 ; miniir proc , n^ 557 ; mine , n** 571 ; MiNii, n^«553, 554 et 559; min, n^ 562 et 567. On y remarque l'emploi simultané des formes graphiques E et II pour la même lettre, particularité dont on a d'autres exemples (1).
Je passe aux monuments épigraphiques du trésor de Bernay, conservés au Cabinet des Médailles et Antiques, en les disposant suivant l'ordre alphabétique des noms de dédicants qui s'y trouvent inscrits , tout en leur conservant les numéros sous lesquels ils sont enregistrés dans le Catalogue général et raisonné des camées, etc., de M. Ghabouillet (2).
(1) Zangemeister, dans Hermès ^ t. II (1867', p. 316; Corp. Insc. La/., t. IV, no 1430 et 1679.
(2) Les numéros entre parenthèses sont ceux des étiquettes que portent actuellement ces objets ; on a donc sous les yeux la concordance entre l'ancien et le nouveau numérotages.
N^2823 (nouv. 3050). —Patère décorée d'un emblema central duquel se détachent en saillie deux bustes exécutés en ronde bosse ; ces bustes, de face, dont chacun semble sortir du calice d'une fleur, sont ceux de Mercure, à droite, et de Maïa, sa mère, à gauche.
N» 2823. -- Grandeur réduite anx 0/ 10.
comme le démontrent les ailerons visibles dans la chevelure du dieu, et le caducée , attribut commun à ces deux divinités , placé exactement entre elles , sous leurs fleurons. La déesse est diadêmée et vêtue d'un peplus
agrafé sur l'épaule gauche ; cet attribut caractérise une divinité chaste et ne peut convenir à Vénus, qu'on a cru reconnaître dans cette représentation. Autour de Vemblemay une inscription disposée sur un cercle de 0"*, 130 de diamètre , en lettres pointillées , dont le pied est vers l'intérieur :
MERCVRIO AYG • P . AELIYS . P . AELI NYMITORIS • Ll- BERTYS . EYTYCHYS. V . S . L . M.
Mercurio Aug(usto),P(ublius) Aelius, P(uhlii) Aeli(i) Numitoris lihertus , Eutychus , v(otum) s(olmi) l(ibens) m(erito).
Les lettres sont bien formées et paraissent du premier siècle.
Le I de liber tus dépasse le niveau des autres lettres.
Le cognomen Numitor est extrêmement rare.
L'inscription a été exactement publiée , dès le principe, par Le Prévost (1); il a également publié Vemblemay mais à une autre page, parce qu'à cette époque l'emblema et la patère étaient séparés ; sur sa gravure, pi. III, f. 2 et 3, les deux bustes ont été intervertis, par une erreur de l'artiste.
N^ 2830 (nouv. 3057). — Tablette à peu près carrée , accostée de deux queues d'aronde ; hauteur, 0™, 044; longueur extrême, 0"™, 077. Dans un encadrement divisé en trois registres , on voit sept lettres poinçonnées à
(1) Mémoire sxir la collection de vases antiques trouvée en mars 1850 à Berthouville (arrondissement de Bernayjy p. 20 et p. 27 (Ext. des Mém. de la Soc des Ant. de Normandiey t. VI, 1832;
l'aide d'une pointe mousse, et hautes de 6 à 8 millinïètres. Nous les figurons en trait plein, et non en grènetis.
N" 2sno — GramUur ridelle.
Q(uinttts) B(.,.) S(...) v(otum) s(olmt) Ifibens m(erito). Le dédicant ne se désigne que par les initiales de ses tria nomina , qu'il est impossible de rétablir avec certitude, sauf le prénom.
On a songé à rapprocher cette inscription de celle de Q. Lucanius Blaesus {infra, n^ 2829) et à voir dans les abréviations Q B S V S L M les noms de ce personnage, au moyen de la lecture Quintus Blaesus votum solvit lihens merito, les lettres VS de la seconde ligne servant à former la fin du nom de Blaesus et étant en même temps les sigles de la formule votum solvit . . . Cette lecture est invraisemblable , car il n'est pas dans les usages épigraphiques de faire servir une ou plusieurs lettres à un double emploi.
N^« 2826 et 2827 (nouv. 3083 et 3054). — Deux patères
- ioO -
de même modèle, formant la paire. Elles portent, Tune et l'autre , la même inscription disposée sous le
N» 2826, — Gramleur rëelle.
pied , suivant un cercle de 0™, 88 de diamètre , en lettres pointillées. Les deux textes diffèrent entre eux par de légères variantes graphiques et par les indications pondérales.
Le premier,
DEO / MERC / CAN DECIR / LYPERCYS /EX/ TEST / PLAC / DOCIRIGIS.-. P • Il == H
- ISi —
N» 282'. — Gnmdenr réelle.
Le deuxième,