SUR BOIS ET SUR VERRE
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Peintures sur bois.
Les historiens qui parlent de Saint-Etienne vantent la beauté de ses vitraux , mais leur admiration s'y est concentrée toute entière, ils n'ont pas vu, ou ils ont dédaigné les nombreuses sculptures, les rétables, les peintures sur bois qui y fourmillaient. L'auteur du manuscrit de Bachivillers a protesté seul contre cet oubli. Il pense à raison que « les vitres ne sont pas » les seules choses qu'on puisse y admirer 5 il y a aussi » des morceaux de sculptures dignes de remarque tail- » lés par Jean Le Pot , né à Ballerva près d'Arras : » les quatre grandes figures de la chapelle Notre- » Dame-de-Lorette ^ le saint Sébastien qui est au- » dessus de l'autel de la chapelle; le rétable en bois » doré de la chapelle de la sainte Vierge 5 le baptême » de saint Jean dans sa chapelle, le rétable et les » quatre grandes figures de saint Pierre et de saint » Paul 5 le rétable et les grandes figures de la chapelle » Saint-Eustache; le rétable de la chapelle Saint- » Martin , sous l'orgue ; le rétable de l'autel Saint- » Grégoire, au-dessous du jubé, côté de L'épi tre, re- » présentant ce saint pape, célébrant la messe et au » moment de la consécration ^ Jésus-Christ se trouve » dans ses mains au lieu de l'hostie 5 au-dessus de cet
» autel au haut dudit jubé, on voit la figure d'un » martyr en grandeur naturelle entre deux bourreaux, » que Ton dit représenter saint Thieulin , saint qui » m'est tout-à-fait inconnu ; à l'opposite de cette statue, » sur le même jubé , Ton voit aussi en grandeur na- » turelle saint Etienne que Ton lapide. Au-dessous est » une chapelle ou autel de Saint-Etienne dont la con- » tretable ou rétable représente le martyre de ce saint, » fait depuis peu d'années par un paroissien qui n'a » jamais appris ni dessin, ni sculpture; on m'a dit » qu'il demeurait rue Saint- Jean , au Grand-Chat au », coin de la rue du Pont-d' Amour ; mais je ne sais pas » son nom. En face de cet autel contre le pilier de la » chaire à prêcher il y a un tableau qui représente la » cène, l'agneau est lardé; preuve de la science du » peintre (1). »
Si tant de chefs-d'œuvre ont disparu, il ne faut pas en accuser seulement ces vandales qui ont surgi dans les jours de terreur et de spoliation , car , long-tems avant cette malheureuse époque , une révolution plus funeste encore s'était opérée dans les arts. On sait que dès le xvii* siècle les formes païennes s'étaient introduites dans notre vieille architecture catholique, bientôt on ne vit plus que la ligne grecque et sa glaciale monotonie, son règne fut inflexible comme elle; nonseulement on construisit des temples nouveaux, mais on défigura les églises gothiques. C'était une fureur générale qui atteignit tous les degrés, qui envahit jusqu'aux monastères, qui pénétra jusque dans les asiles
(i) Mémoires pour servir à l'histoire du Beauvoisis. Borel.
de la science. Or je vous le demande, quand Paris, quand Chartres dégradaient leurs cathédrales, le moyen que de simples églises fussent épargnées? Arrivèrent les autels à la Louis XV accablés du pesant fardeau de leurs entablemens, de leurs grossiers chapiteaux corinthiens. Chaque église voulut eu avoir, et il s'agissait bien de conserver un rétable gothique (ainsi disait-on dédaigneusement), lorsqu'on pouvait acquérir à vil prix des boiseries bien fraîches , et des placages de marbres bien polis.
Les chanoines de Saint- Vaast ont suivi le torrent. Ils ont sacrifié leurs rétables chrétiens, leurs peintures inspirées, à quelques froids tableaux, à quelques autels de mauvais goût. À leurs yeux, les vieilles boiseries peintes étaient tout au plus propres à lambrisser les murs d'une sacristie, et c'est ce qu'il advint heureusement à celles dont nous allons faire l'examen . Voici à quelle occasion elles furent exhumées.
C'était au mois d'octobre 1841. Un comité archéologique, récemment fondé à Beauvais, jetait, la générosité des citoyens aidant, les premiers fondemens du Musée départemental. Le conseil de fabrique de la cathédrale venait d'exposer ses magnifiques tapisseries antiques, non moins intéressantes pour l'histoire du pays que pour l'histoire de l'art. Un habitant de la rue de la Belle-Image réinaugurait, sur la façade de sa maison , la Vierge du xnr 1 siècle à laquelle celte rue doit son nom , lui restituant ainsi sa part d'illustration historique. MM. les fabriciens de l'église Saint - Etienne voulurent aussi prendre part à ce mouvement-, ils savaient bien que sans sortir de chez eux ils
"pourraient trouver à faire plus d'une heureuse réhabilitation. Ils pensèrent qu'en mettant au jour certaines peintures ensevelies dans l'obcurité poudreuse de leur trésorerie, ils rendraient peut-être service à la science, et ajouteraient un nouvel éclat à la splendeur de leur temple; ils pensèrent bien, Dieu merci! Ces peintures, où rayonne l'inspiration évangélique, rentrèrent enfin dans l'église dont on les avait si injustement bannies. Jusque-là, elles étaient depuis longtems cachées à tous les yeux.
Les boiseries où elles s'épanouissent formaient le revêtement intérieur d'une armoire excavée dans la muraille de ce lieu sombre et humide que l'on décore pompeusement du nom de Trésorerie. Mais quelques antiquaires, guidés par le zèle de l'investigation , les avaient découvertes. A ce coloris brillant , ces détails fins comme des miniatures , ces draperies savamment agencées, ces airs de tête si naturels; è tous ces types éminemment religieux, ils reconnurent que de si gracieux produits de notre art du moyen-âge étaient là honteusement déplacés , et que plus noble devait être leur destination première. L'invention , la disposition et l'exécution des sujets traités, qui tousse rapportent à la vie de Jésus-Christ et de la Ste. Vierge, indiquaient d'ailleurs bien clairement un système suivi dans l'ordonnance des tableaux . et faisaient présumer que ces compartimens rectangulaires , maintenus dans de fortes tringles dorées, pouvaient avoir été les volets d'un rétable. Les appréciateurs s'indignèrent donc , et à bon droit, de voir tant de richesses perdues à la fois pour l'art et pour la religion , et déplorèrent la ruine toujours croissante à laquelle les condamnait
leur indigne emplacement. De plus, chaque foisqutr le sacristain enlevait de son armoire quelque lustre, quelque candélabre, il déchirait impitoyablement le manteau d'unapotre , il égratignait la main de celui-ci, crevait l'œil à celui-là , balafrait un saint au beau milieu du visage, ou le décapitait sans miséricorde. Combien de mutilations de tout genre n'avaient pas souffert les pauvres peintures depuis tantôt deux siècles qu'elles étaient reléguées dans ce coin ténébreux? Il était donc urgent qu'on les en exhumât, si on tenait à les conserver. À cette fin, des instances furent faites, au nom du comité, auprès des autorités compétentes; elles ne furent pas vaines. Le conseil de fabrique de St.- Etienne fit droit à nos réclamations. Par ses ordres les boiseries peintes furent enlevées au mois d'octobre, et l'opération dirigée avec les soins minutieux qu'elle exigeait. On vit alors que les panneaux étaient ornés sur l'arrière-face de monogrammes du Christ et de la Vierge, et se joignaient par des charnières ; preuve évidente qu'ils provenaient d'une de ces riches passions sculptées, éclatantes d'or et de couleur, qui faisaient un des plus splendides orneraens de nos églises gothiques.
La description succincte de ces peintures (si tant est qu'une peinture se puisse jamais décrire), fera mieux apprécier le service rendu à l'art par cette précieuse réhabilitation.
Des cadres simples et nouveaux enchâssent ces vieux ais de chêne qui ornent les chapelles de Notre-Damede-Lorette et de Saint- Eustache , et le mur de la sacristie.
S'agit-il de leur assigner un âge , je dirai que le style ogival quaternaire employé dans les ornemens et
les édifices ; que le grand luxe de décoration , les arabesques mullipliés ; que le dessin des physionomies , les coupes de vêtemens , les poses académiques ; que l'étincelle de foi qui brille dans leur ensemble , caractérisent la première moitié du seizième siècle, époque qui a immédiatement précédé la renaissance du paganisme dans les arts. Elles sont animées par le souffle expirant , mais puissant encore de l'art chrétien. C'est un dernier soupir que nous devons recueillir avec amour.
Si Ton visite les peintures sur bois en allant de gauche à droite, elle se présenteront dans cet ordre :
Chapelle de N. D. de Lorette.
l w La Pentecôte, Au centre? d'une vaste et magnifique cathédrale , les douze apôtres et la sainte Vierge sont réunis et agenouillés. L'esprit saint, sous forme d'une colombe lumineuse, apparaît dans les airs, etde ce divin foyer partent des rayons de feu et des langues ignées , qui se répandent sur les apôtres. Ceux-ci paraissent déjà remplis de cette force surnaturelle qui a changé le monde , le don de la science ennoblit leurs traits, le génie étincelle dans leurs regards. Pierre , le chef de l'Eglise naissante, dans une attitude contemplative , semble méditer sa fameuse harangue au peuple de Jérusalem : Fin Judœi, et qui habitatis Jérusalem univer si act. 11; 14-36. Ce groupe est le
point dominant. Quand l'œil s'en détache , il s'arrête aux ornemens d'architecture qui l'encadrent. On reconnaît aisément que le peintre a voulu affecter les caractères architectoniques d'une époque antérieure ,
par des chapiteaux crosses et Yopus Jiorentinum ; s'il » cru faire du style oriental ou hébraïque , je ne comprends plus ce lourd pendantif associé à l'ogive lancéolée.
2° Le couronnement de la Vierge. Voici une incoronazione empreinte de toute la suavité des productions de l'école mystique du Giotto et de Frà Angelico da Fiesole. Sous un dais à dentelles de pierre, resplendissant d'or, d'écarlate et de lapis lazuli , on voit la sainte Trinité, que figurent le père éternel en chappe et en tiare, Jésus-Christ est assis à sa droite et portant la croix, et la colombe symbolique rayonnant au centre. Ce mode de représenter la Trinité ne date guère que de la fin du xv° siècle. Marie à genoux , chevelure pendante, se présente pour recevoir sa couronne de reine du ciel. « Quand la peinture chrétienne , dit » M. Rio, représentait le couronnement de la Vierge, » c'était èntre le ciel et la terre , dans le vague indéfini » de l'empyrée, que se passait cette scène toute mys- » tique , de laquelle tous les objets terrestres devaient » être naturellement écartés (1). »
3° L'Ascension. Du milieu des apôtres assemblés , Jésus-Christ s'élève majestueusement dans la gloire, sans gêne, sans efforts , et non pas avec toutes ces contorsions de bras et de jambes que les peintres modernes ne manquent jamais de faire exécuter à leurs
(i) Rio. De la Poésie chr&icnne dans son principe, dans sa matière et dans ses formes.
Christs ressuscitant ou montant dans les airs. Il est calme et digne, et bénit encore la terre du haut du ciel. Un divin enthousiasme transporte la Vierge et les apôtres. Ce groupe est ravissant.
4° La Mort de la Fïerge. Ce sujet est un de ceux pour l'intelligence desquels il faut nécessairement consulter les pieuses légendes du moyen-âge 5 récits qui, bien qu'apocryphes pour la plupart, n'en sont pas moins remplis de charmes, palpitant d'intérêt, et qui devaient être exploités par les arts à une époque amie du merveilleux. Selon l'auteur anonyme de la vie des trois Maries, et le dominicain Jacques de Voragine , auteur de la légende Dorée, les apôtres auraient été miraculeusement convoqués au trépassement de Marie. De toutes les parties du monde où pour lors ils étaient dispersés, ils revinrent : Pierre de Rome ; Paul, de Galatée; André, de Pathmos; Barthélémy, de Judée; Mathieu, d'Ethiopie 5 Thomas, des Indes; Philippe, de la Haute-Asie ; Marc, d'Aquilée; Luc de Syrie; Mathias, d'Ethiopie; Jean d'Ephèse, et se trouvèrent réunis en même tems dans la chambre de Notre-Dame. Jacques-le-Mineur, évêque de Jérusalem, y vint quand il sut que les apôtres y étaient arrivés, et s'ébahirent quand ils se virent les uns les autres. Incontinent ils se mirent à genoux , en saluant humblement leur reine ; alors la glorieuse Vierge les regarda , et quand elle les eut reconnus , elle se réjouit, les salua en riant, leur annonça sa mort très-proche, et les exhorta avec des paroles douces et aimables. A leur tour, les apôtres la prièrent d'être leur avocate au ciel et le soutien de leur labeur. « Adonc chacun se mit à
» préparer le cas et furent apporter les cierges de » cire, et étoient tous de cire vierge-, la lumière lui » étoit bien dûë, car elle étoit trésor de virginité, » ils allumèrent lesdits cierges , et la Vierge les pria » qu'ils ne les éteignissent point qu'après son trépas , » ce n'est pas merveille si elle demandoit la lumière, » car l'état de virginité demande la lumière, et aussi » ceux qui aiment l'ordure naisse la clarté.... Quand » la Vierge eut vêtu sa robe noire , elle dit très douce- » ment : Adieu soyez mes bons amis , je m'en vais à » Dieu mon père, puis elle alla dessus son lit, et se )> coucha, et mit la tête dessus le chevet , puis elle jetta » les yeux en haut et joignit les mains, et dit : vrai » Dieu qui fit le firmament, je vous recommande mon » esprit $ recevez-moi en votre grâce, jamais ne fistes » chose qui fut contraire à nul. Adonc la dame inclina » son chef et croisa les bras sur sa poitrine, les apô- » très étoient autour de son lit, la vierge Marie les » regarda sans rien dire, et ferma les yeux et la » bouche, il sembloit à tous qu'elle sommeillât, et » croyoient tous qu'elle eût rendu l'esprit. Les apô- » très louèrent Dieu , et saint Pierre dit : Réjouis-toi » glorieuse Vierge , reine des cieux , par toi nous est » manifestée la joie de paradis, Dieu soit loué , car à » sa dextre il te mettra aujourd'hui (1). »
Telle est la scène à la fois triste et consolante qui s'offre à nos regards. Marie est sur son lit de mort , Pierre et Jean lui aident à soutenir un cierge, et récitent des prières avec les assistans qui portent le livre , l'encensoir, le goupillon.... etc. L'un d'eux embrasse les pieds
(i) Vie des trois Maries.
de la Vierge; un autre, peut-être saint Luc, méditer sur un manuscrit déroulé. Cette figure grave et recueillie qui paraît à gauche , peint sans doute une de ces douces sœurs de la Vierge qui étaient si dolentes au moment de sa mort. On remarquera , dans l'embrasure de la fenêtre ogivale , la statue du Rédempteur tenant en main 1 arbre de salât. En effet , quel autre sujet eut pu traiter un sculpteur, si la statuaire chrétienne eût alors existé?
Mur de la Sacristie.
5° Légende du seigneur qui vend sa femme au diable. Singulier pacte que celui-là ! Un seigneur du moyenâge, las de sa compagne , veut la livrer à satan. Vous le voyez au loin évoquant les esprits infernaux à rentrée d'une sombre forêt 5 sur le premier plan il chevauche sur son blanc destrier, menant en croupe.... qui?... sa femme?... du moins il le croit. Mais voici que pendant le trajet la malheureuse appelle à son secours la consolatrice des affligés \ alors la douce mère de Dieu vient la délivrer et monte à sa place. Au moment de consommer l'acte de son iniquité , l'impie chevalier reconnaît la Vierge, son esprit se trouble, son cœur s'ébranle , il pleure sa faute : aussi l'a-t-on représenté faisant un med culpâ des plus profonds.
Ce tableau étant double , tourne sur pivots ; on voit sur l'autre face :
6° La Circoncision. Peinture affreusement mutilée. Sous une voûte semée d'arabesques , le pontife suprême entouré de ses prêtres reçoit Jésus des mains de Marie, laquelle est vêtue magnifiquement.
Chapelle Sainte- Eustache.
7° Rencontre de Joachim et d'Anne à la porte de Jérusalem. Nés du sang royal de David, Anne et Joachim vivaient dans une sainte union , marchant dans la voie des préceptes divins , nourrissant les pauvres , donnant l'exemple de toutes les vertus : mais ils portaient avec douleur l'opprobre de leur stérilité. Joachim , à Tinsu de sa parenté , se retira sur la montagne parmi les pasteurs , pour vaquer plus librement aux exercices de la prière. Là, il eut une vision. Il lui fut dit que ses prières étaient exaucées, que ses aumônes étaient montées en présence du Très-Haut , et que de lui naîtrait une fille qui aurait nom Marie. Joachim retourne donc vers Jérusalem , et comme il y entrait par la porte dorée , Anne vint toute joyeuse à sa rencontre, car elle avait eu la même vision. Sur le plan éloigné de ce tableau est peinte la vision de Joachim ; la porte dorée et la ville sont figurées par des édifices gothiques dont le caractère mérite d'être observé. Les galeries, les balustres, les faîtages de plomb, les façades colorées , les tournelles, font imaginer l'aspect intérieur d'une ville au xv e siècle.
8° La dernière Cène. Jésus et les douze, enfermés dans le cénacle , sont assis à la mense eucharistique. Le sacrement d'amour est institué , la nouvelle pâque distribuée, un pieux recueillement règne parmi ces divins convives. Mais pourquoi cette inquiétude , mêlée d'indignation, paraît-elle sur leurs figures? Pourquoi
toutes les amertumes de la croix semblent-elles répandues sur la face du Christ? c'est que le traître vient dese trahir lui-même; quelques-uns le montrent du doigt avec indignation : aussi tous les apôtres sont-ils nimbés, à l'exception du perfide Judas. Derrière Jésus- Christ est un vitrail représentant Moïse avec les tables de la loi. Ingénieuse idée que d'avoir mis le Législateur de la religion ancienne en présence du Législateur de la religion nouvelle.
9° Immaculée Conception. Toute la naïveté de nos aïeux se révèle dans la disposition de ce sujet purement allégorique, et tout-à-fait exclu du domaine de la peinture moderne. A Marie , placée dans le sein maternel , et en même tems rendue visible , s'adressent les hommages des personnages sui vans , ainsi disposés : le père éternel en mitre dans les cieux; David couronné, tenant en main la harpe des saints cantiques-, à genoux avec Joachim devant Marie; Anne enfin, la foi peinte sur la figure, adorant les conseils de l'éternelle sagesse. Tous sont nimbés, et de la bouche de chacun d'eux se déroule un philactère portant une des paroles prophétiques relatives à Marie , et que chacun est censé lui apliquer dans cet ordre : Dieu. Tola pulchra es arnica mea et macula non est in te , cant. 4 ; 7. David. Quœretur peccatum illius et non invenietur, ps. 10; 15. Joachim. Progreditur quasi aurora consurgens, cant. 6; 9. Anne. Fructus mei honoris ethonestatis, Eccli. 24; 23. Marie, dans le sein maternel. Qui élucidant, 'vitam œternam habebunt, Eccli, 24; 31.
Toute cette scène mystique a pour théâtre la plateforme d'une tour. Tunis Davidica.
10° Le Chist au mont des Oliviers. Abimé dans sa sueur de sang et d'eau , Jésus accepte toutes les douleurs de la passion qui lui sont rappelées par la croix qu'un ange lui présente. Il est'vêtu de violet , couleur de pénitence. Les trois apôtres placés un peu plus bas, dorment leur sommeil de faiblesse. Ce ravin caillouteux et desséché qui passe à leurs pieds n'est autre que le torrent de Cédron. Plus loin est la vallée de Jérusalem; cette ville paraît à l'horizon ; le temple qui la domine est 6guré par une cathédrale aux sublimes élancemens, où l'dn reconnaîtra si l'on veut Saint-Pierre de Beauvais.
Telles sont les curieuses peintures sur bois , dont nous n'avons pu tracer qu'une rapide esquisse , elles nous ont toujours paru dignes des études les plus approfondies; aussi avons-nous proclamé hautement notre reconnaissance envers ceux qui , en les restituant aux arts, ont, après tout, réparé une faute qui n'était pas la leur. Il est encore dans l'église Saint- Etienne d'autres peintures sur bois que£nous n'avons pas indiquées , elles sont entièrement dépourvues d'in-
•ciel.
Peintures sur verre.
La statue de la sainte Vierge qui domine l'autel est chaque
St-EiuUche(l).
en pierre, et appartient à la statuaire du xv e siècle; elle était autrefois placée dans la chapelle absidale.
(t) La description particulière de chaque chapelle accompagne celle des vitraux.
La voûte, surchargée de pendentifs, mérite quelqu'étude.
Le vitrail (exceptés les quatre panneaux inférieurs), représente plusieurs tableaux de la vie de S. Eustache.
1" panneau. Jésus-Christ stigmatise , couronné d'épines, tenant la croix d'une main, de l'autre montrant un calice surmonté de l'hostie , fait aux personnages tournés vers lui cette puissante et douce invitaut ion : Qui manducat meam carnem, in me manet , et ego in eo.
2 e panneau. S. Jean-Baptiste, portant son agneau et une oriflamme, semble présenter au Sauveur Jehan de Malinguehen. Ce dernier personnage et les deux suivans, rangés sous le patronage d'un héros du ciel, sont agenouillés devant Jésus-Christ; manière piquante de faire participer les donateurs à l'action principale. Légende : Jehan de Malinguehen naguère maire a donné celte partie de verrière et se recommande à vos bonnes prières. Jehan de Malinguehen, donateur pour un sixième de cette verrière, fut élu maire de Beauvais en 1550. Il demeurait à l'hôtel de l'Etamine , qui est la pénultième maison près le cimetière à bornes de Saint-Etienne. Le 15 décembre 1553, il fit donation à Hiérosme de Malinguehen son fils, écolier étudiant en l'Université de Paris, de plusieurs pièces de terre à Thibivillers , en faveur de l'étude dudit écolier (i). La famille de Malinguehen a de plus
(i) Simon. Supplément à l'Histoire du Bcauvoisis.
anciens souvenirs encore, car elle remonte au xn # siècle , et Beauvais s'honore de la voir toujours existante.
& panneau. Sainte Marguerite, armée d'une croix , foule aux pieds le dragon infernal. La donatrice. Nul ri est travail de loing venir aux biens pour succéder vous voyez , et si cognaissez qu'il ri y a faute d'héritiers. De cette légende inexplicable, on peut croire que la donatrice, à défaut d'héritiers, voulait donner tous ses biens à l'église.
4 e panneau. Saint Jean l'évangéliste. Deux donatrices. Faict ce que tu voudras avoir faict quand tu mourras. Van mil cinq cent cinquante trois.
5" et 6* panneaux. Conversion de saint Euslache. Ecoutons le récit de la légende dorée. « Eustache qui » fut dit Placide estoit maistre de la chevalerie de Tra- » jan empereur de Rome , et estoit très continuant les » œuvres de miséricorde , mais toutes fois, il estoit » habandonné aux ydoles adorer : et il avoit femme de » icelle même manière , de laquelle il eut deux fils. Et » pour ce qu'il estoit ententif ès-œuvres de miséri- » corde , il desservit être esclarci a voye de vérité. Si » comme ung iourg qu'il estoit allé vener, il trouva » une assemblée de cerfs entre lesquels il en vit ung » plus bel et y greigneur des autres. Placide s'efforça » de prendre le grand cerf, et si comme le cerf vit que » il le suy voit detout son pouvoir si se my t dessus une » haulte roche. Lors Placide si espioit comment il » pourroit être prins : Et si comme il le regardoit très
» diligamment, il vit entre les cornes d'icelluy cerf la » forme de la croix resplendissante plus que le soleil , » et ry ma S e de Jésus-Christ qui par la bouche du » cerf ainsi comme jadis par la bouche del'ane à Ba- » la a m parla à lui disant : 6 Placide pourquoi me » poursuis-tu?... Quand Placide ouyt ce, il eut très » grand paour et descendit de cheval pour se pros- » terner. »
C'est le fait ici dépeint; piqueurs, chevaux, meutes, tout demeure en stupéfaction. Perçant le feuillage, le disque argenté de la lune anime ce tableau de sa douce lumière; vitrail magique, assurément bien digne de porter la signature du célèbre Angrand le Prince. On la reconnaît dans ce monogramme :
On lit : Comment sainct Eustace fut cbverti à la foy de J ésus-Crist. 1554. — Eustace marchant et bourgôis de Beauvais a donc caste verrière peschés.
/ i554 / pour ses
7 9 panneau. Ce prodige changea soudain le cœur de » Placide ; et lors , poursuit la légende , Placide , sa » femme et ses deux fils allèrent à Tévesque de Bomme » qui les baptisa à grant ioye, et appela Placide Eusta- » che; sa femme Théospite, et ses fils Agapet et Théos- » pit. Et pou de tems après , une pestilence mortelle as- » saillit ses serviteurs et ses chamberières et les occit » tous : ses chevaux et ses bêtes moururent soudaine- » ment : et puis aucuns qui avaient été ses compagnons
» entrèrent par nuit en sa maison , et ravirent et em- » portèrent or et argent et le dépouillèrent de toutes » autres choses. »
Ce dernier trait est le seul dont le peintre se soit emparé, mais pour rendre le tableau plus dramatique, il y ajouta la foudre qui , déchirant les nues, incendie la villa du légionnaire.
8 # panneau. Fuite d'Eustache. a Lui , sa femme et » ses enfans rendirent grâces à Dieu, et s'enfuirent » par nuit tous nuds des biens. » On lit :
Soudain il en partit au plus hault des montaignes , Or il erroit aux boys loing des gens et du bruyet , Ores dedans les prés et parmi les campaignes, De sa femme et enfans seulement estant suyet.
9 e panneau. Ces pieux affligés se vouent à Dieu sans partage.
Après ses biens brûlez et toute sa finance, Sainct Eustacc rendit ses lieux les plus secrets En suivant le bon Job l'honneur de patience Grâces en rè à Dieu sans soupirs et regrets.
10 # panneau. Donateurs à genoux. Mahioi Brocard a donné cette 'vitre lequel trespassa le 5 e jour d avril 1552. Priez Dieu pourluy.
Dans les compartimens supérieurs sont traités, sans ordre ni suite , d'autres sujets tirés de la vie du même saint; son baptême par immersion; sa rencontre imprévue , après une longue séparation , avec sa femme et ses enfans; l'enlèvement de ses deux fils par le loup et le lion ; son martyre , on lui applique des briques
rouge sur le corps, puis on l'incarcère lui et sa famille dans un taureau de cuivre ardent ; finalement sa sépulture faite avec d'insignes honneurs par les pieux habitans des catacombes, chapelle On n'v voit d'autre ornement remarquable que la
Sl-Pierre.
"" verrière. Celle-ci se divise en quatre tableaux.
1° Vocation de saint Pierre et de saint André. Jésus se promenant au bord de la mer de Galilée , aperçut Simon qui fut appelé Pierre , et André son frère , jetant leurs filets à la mer, car ils étaient pêcheurs , et il leur dit : Venez à ma suite et je vous ferai pécheurs d'hommes.
On lit : Jésus voyant les deux frères germains
car et grands biens je vous octroyé....
2° Vision de saint Pierre. Cet apôtre , monté sur le haut de la maison de Simon , située près de la mer, entre dans un ravissement d'esprit, il voit le ciel ouvert, et comme une grande nappe suspendue par les quatre coins, qui descend du ciel en terre portant toutes sortes de quadrupèdes , de reptiles et d'oiseaux.
Dans le lointain accourt Simon le Centurion.
3° Crucifixion de saint Pierre. Ce martyre est dépeint dans tous ses détails de barbarie. Un ange, témoin et consolateur des souffrances du saint apôtre , tient ouvert un livre d'heures que l'artiste a rendu avec une inconcevable fidélité. De l'inscription il ne reste que la date : 1548.
4° Conversion de saint Paul. Après sa chute , Saul reste embarrassé sous le corps de son cheval. On lit :
Sainct Paul tombé à terre à la renverse Oyant la voix véhémente crier ; Saulle Saulle par trob me controverse.
Les yeux en hault se print à s'escrier :
Hélas mon Dieu de moy Tj veux tu faire Cotent je suis de mon mal satisfaire.
La voûte est ornée d'un pendentif assez délicat.
S-Jean-Baptiste.
Le baptême de Jésus-Christ est l'unique fragment qui subsiste de l'ancien vitrail.
Dans le large contour qui forme l'angle des collaté- ^ u iatj raux on voyait autrefois deux autels : l'un de sainte Ca- et therine, placé sous le vitrage où était représentée la sl " IS,coU '* sainte discourant au milieu de docteurs , l'autre de saint Nicolas sous les deux fenêtres qui offrent divers traits de sa vie.
Autel sainte CatJienne. Au milieu de la vitre, fontaine de la Déité souveraine. Cette allégorie mystique n'est plus compréhensible , son inscription légendaire étant fort altérée. De la fontaine jaillit en abondance , le sang divin que les chrétiens recueillent en breuvage mystérieux. Plusieurs philactères qui se déroulent autour des colonnettes présentent ces mots :
Venez , descendons en la fontaine
De la Déité souveraine
Et recueillons le sang oté
De ses deux mains pieds et costé.
A droite et à gauche sont deux fragmens rapportés. En haut : un baptême par immersion. — Le martyre de saint Etienne. — Les deux disciples d'Emmaûs.
Autel saint Nicolas. Saint Nicolas , ce thaumaturge des premiers siècles de i'Eglise , est le héros favori des
'vieilles légendes. Sa vie qui abonde en traits merveilleux fut une mine féconde où les artistes du moyen-âge cherchèrent des tableaux , puisèrent des inspirations.
S. Nicolas naquit de parens riches et vertueux ; sa haute sainteté, révélée dès la mamelle, ne se démentit point. Devenu orphelin , il n'employa son opulence qu'au soulagement des pauvres, et à l'accroissement du christianisme. Mais bientôt sa piété éminente, dont la renommée s'étendait de jour en jour, lui mérita la possession du [siège épiscopal de Myre, ville métropole de la Lycie dans l' Asie-Mineure, où ses vertus ne brillèrent qu'avec plus d'éclat. Le don des miracles qu'il avait reçu du ciel commença dès-lors à se manifester.
Ce vitrail représente à gauche son miracle de la multiplication des grains. Une disette calamiteuse affligeait la Lycie , Nicolas apprend que des vaisseaux chargés de froment mouillent dans l'un des ports ; il y va , et demande aux matelots cent mesures de froment pour calmer la souffrance de son peuple. Nous n'aurions garde, répondent ceux-ci, puisque nous transportons ces denrées à Alexandrie. Faites ce que je vous dis, reprend le saint, je vous promets que par la vertu de Dieu vous n'aurez aucune diminution dans vos grains. Les mariniers obéissent. La scène se passe dans le lointain , au rivage d'une mer moutonneuse. Sur le devant, Nicolas, cerné de la foule, préside à la distribution des grains. Arrivés à Alexandrie les mariniers fournirent aux greniers publics la quantité de froment convenue , et en Lycie les cent mesures suffirent non seulement à nourrir le peuple pendant deux ans , mais encore à ensemencer les terres.
Uog temps jadis le pays de Lycie Feust oppressé de famine mortelle Le noble sainct qui des siens se soulcic Considérant avant. « . », telle.
Pour son pays mariniers interpelle
Cent muys de grains partys faict augmenter
Et par deux ans le dur
Ce faict ramenter.
On voit à droite le miracle si populaire des trois cnfans sauvés du martyre. L'évêque de Myre, en habits pontificaux ( personnage le plus apparent de la verrière), accourt vers trois enfans jetés dans un baquet et voués au sort fatal de malheureuses victimes que Ton voit plus loin massacrées et morcelées par un couple infâme.