PRIES DIEU POUR SON AME
En dehors du porche, se voit un appareil Irès-curieux formé d'hexagones irréguliers, séparés par des losanges. M. de Caumont, dans la quatrième partie de son savant ouvrage, en donne le dessin planche XLVIII
soutenant de ses deux mains deux cercles ou rinceaux qui comprennent dans leurs contours deux tètes humaines coiffées de la tiare phrygienne, et se terminant en un corps d'animal ailé, représente la Trinité créatrice dans sa parfaite unité, présidant au grand ouvrage de la création. Puis viennent les différentes classes d'animaux bien nettement séparées et placées chacune dans une voussure distincte. Le sculpteur peint au premier cordon de voussure les animaux des mers ; au second, les oiseaux à queues fleuronnées ; au troisième, les animaux de la terre; enfin, dans la dernière voussure parait l'homme, le dernier terme de la création. La disposition du sujet, l'ordre de la création rigoureusement observé , la présence de la Trinité créatrice, sont autant de preuves a l'appui de l'opinion de M. Bazin.
n° 4, et le classe dans les apppareils de style roman secondaire. Cette grave autorité nous confirme dans l'opinion que les portails latéraux , lestranseps et la haute nef furent construits au xi - siècle. D'ailleurs , les nuances de caractères architectoniques , perceptibles et progressives depuis les transepts jusqu'au grand portail , expliquent bien comment l'ancien chœur, ayant été fondé en 997, le bas de l'église ne fut terminé que vers 11 50.
Le sol des portails et de l'édifice est de plain-pied avec celui des rues ci rcon voisines , mais inférieur au niveau de la place Saint-Etienne. Ce n'est donc pas la marée montante des pavés de Beauvais qui a dévoré les marches du perron, mais plutôt la crue incessante du champ des morts qui a enfoui le vieux temple. L'exhaussement du terrain de cet ancien cimetière en est une preuve évidente.
Transepu. Les deux transepts sont de forme égale, mais diversement ornés ; celui qui regarde le midi est percé de trois fenêtres en arcades romanes , et n'offre rien de remarquable extérieurement.
Le transept nord est généralement admiré pour la richesse de son ornementation , et surtout pour le curieux sujet ( peut-être^unique en archéologie) qui est sculpté autour de la rosace. Cette rosace , aux rayons réunis par des arcades trilobées, semble comme affaissée sous le poids des âges; aussi pour en assurer la conservation , a-t-il fallu fortifier tous les raccordemens par des lames de fer. Le sujet en bas-relief qui entoure la bordure extérieure est livré aux éternelles discussions des archéologues. Que signifient ces sculptures? le champ des disputes restera long-tems encore ouvert sur ce
point. On sera peut-être curieux de savoir ce qu'en pensaient les antiquaires du siècle dernier; dans le voyage -pittoresque de la France, publié en 1790 , on voit une gravure représentant comme un seul et même monument la commune et le pignon du transept; mais ce qui achève de donner la mesure des connaissances archéologiques de ce tems-là , c'est le texte explicatif qui y est joint ; on lit : « ce monument très-remar- » quable porte le nom de tribune aux harangues ; » deux escaliers construits sur les flans donnent » entrée à une plate-forme où se mettait l'orateur » public ; Ton a soin , dès que quelques dégradations » s'y manifestent d'y faire les réparations nécessaires. » Une chose singulière mérite l'attention des specta- » teurs; c'est un vitrage circulaire, au dessous du » fronton qui représente une roue de fortune, au haut » de laquelle est la déesse de la fortune qui tend la » main à ceux qui aspirent après elle , lesquels sont » représentés par des figures qui grimpent sur le côté » droit de la circonférence du cercle, et les précipite » ensuite sur le coté gauche au bas duquel ils trou- » vent la mort qui les attend. » On voit qu'il est impossible de se méprendre plus grossièrement sur la nature de ce monument et de ces bas- reliefs. Soit préjugé, soit ignorance, les rédacteurs de ce bel ouvrage n'ont rien compris à notre transept septentrional. Ils n'ont pas su distinguer la lourde et massive tribune, construction bâtarde en style grec modernisé, du transept de l'église qui lui servait d'appui , et se sont simplement imaginé que l'un et l'autre n'étaient qu'une même ruine romaine dont les architectes gothiques profitèrent pour y adosser leur église.
Loîd de nous donc l'idée de roues et des déesses de fortune , idée qui n'entra jamais dans l'esprit religieux des architectes de Saint-Etienne, et qui ne- pouvait leur être imputée que par les cerveaux paganisés du xviii' siècle; au reste, leur explication arrivait tout naturellement en supposant le transept une ruine romaine où tout devait sembler hors d'œuvre, excepté les dieux de la fable.
Quelques archéologues y voient une image du jugement dernier (i) : mais, tout en respectant ce pieux préjugé, nous croyons qu'ils se sont laissés séduire par la beauté du sujet , ou égarer par l'habitude de le rencontrer dans les temples du moyen-âge. Dans leur opinion , les élus figurés par les personnages qui montent vers l'Eternel seraient placés à la gauche , et les réprouvés figurés par ceux qui descendent, seraient à la droite du Père , anachronisme qui n'aurait certes pas été commis dans ces tems de croyance. Les auteurs de cette assertion n'ont pas eu assez égard à la position des personnages qui marchent dans le même sens.
D'autres y voient encore une allégorie des phases de la vie humaine, sujet d'ailleurs très-convenable sur le pignon d'une église; au côté droit de la circonférence du cercle (relativement au spectateur), l'homme marche dans le chemin de la vie , et traverse successive-
(i) Dans le rapport précité, M. C. Bazin dit à ce sujet : Quelques antiquaires ont reconnu au sommet Jésus-Cbrist appelant à lui les élus et refoulant les réprouvés dans les abîmes. ..... Que dans le
haut soit sculpté le jugement, et dans le bas la création; que la première scène du monde soit ainsi rapprochée de la dernière, cette disposition entre assez dans l'esprit du inoyen-ftge.
ment l'enfance , la jeunesse, la virilité et la vieillesse il il passe sous la faux de l'ange exterminateur qui tranche le fil de ses jours , et le précipite du côté gauche où il tombe vers sa demeure dernière, figurée par le cadavre couché sous la rosace, enveloppé dans son linceul. Une des figures ne descend pas la tête en bas comme les précédentes ; c'est pour rappeler le combat que se livrent la vie et la mort à l'heure suprême. Les différens âges de la vie sont autant de Dersonnifications très-naïvement sculptées. En présence de tant d'opinions contraires , un antiquaire sage suspendra son jugement, et sans se laisser entraîner à toutes les conjectures d'une imagination extravagante, se contentera d'étudier dans cette sculpture tout ce qui est du domaine de l'archéologie positive.
Le pignon triangulaire qui sert de couronnement au transept est enrichi d'un appareil losangé fort curieux, dont M. de Caumont donne le dessin, planche XLVIII , n° 5 , et qu'il range dans le système décorateur du xi* siècle. Une petite fenêtre rectangulaire , entourage fleur-de-lisé , ouvre le centre du'pignon , chef-d'œuvre de grâce et de délicatesse.
La nef est éclairée de trente-deux fenêtres moyennes Fenêtre*, et en plein-cintre, hors les deux dernières du flanc méridional qui par leurs ogives annoncent le style de la transition. Toutes sont surmontées d'une archivolte modelée sur leur forme, tantôt simple, tantôt chargée de guillochis romans. Plusieurs sont condamnées par suite des reconstructions et substructions opérées récemment.
Les contreforts consistent en de simples pilastres de cootreforu. moyen appareil destinés à l'ornement plutôt qu'à la
consolidation de l'édifice et dont la saillie n'excède guère soixante-dix centimètres. Leur épaisseur est dissimulée par une retraite en larmier, qui les réduit à une ou deux colonnes accouplées et terminées ellesmêmes par une figure grimaçante. Vingt-huit piliers de cette nature s'appliquent dans toute leur élévation aux murs de la haute-nef, des collatéraux et des transepts.
corniche. \[ n'existait probablement pas de galerie extérieure. Une corniche découpée en arcatures semi-circulaires qui reposent sur des colonnettesannelées, sculptées en masques , et ornées de figures fantastiques, se prolonge sous la toiture qu'elle semble terminer par sa riche broderie. Les toits de la nef obtus et couverts en tuiles n'offrent aucun caractère ni de forme ni de charpente.
Chœur.
Ici , nous changeons d'époque. Après avoir étudié l'œuvre des «• et xn* siècles et la sévérité du style roman , nous contemplons les formes aiguës et multipliées du style ogival quaternaire, nommé à si juste titre en Angleterre style pointu , système de ressauts, de brisemens et d'ornemens reproduits avec une inépuisable fécondité.
Àrcs-bouuns. Vu extérieurement , le chœur de Saint-Etienne ressemble assez à un bois de haute futaie , effet de perspective qui lui est commun avec tous les édifices gothiquesétayés de contreforts. Cinquante piliers bu tans implantés sur les murs de refend des chapelles, cernent le chœur d'un triple rang , et supportent la retombée
des arcs-boutans et rampans divisés en plusieurs arehes; ils se terminent tous en pyramidions ou pinacles d'une grande variété de travail ; l'un d'eux est surmonté d'un lion assis qui porte écusson. Plusieurs escaliers, disséminés parmi les contreforts, conduisent aux sommités de l'édifice.. On en voit un, placé dans l'angle formé par le chœur et le transept méridional qui a pour couronnement une cloche de pierre. Ce nouveau genre de décoration aura sans doute été adopté par quelque amateur de cloches , qui , aveuglé par la passion , aura oublié que la véritable beauté de son amante consiste dans le timbre de sa voix argentine , et nullement dans sa forme d'éteignoir d'un si pauvre effet monumental.
Deux galeries aux balustres gracieusement évidés ceignent le chœur et les collatéraux. Le plan de la galerie supérieure taillé à fond de cuve et recouvert de plomb, forme un large cheneau qui reçoit l'eau pluviale des combles , d'où elle se précipite écumante pour être vomie par les mille gargouilles qui hérissent les contreforts extérieurs. La seconde galerie qui règne autour des chapelles et du chœur, est pavée de dalles également creusées pour l'écoulement des eaux. L'injure des saisons a nécessité quelques réparations aux balustrades ; elles ont été faites avec discernement.
On remarquera la forme excessivement aiguë de la toiture du chœur. L'observateur jugera par lui-même, s'il l'envisage sous divers points de vue, que cet élancement favorise on ne peut plus la perspective, et contribue singulièrement à la légèreté de l'ensemble. Cette manière, fort en usage aux x\* et xvi* siècles, joint à l'élégance l'avantage inappréciable d'une solidité par-
faite, le vent n'ayant aucune prise, et l'humidité ne pouvant séjourner sur des ardoises ou des feuilles de plomb placées presque perpendiculairement.
La même sagesse a présidé à la construction de la charpente, qui repose sur un entablement plus élevé que l'extra-dos de la voûte, afin que celle-ci ne supporte aucune charge. Toutes les pièces de bois employées à ce travail sont de moyen équarrissage.
Tour.
La grande tour latérale n'offre aucune beauté remarquable ; on lui reprocherait plutôt la lourdeur que la coquetterie et l'ornementation tourmentée de la renaissance. Chacune de ses parois est percée de trois étages de fenêtres : au premier étage , c'est le simple tiers-point , au second des ogives jumelles en accolades, et au troisième, des cintres jumaux de style grec. La vis pratiquée à Vangle septentrional, aboutit à un palier extérieur semi-circulaire, d'où Ton peut aisément lire sur le mur de façade le monogramme suivant dont nous n'avons pas la clef :
Enfin , par le même escalier on accède à la campamile , où fut long-tems placée la principale horloge de la ville ; on y voit la cloche dite la commune, dont l'u-
sage est exclusivement réservé aux besoins de l'administration municipale. Armoriée de plusieurs écussons que Ton reconnaît pour ceux de la ville de Beauvais, au pal qu'ils portent pour toute pièce honorable, elle est ainsi attitrée : Je suis la commune nommée de Beauuais refondue en 1396 par Robert de Croisille, sire Jean de Nointel lors maire ; fondue de nouveau en mû sept cent tiquante huit par Charles et François MoreL sire Pierre-Louis Dubout étant maire.
De la campaniile, on monte à la partie supérieure de la tour, anciennement couverte d'un dôme ou cage d'ardoises, maisqui consiste aujourd'hui en une simple plate-forme plombée à balustrade greco-romaine. Plusieurs ornemens de mauvais goût l'entourent : tels, quatre urnes à flammes tourbillonnantes qui couronnent les angles de la tour.
De la terrasse on a vue sur l'édifice d'abord, dont on saisit parfaitement toute l'économie, puis promenant les regards autour de soi , on retrouve la ville sous des. aspects infiniment variés \ la cathédrale qui , par la vastitude de ses proportions domine hardiment tout ce qui l'entoure , la grande place qui s élargit à l'aise , çà et là quelque squelette décharné de vieux temple , les sévères pignons sur rue des maisons antiques, enfin dans l'éloignement la campagne toute luxueuse de végétation , coupée à l'horizon de plusieurs flèches d'églises, et couronnée sur un point par les vastes bâtimens de Brulet-Saint-Lucien , construction vraiment monacale; tout charme, tout séduit, tout enchaîne l'amant du pittoresque.