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TROISIÈME COMITÉ DE SALUT PUBLIC

Je n'ai point à m'occuper de ce comité , qui fut nommé

92 NOTICE lUSTORTOUE

dans le feu de la réacUon dite; Ihermidonenne , au mois d'octobre 1794. Il suffit de nommer les Tallien, lesFréron , les André Dumonl , les Boissy d'Anglas, etc., pour se faire une idée des fureurs et des venj,^eaiices que les renéj^als de la liberté portent daiis leursperséculions. Ole-loi de là que je m'y mette (ulla première maximede ces grands hommes d'État improvisés par le i) thermidor. Mais pour mieux s'assurer du succèsde la contre-révolution, dont les commissaires émigrés avaient été envoyés du cabinet de Coblenlz et soldés par le cabinet de Saint-James, le nouveau comité nés' occupa d'abord que des moyens de se défaire des membres du précédent, soit par la calomnie quotidienne des journaux sous la direction de Tallien et de Fréron , soit par accusation, procédure et proscription ,ou coups d'Étal. L'histoire, chargée de tout savoir et de tout dire, racontera les infamies politiques et linancières de l'époque; elle dira comment le dernier comité de sahit public signala son existence en dilapidant environ cent millions métalliques que le précédent comité de salut public et le comité des finances avaient , par les soins de; Cambon et de Ramel, ramassés et déposés dans les caves et salles de la trésorerie , pour remplacer les assignats quand on commencerait à les retirer de la circulation. L'histoire recherchera quels traités étrangers et imposteurs autant qu'anli-nationaux furent faits entre ce comité et les envoyés de l'armée catholique, traités qui trouvèrent une solution quelconque dans la mort précoce du fils de Louis XVI, détenu au Temple. L'histoire dévoilera par quelle scission entre le comité et Coblentz , les sections armées de Paris devinrent hostiles à la (Convention , malgré les sacrifices faits dans les auto-da-fé de la contre-révolution, à Tarascon, à Avignon , à Toulouse, à Marseille, à Nîmes, à Lyon, à Nantes, et surtout à Paris, dans les journées d'émeutes provoquées et soldées du 12 germinal et du T' prairial ^1795). 11 fallut que ce comité, voulant justifier son œuvre post-thermidorienne, se séparât violemiiîent de ses auxiliaires naturels et de ses complices soldés. Il fallut invoquer le secours d'un jeune général d'artillerie, pour faire mitrailler 1rs sections et la population de Paris , au nom de la Convention réaction-

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naire. Le 13 vendémiaire fut le jour qui éclaira tant de rigueurs el d'atrocités, que le dernier comité de salut public avait rendues nécessaires.

Ces trois comités, ainsi distingués par leur époque, leur mission, leur but, leurs travaux , la part de chacun est plus facile à faire; l'opinion publique peut .lu moins les juger avec plus de justice que leurs contemporains ignorants des causes et des conséqxienccs , ou aveuglés par les passions, ou exagérés par l'esprit de parti. Simm cuiqiw tribuit

( Le salut public ne s'écrit pas dans les lois : au jour du danger, on sauve la patrie aussitôt qu'on le peut, et connne on le peut. »

« C'est en 1793 que la France a fait son grand el colossal effort. " (Discours du général Foj en i823.)

Il a fallu trente ans aux Français pour qu'ils reconnuisent cette vérité historique , quoiqu'ils en fussent les contemporains. Que de diffamations et de calomnies les écrivains et les orateurs politiques ont déversées sur celte solennelle époque du salut de la France et de la liberté ! . .

J'entreprends de composer des Mémoires pour servir à Thistoire de ce redoutable comité , qui a conservé 1 indépendance nationale, le terriloire do la France et sa liberté. Quelle que soit l'effervescence des partis , la force des préjugés , linjuslice des hommes et l'ingratitude des réactions , les historiographes auront beau écrire pour favoriser cette divergence des opinions, ils n'empêcheront pas le comité de salut public d'occuper une grande place dans les annales de la France , dans l'Iiistoire de l'Europe , et dans le tableau de sa régénération sociale. Qui donc" aurait eu les moyens de subvenir subitement el énergiquement à la défense et à la conservation du pays, à cette époque périlleuse où les destinées de la France étaient encore si incertaines , et où son existence comme nation était si problématique, s'il n'avait existé une réunion politique et législative aussi nombreuse que désintéressée , aussi dévouée que gigantes-

g4 NOTICE TIfSTORÏQUE

que pai* s^s'entroprises el par son courage, au milieu d'un peuple encore peu éclairé sur ses droits? La Convention natioiiaie , ;:vef son coniilé de saltil public , était seule capable de tenir léle à Torage européen, et de résister à l'alliance armée de toutes les aristocraties et de tous les rois, subsides par le gouvernement el le torysme anglais.

C'est le comité de salut public qui créa quatorze armées, les organisa et leur donna des plans de campagne, dont l'exécution héroïque renversa les complots de Pillnitz et déjoua les corruptions de Saint James. C'est lui qui fut l'instigateur de ces travaux de fabrication d'armes, de poudres et salpêtres , de fonte de canons , et de tous les moyens d'entretien et de mouvement d'un million d'hommes. C'est lui qui prépara et fonda tant de nobles créations, telles que l'Ecole de Mars, l'extinction de la mendicité , l'organisation des travaux publics, un vaste système de canalisation, une Ecole normale , et une série de monuments publics à

rétablir , à conserver ou à élever

Il a conservé des statues,

des colonnes , tous les objets d'art qui se trouvaient dans les propriétés des émigrés et des ordres religieux; il s'est réuni au vœu de tous les hommes éclairés de 1793 pour s'opposer aux mutilations des monuments et à la dégradation des reliures et des livres des bibliothèques publiques. Il n'a pu éviter les mouvements violents des réunions populaires, qui, n'ayant aucun sentiment de l'art, ne voyaient dans ces objets que des symboles de servitude et de despotisme. On ne peut lui opposer que le déplacement des tombes royales de Saint-Denis. Ce fut un décret de la Convention en haine de la royauté, et pour en détruire les superstitieuses traditions; mais le comité a rétabli lui-même un musée aux -Petits- Augustins pour la conservation de ces tombeaux comme objets d'art et comme pages de notre

histoire monumentale

Le comité avait eu l'idée d'ouvrir des canaux de communication entre tous les fleuves et les grandes rivières, qu'on aurait rendus navigables en levant les barrages et autres obstacles. Il chargea le ministre de Tintérleor de faire examiner ce projet par le conseil général des ponts et chaus-

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sées, et par d'autres ingénieurs civils et militaires. Tous concoururent avec empressement à ce grand travail , qui devait centupler les moyens de communication intérieure et de civilisation industrielle. Une grande carte de cette canalisation générale fut dressée et déposée dans les bureaux des travaux publics et de l'instruction , dirigés par M. Barère , qu'on avait spécialement chargé de préparer l'exécution du plan. Mais lors de la réaction thermidorienne, divers bureaux du comité furent spoliés : les représentants qui avaient été envoyés en mi.ssion dians les départements se hâtèrent d'enlever les cartons qui contenaient leurs correspondances compromettantes. Les papiers furent livrés à une sorte de pillage officiel sous le comité de 1795, et la carte disparut, fl ne resta que la trace des travaux ordonnés pour le grand projet dé canalisation. Le nouveau comité , cherchant à se populariser en se servant des vues et des travaux de son prédécesseur, fit écrire officiellement à M. Barère , qui était alors enfermé au château d'Oléron , pour lui demander compte de cette carte déposée dans ses bureaux. Il répondit qu'on l'avait dépouillé , le 13 germinal , par ordre du nouveau comité de sûreté générale , de ses livres , papiers , argent et mobilier; que tout était sous les scellés dans son logement chez M. Savalette, l'un des commissaires du trésor public. Cette réponse fit lever les scellés de l'appartement de M. Barère, et le comité de sûreté générale s'empara de tout , sans doute par l'ancien droit de déshérence, ou par le nouveau droit du plus fort. Mais la carte de la canalisation n'y fut pas trouvée , parce qu'elle était restée dans les bureaux du comité qui l'avait fait composer. Cependant elle n'était probablement pas pei due ; car un conventionnel , M. Maragon (de l'Aude) , qui avait été long-temps employé au canal du Languedoc, fit, enl797, au conseil des anciens, un grand rapport sur la nécessité et les moyens d'ouvrir une grande communication fluviatile dans toute la France; et M. Barère y reconnut l'analyse des travaux préparés par la direction des ponts et chaussées, sous le comité de salut public

(15 mai 1793.) Les exagérations démagogiques de Maial; les ambitions seciéles de la Commune de Paris, qui s'attribuait exclusivement la vicloire du 10 août ; les inlrigues occiilles des directeurs de cette commune , et les plans <le fédéralisme exécutés dans les départements du Midi, précédèrent l'envoi à Paris dun agent diplomatique du gouvernement anglais. Il se présenta à M. le ministre des affaires étrangères , et lui exhiba ses lettres de créance , ainsi que Fautorisalion de faire des propositions de paix générale. Le nunislre en ayant fait part au comité de salut public , cehii-ci nomma cinq de ses membres pour entendre cet envoyé , quoiqu'il s'élevât beaucoup de défiance à l'égard d'une telle mission, dans les circonstances critiques où se trouvait la France, soit dans l'intérieur, soit à Paris et sur les frontières. Les cinq commissaires nommés par le comité furent Treilhard , Cambon , Lindel , Barèrci^l Guyion-Morceau. Le lendemain, 10 mai, l'envoyé de M. William Pitl se rendit dans une salle de conférences , où se réunirent avec le ministre des affaires étrangères les cinq membres du comité. Cet agent affectait un air très satisfait et même présomptueux; son langage était serré et discret, et il ne lit d'abord que des piotestations vagues sur les nécessités de la paix pour toutes les puissances de l'Europe, et plus encore pour la France, objet de leur coalition. Mais Cambon , impatient , lui demanda de s'expliquer catégoriquement sur les propositions de son gouvernement. L'agent anglais déclara alors qu'il était nécessaire de revenir sur quelques réformes trop radicales qu'avait faites la première assemblée nationale, et de se rapprocher des lois fondamentales de la France. Ce ton emphatique et avantageux déplut au point que Treilhard lui dit de poser nettement les prétendues propositions du gouvernement britannique. Treilhard parla avec un ton si décidé que l'agent lira de son portefeuille une noie diplomatique, dont la lecture révolta encore plus que le préambuie ne l'avait fait. Il lut les propositions suivantes :

Reconnaître les anciens Etats-généraux, avec les votes par ordres ;

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Rendre au clergé et à la noblesse leurs anciens privilèges ; ainsi que son rang et son nom au liers-état ;

Rétablir les parlements.

— Tout ce que vous proposez est impossible; il ne reste plus «le toutes ces vieilles institutions, s'écria Lindet, que des ruines et la haine de la nation. — Les parlements sont abolis, ils ne reviendront plus, ajouta Guyton-Morveau.

L'agent britannique continua sa lecture :

Abandonner la forme du gouvernement républicain , qui n'est encore ni constitué ni organisé.

Ici tous les membres du comité insistent pour que la conférence cesse, tant les propositions anglaises sont outrageantes pour la Convention nationale et pour le peuple français. « Vous ne comptez donc pas traiter avec la république, dit Barère, puisque M. Pitt demande que la forme du gouvernement soit changée. Cette insultante contradiction dans vos propositions démontre que vous avez des arriére-pensées ainsi que votre maître. Expliquezvous. " Alors l'agent anglais déclare qu'il est bien entendu, comme base de pacilication , que la France se mettra en harmonie avec les formes des gouvernements européens, qui composent la majorité , et qui se sont coalisés de vues etde moyens pour obtenir avant tout ce résultat, l'unité du principe monarchique.

Aussitôt Cambon , dans son impétueuse indignation, prend la note diplomatique , et dit à l'agent anglais que la commission va faire son rapport au comité de salut public , et que le ministre des affaires étrangères lui fera connaître la d'"libéralion. — Là finit cette insolente allocution de l'émissaire du ministre Pitt.

Le lendemain, le résultat de la conférence et la note diplomatique furent soumis à la délibération de tous les membres réunis du comité de salut public. L'indignation fut générale; on regarda l'agent anglais comme un couvrefeu de quelque complot préparé dans l'intérieur de la France ; ou tout simplement comme un espion envoyé sous des dehors politiques pour sonder les esprits à Paris et à la Convention nationale. Le comité de salut public ayant délibéré en présence du minisire des affaires étrangères, le

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cliarjjea expressément de nolilier à cet envoyé de M. Pill qu'il eùl à quilUu'lo territoire français dans deux jours. — Mais au bout de ce délai , Tagcnl était encore à Paris ; le minisliclut sommé, sons sa rcspon abililé personnelle , de J'éloigner aussitôt; et la France en fui ainsi débarrassée. Il fallut le faire accompagner jusqu'à Calais, où l'on embarqua cet espion diplomatique, qui n'avait élé envoyé que pour explorer de plus pics Tétat de la France , et le caractère ou la portée poiitique de la Convention nationale et de son comité de salut public.

{Question des fi^ds secrets) Les fonds secrets parurent, à l'esprit de Danton, uu inslrument à employer contre le comité de salut public, dont la probité sévère était incontestée.

Soit que Danton comptât, suivant son usage, puiser par le ministère des relations extérieures, où il avait fait nommer un de ses afiidis (Al. Desforgues) , des fonds pour ses corruptions et son ambition révolutionnaire; soit quïl comptât, par le moyen des dépenses secrètes inspirées au comité de salut public , l'accuser un jour do prodigalité ou de mauvais emploi des flnances à lui confiées; Danton saisit le moment où il n'y avait à ia Convention nationale aucun membre du comité pour faire, avec sa voix de Stentor, la motion urgente de lui allouer 50 millions te fonds secrds, soit pour obtenir de.s renseignements positifs à l'extérieur, soit pour exercer des influences dans l'intérieur, et surtout pour diminuer le nombre des chefs et des agitateurs de la Vendée. Danton exposa , pour vaincre les résistances, s'il s'en montrait, combien ce moyen de dé|)enses secrètes, sans contrôle ni censure, était nécessaire à la politique du gouvernement.

La motion fut adoptée à l'unanimité, tant la confiance de la Convention nationale dans la marche du comité do salut public tUait grande et méritée par des succès et des travaux constants, qui avaient été cependant obtenus et .suivis sans fonds secrets et sans dépenses occultes ou extraordinaires. — Un huissiiM- de la Convention porta au comité de salut pubHc le décret dt^s fonds secrets à troi«

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heures de l'après-midi, pendant qu'on était occupé à délibérorsur la guerre civile et élrangère. Tous lesmembresdu comité furent étonnés de recevoir une pareille allocation; ils s'élevèrent avec indignation contre Tauleur d'une motion aussi importante et aussi délicate , sur l'emploi secret des finances de l'État. Carnot fit sentir qu'il ne pouvait y avoir qu'une arrière-pensée dans cette demande de fonds secrets, aussi considérable et aussi inutile que contraire à la marche et à la politique du gouvernement de la Convention nationale. D'autres membres observèrent que , sur une telle motion, le comité, qui n'avait rien demandé, aurait dû au moins être entendu sur le besoin ou sur l'opportunité de cette étrange et énorme allocation. Mais, pour ne pas récriminer contre l'auteur très susceptible de cette proposition , et pour ne pas élever de collision dans l'assembléeconventionnelle.le comité délibéra à l'unanimitéque le décret qui allouait les 50 millions de fonds secrets serait déposé, inexécuté, dans le cabinet des documents et des pièces officielles, placé dans la salle des délibérations; qu'il ne serait rien distrait ni employé de ces 50 millions, et qu'après avoir délivré la patrie de l'étranger et de la Vendée, le décret et l'allocation intacte seraient rendus publiquement à la Convention nationale parle rapporteur du comité, avec déclaration qu'il n'avait eu que des ennemis à combattre, et non des hommes à corrompre. C'est ce qui fut exécuté en 1794 , après les grandes victoires de cette époque. Barère , rapporteur du comité , fut chargé d'opérer, en séance publique, cette restitution du décret et de l'allocation des fonds secrets resiée intacte. Le discours de Barère fut couvert d'applaudissements. Alors la probité était à l'ordre du jour

La Convention proclama une constitution démocratique, approuvée par les assemblées primaires. Mais, lancée toutà-coup au milieu d'une tempête épouvantable , obligée d'éteindre d'une tnain la guerre civile dans l'Ouest et dans le Midi, et de l'autre de soutenir le poids entier de l'Europe armée, la Convention n'eut pas l'hypocrisie, commune à tous les gouvernenients, de parler de constitution et de

lois, tout rn les violant. Elle sentit la nécessité d'un pouvoir exceptionnel pendant la guerre civile et étrangère; elle proclama solennellement la suspension des lois conslitutionnelles , jusqu'au jour où la paix générale serai! obtenue par la victoire. Elle dit à haute voix, comme les consuls disaient aux Romanis : Salus populi suprcma Vx esto! La France fut avertie de sa situation politique et militaire; elle sut que la nécessité des temps lui imposait un gouvernement révolutionnaire.

La Convention ne se donna pas tous les pouvoirs par une usurpation : elle les reçut des votes de la nation. Cène fut pas une simple réunion législative : qu'aurait-elle pu faire avec des lois ordinaires contre l'envahissement de l'Europe coalisée? La cumulalion des pouvoirs fut terrible comme les circonstances qui la produisaient: c'était le despotisme de la liberté ; despotisme qui a aussi ses fureurs, son fanatisme, ses excès , ses erreurs et ses victimes. Mais du moins ce despotisme n'était pas un fléau héréditaire comme celui des monarques II était destiné à frapper d'épouvante les ennemis de la France. La Convention proclamant à l'unanimité, dans sa première séance, le gouvernement républicain, inspira aux rois, aux aristocraties et aux émigrés, une sorte de stupeur qui lui permit de préparer sa défense militaire , jusqu'alors très insuffisante.

Les excès de la révolution sont l'ouvrage desconlre révolutionnaires, qui l'ont placée dans l'alternative de vaincre ou de périr. Les fautes des opprimés ne sont en réalité que crlles des oppresseurs, et l'on est coupable des excès qu'on provoque à dessein.

La Convention, dans son origine, ne voulait qu'établir par des institutions représentatives la liberté démocratique , organiser légalité par les lois et les mœurs, extirper toutes les racines des aristocraties anciennes , et résister aux velléités ambitieuses des aristocraties nouvelles. —A l'extérieur, la Convention ne voulut jamais faire de conquêtes , ni d'invasions de territoire, autrement que pour sa lé>'itime défense.— Les princes étrangers et leurs complices à l'intérieur obligèrent cette Convention à lutter contre leurs assauts combinés, comme une troupe de chasseurs

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force des lions dans leurs tanières; elle dut attaquer pour se défendre, conquérir pour se préserver, être terrible pour assurer son existence.

Sans doute, la modération , la justice et la légalité sont les véritables garanties de l'élat social. Mais il faut à cet ordre légal un territoire inlact, une sécurité extérieure, une nationalité ineonteslée.

L'intégrilé de notre Icrriloire passe pour nous avant toutes les questions! s'écrie la Gazette de France^ en annonçant que le jour où le lerriloire national serait violé par une agression étrangère, elle appellerait tous ses amis aux armes, sûre qu'il s'agirait celle fois du démembrement de la patrie. Et qu a donc fait la Convention que de préférer à tout le salut de la France, de poser avec quatorze armées républicaines l'intégrité du territoire français avant toutes les questions? Il s'agissait bien plus réellement encore en 1793 du démembrement de ia France. Le congrès de Pillnilz et le traité de Pavie ne contenaienl-ils pas le protocole du partage?

J'ai eu sous les yeux , an mois de mars 1794 , l'original du traité de partage stipulé à Pillnilz, revêtu de plusieurs signatures des rois coalisés ; ainsi que la carte coloriée de la France partagée. Le xix " siècle dira si les craintes du xviii' étaient bien fondées. . ....

Une époque viendra où les vertus publiques et privées de presque tous les membres de la Convention , leur inattaquable intégrité et leur sublime dévouement à la patiie trouveront de justes appréciateurs. Les générations se succèdent , et fort beureusement ne se ressemblent pas : c'est ainsi que la nature corrige ses erreurs ou adoucit ses calamités. Un jour on tiendra , en France , un grand compte à la Convention de s'être vouée corps et biens pour l'indépendance nationale. Ce sera dans le xix ' siècle même que la Convention sera remerciée par l'opinion publique pour avoir fondé celte unité du peuple français qui ne permettra jamais au despotisme d'effacer sa nationalité, comme l'autocrale russe détruit celle de l'héroïque Pologne. lisseront reconnaissants, les enfants de celle France, envers ceux qui l'ont sauvée du joug de l'étranger. A la voix puissante

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de la CoMVi-ntioii . un inillioii d<> soldats-citoyens se lèveront pour refouler au-delà deà fronliéies les hordes envahissantes : on reoniiaitra alors qu'une telle assemblée devait être essentiellement nationale

Les conventionnels ont beaucoup agi et peu écrit : ils étaient sous les armes, et ne pouvaient à la fois vaincre l'Europe et faire des livres pour justifier leur héroïsme. Les ennemis de la révolution ont profité de ce silence pour les accabler d'ino^ratitude , de ( alomnies et de proscriptions; et la masse qui ne juge point par elle-même a subi l'influence des écrivains contre-révolutionnaires. On n'avait plus besoin du courage des conventionnels et de leurs dévouements; on les livra au jugement des passions vindicatives, après avoir profité de leurs travaux gigantesques et de leur riche héritage politique. On a vu, sous l'empire et sous la restauration, leurs ennemis seuls exercer le droit de tracer l'histoire et les portraits des conventionnels ; on a vu des biographes soldés par le pouvoir, dans l'unique but de décrier l'assemblée qui avait fondé la liberté démocratique.

Quelques écrivains, pendant les réactions de 1795 à 1832, ont accusé la Convention d'avoir imité, travesti les républiques grecques et romaines; comme si la Convention eût ignoré qu'il n'y a rien au monde de moins Spartiate que les Parisiens, rien au monde de moins Romain que les Français Ces écrivains gagés auraient été plus vrais s'ils avaient dit que les conventionnels ne voulaient rien des institutions aristocratiques de l'Angleterre, ni des constitutions fédérales des vingt-cinq États-Unis d'Amérique. Les conventionnels étaient w/n7oires, parce que de celte unité résultait une nation compacte , une armée toute nationale et capable de repousser l'invasion. Les conventionnels étaient anli-fédéralisle< , parce qu'ils ne voulaient point arfaiblir la nation attaquée sur toutes ses frontières et dans Ja moitié de ses départements. Les conventionnels agirent selon les temps, pour conserver le territoire dans son intégrité , la nation dans son indépendance. C'était là l'unique question de 1793 et 1794. C'était une question d'existence soumise au hasard des combats. Il ne s'agissait donc pas de

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Copier les républiques anciennes dont les hautes vertus ne sont pas les nôtres : les imitations sont l'œuvre de la médiocrité présomptueuse. Les travestissements des institutions anglaises sont une œuvre de fraude et de déceplioû de la part des parleurs de tribune et des faiseurs de lois. Mais les conventionnels n'ont rien imité que le désintéressement et le courage des républicains de l'antiquité, vertus de dupes chez les Français

Quoique le désintéressement et la probité soient devenus, au xix« siècle tant civilisé, des vertus inutiles et couvertes de ridicule par les honjmes d'argent et de pouvoir, il faut cependant citer, pour la postérité seulement , un trait de vertu morale et stoïqne de deux membres du comité de salut public, de deux militaires éclairés, dont l'influence fut grande sur les destinées de la France libre. Ces deux Citoyens sont Carnot et Prieur, tous deux de la mémo ville de Dijon (i) , tous deux officiers du génie , ayant le même grade. Ces deux hommes ont exercé le plus grand pouvoir gouvernant et discrétionnaire qui ait jamais appartenu à des rois ou à des ministres; ils ont nommé et avancé presque tous les militaires qu'on a vus se distinguer sur le théâtre de la guerre depuis quarante années. Il n'y a pas un de ces soldats devenus généraux , maréchaux , duos , et même passés rois, dont les premiers brevets ou nominations ne soient signées : Carnot , C. À. Prieur. Eh Iden ! ces gouvernants si puissants, qui ont créé tant de fortunes militaires, sont restés chacun dans leur modeste grade. Tant que le pouvoir a été dans leurs mains ils n'ont pas même usé du droit que leur donnait leur rang d'ancienneté. Ces deux hommes sont vraiment antiques.

« il y a de grandes choses qui ne se reproduisent jamais , au moins sous les mêmes formes , disait un jour Barère en causant avec M. David,

(1) Barère se trompe. Tous deux étaient Bourguignons; mais Prieur était né à Auxonne ^ et Carnot à Nolay.

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qui mo cite ses propres paroles. Je vomirais voir un tableau représentant la petite salle où se réunissait le comité de salut public. Là, neuf membres travaillaient jour et nuit , sans président , autour d'une table couverte d'un tapis vert ; le papier de la salle était de même couleur. Souvent, après un sommeil de quelques instants , dérobé au travail , je trouvais à ma place un monceau de papiers : c'étaient les bulletins de nos opérations militaires. Leur lecture me servait à faire un rapport que je lisais immédiatement à la tribune de la Convention. Nos soldats , avec leurs épaulettes de laine , battaient les ennemis de la France , et lorsqu'un d'entre eux faisait une action d'éclat , on lui donnait un morceau de papier sur lequel était transcrit le décret de l'Assemblée, déclarant qu'il avait bien mérité de la patrie. — Le comité de salut public est la création la plus sublime delà révolution. Ce faisceau de spécialités était le seul moyen de rendre la France triomphante ; il aurait réussi à consolider la république et à donner la liberté à l'Europe , si Robespierre n'était venu , avec son insatiable ambition et ses vengeances d'amour-propre froissé , se mettre en travers de notre œuvre. — Je disais qu'il y a des grandes choses qui ne peuvent pas se reproduire. Jamais en effet la France n'aura toute l'Europe à combattre; aussi le régime de la Terreur ne reviendra-t-il pas plus que le despotisme exclusif.— Yisconti me disait : « Ce que les hommes

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de votre époque ont fait dépasse les grands événements de l'antiquité. Démosthènes à la tribune luttait contre ses compatriotes pour les engager à repousser les séductions de Philippe ; Cicéron combattait Catilina ; vous combattiez les divisions intestines et l'Europe ameutée. — Oui, sans doute , quand on s'occupera de mettre en ordre tous les matériaux que nous avons laissés , nous paraîtrons des colosses ! »

Le comité de salut public se livrait avec ardeur à ses travaux, réélu tous les mois par la Convention , et justifiant cette prorogation de pouvoir par le succès , lorsque , comme le dit Barère dans l'entretien que nous venons de citer, Robespierre vint se mettre en travers de son œuvre. De concert avec ses deux amis Couthonet Saint-Just , il essaya de se faire le centre de l'action gouvernementale. Le bureau de surveillance des fonctionnaires publics , créé dans de modestes proportions par Saint-Just, fut, au moyen d'empiétements successifs , transformé en un bureau de police générale , que dirigeaient alternativement les membres du triumvirat , et dont les opérations étaient à peine connues de leurs collègues.

« Il avait une si bonne opinion de son influence populaire , dit Barère dans ses notes manuscrites , en parlant de Robespierre , qu'il s'arrogeait personnellement un genre d'autorité qu'il n'avait pas : c'était d'envoyer des agents dans certains départements. 11 en envoya dans ceux de la

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Gironde et de la Haute-Garonne , pour y surveiller les représenlanls en mission, et même pour y faire arrêter les individus que ces agents trouvaient suspects et dénonçaient aux comités révolutionnaires. C'est ainsi que M. .lullien fut envoyé à Bordeaux, où il surveilla, avec utilité pour la chose publique , la conduite de Tallien et d'Isabeau. C'est ainsi que la femme Taschereau fut envoyée à Toulouse, où elle fit incarcérer un très grand nombre d'individus, jusqu'au moment où le représentant Paganel força cette femme de dire en vertu de quelle autorité elle agissait. La femme Taschereau justifia d'une mission particulière et montra des pleins pouvoirs donnés par Robespierre ; puis elle somma Paganel d'agir de concert avec elle. Mais le représentant ne répondit à cette étrange injonction qu'en donnant l'ordre aux autorités locales de faire conduire par la force armée la femme Taschereau hors du département. Ensuite il s'occupa de mettre en liberté un grand nombre de personnes injustement détenues. »

Le triumvirat s'efforçait d'envahir tous les pouvoirs du comité en envahissant les attributions particulières de ceux de ses membres qu'il ne pouvait gagner à ses projets. Il voulut enlever à Barère les rapports militaires , pour en charger l'invalide Couthon, qui succomba sous le faix. Saint-Just essaya de déposséder Carnot de la direction de la guerre , et ne fut pas plus heureux. Quant à Robespierre , il affectait de se tenir dans

la région des généralités , peut-être pour dissimuler son peu d'aptitude aux affaires; et il passait pour exercer dans le comité la même influence que les clubs lui donnaient sur la Convention , tandis qu'autour de cette table où les hommes se mesuraient de plus près , son esprit de domination rencontrait d'assez vives résistances. Il profitait de la préoccupation de ses collègues , tout entiers aux soins administratifs , plutôt qu'il ne faisait accepter par eux sa tactique dans les luttes de partis.

Ce n'était pas sans doute une ambition vulgaire , une vaine soif du pouvoir, qui inspirait à Robespierre sa pensée de dictature. 11 voulait la dictature , parce quelle lui semblait nécessaire pour détruire les obstacles qui s'opposaient à l'affermissement de la république; il la voulait pour lui-même, parce que son orgueil lui disait qu'il était plus capable qu'aucun autre d'accomplir une pareille tâche.

Cette dernière partie de son opinion a trouvé de nos jours plus d'échos que chez ses contemporains. On a poussé l'apologie de l'homme jusqu'à jeter une sorte d'excommunication sur tous ceux qui se sont trouvés en opposition avec lui.

De même , la croyance à la nécessité d'une dictature s'est fort accréditée parmi des publicistes qui ont jugé les événements à distance. Il n'en était point ainsi du temps de Robespierre. Pourquoi une dictature ? demandaient les républi-

cains. Contre l'ôlrangor? la France est victorieuse Contre l'ambition des chefs militaires? aucun ne résiste aux ordres tout-puissants du comité. Mais les factions intérieures ! c'était là le grand mot. Les partisans de la dictature se préoccupaient plus du dedans que du dehors , suivant une expression récemment introduite. — Ses adversaires répondaient encore : Les armées sont dévouées à la république ; rien à craindre de ce côté. Les royalistes sont accablés : peut-être le bras du plus fort ne s'est-il que trop appesanti sur eux. Quant aux hommes impurs qui souillent la plus belle cause , jamais l'opinion publique ne refusera son appui pour en faire justice. Révoquez ceux des proconsuls dont l'exemple encourage au mal , vous le pouvez avec l'immense influence du comité de salut public ; il en a déjà donné la preuve : que ces hommes rentrent dans la nullité politique. ^lais si vous prétendez renouveler contre eux le 3i mai, le i6 germinal, entamer de nouveau la représentation nationale , vous ouvrez un gouffre où successivement iront s'engloutir tous les défenseurs de la liberté; vous violez un principe dont la conservation servirait d'égide à la république. Cependant Robespierre , qui avait écrasé les Girondins , qui avait écrasé Danton , voulait écraser tous ses rivaux ; il seml/lait ne connaître d'autre moyen , pour tranquilliser le pouvoir, que l'extermination de tous les hommes puissants. Napoléon, bien supérieur à lui , se passa de tels expédients.

Mais les ambitieux se devinent par instinct , et Napoléon n'éprouvait point pour Robespierre l'aversion que sa mémoire inspire généralement. Écoutons Barère :

« Napoléon , que madame de Staël , dans sa vaniteuse haine d'intrigante étrangère , a nommé le Robespierre à cheval, était réellement enclin à louer le Robespierre à pied , parce qu'il lui supposait des vues analogues aux siennes , celles d'arrêter la révolution et de se créer pour cela une dictature. Napoléon, qui de temps en temps, au milieu de sa fortune et de sa puissance , songeait à Robespierre et à sa triste lin , iuterrogeait un jour son archichancelier sur le 9 thermidor. Cest un procès jugé et non plaidé, répondit Cambacérès avec la finesse d'un jurisconsulte courtisan. »

Barère, dans ses Mémoires , croit fournir à ce procès une pièce importante , en citant la lettre , inconnue jusqu'à lui , de BenjaminVaughan à Robespierre, lettre saisie le 9 thermidor par le comité de salut public. Cet Anglais, que le comité avait jugé assez dangereux pour l'expulser du territoire, entretenait personnellement Robespierre d'un plan de politique étrangère , qui eut consisté , pour la France, à rentrer dans les limites de l'ancien royaume , en aidant les provinces conquises à former un état fédératif. Barère suppose que M. Vaughan, membre de la Cliambre des communes , était un émissaire choisi dans les rangs de l'opposition pour endormir toute défiance, et

1 1 o NOTICE HISTORIQUE

que^Robespiene aurait prèle l'oreille à ses ouvertures , dans l'espoir d'appuyer ses projets d'usurpation sur des inlluences extérieures. Des relations occultes entretenues par un membre du gouvernement français avec un étranger suspect à ce gouvernement , suffiraient pour constituer une grave accusation; mais la lettre dont il s'agit, isolée jusqu'à présent, n'émane-t-elle pas tout simplement d'un homme qui jette à l'aventure les idées dont sa tète se préoccupe? Si cette version est la véritable , il n'est point surprenant que le faiseur de projets se soit adressé de préférence à Robespierre , désigné par le bruit public comme exerçant une autorité prépondérante. Les journaux, et même les ministres étrangers , affectaient de dire en parlant des armées françaises : Les soldats de Robespierre , et les pamphlets de Londres l'appelaient : ilJaximilîe/i /"', roi de France et de Navarre ; soit qu'en effet on le considérât comme dictateur, soit pour exciter contre lui la méfiance générale, soit enfin par une dérision haineuse à l'égard de la France.

La pièce citée par Barère ne jette donc point , sur les moyens que Robespierre comptait employer pour établir et consolider sa dictature, un jour nouveau qui permette de les apprécier. Le fait d'avoir voulu créer cette dictature à son profit reste seul , jusqu'à mieux informé , soumis au jugement de l'histoire.

Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur les

S13H BÀRÈRE. 1 1 1

événements , et sur la conUuite de Barère en particulier.

Les deux camps étaient en présence. Robespierre ayant abandonné le comité , car il n'aimait pas à se mesurer de trop près avec l'ennemi , s'était retranché dans les clubs , d'où il lançait ses bombes incendiaires. Il n'osait pas tenter une attaque décisive , soit manque de résolution , soit , comme il le donna parfois à entendre , qu'il hésitât à frapper quelques hommes indispensables au gouvernement , qui se plaçaient entre lui et ses ennemis personnels. Il avait donc à lutter contre deux sortes d'adversaires.

Les uns représentaient les débris de tous les partis vaincus, qu'inspirait l'esprit de vengeance; derrière eux se tenaient cachés le royalisme et l'étranger y avec leurs agents provocateurs. Là s'ourdissaient de permanentes conspirations.

Les autres , animes d'un esprit de modération , mais repoussant la dictature , avaient derrière eux tout ce qui , fatigué par une tension révolutionnaire devenue intolérable, demandait à jouir enfin de la liberté payée si cher. Ils étaient placés entre le désir de satisfaire des besoins légitimes et la crainte de reproduire un de ces déchirements qui brisent le pouvoir et ouvrent la porte aux réactions. S'ils consentaient à couvrir certains hommes de leur égide, ce n'est certes pas qu'ils en approuvassent la conduite ; mais la violation de la représentation nationale leur semblait le plus grand de tous les

1 1 2 NOTICE HISTOUIQUR

dangers pour la république. Robespierre luiuième , sans sa menaçante initiative, eut trouvé protection à leurs yeux dans le respect de ce principe. Enfin, rien n'était moins certain que le succès d'une attaque prématurée, qui, si elle avait échoué devant la Convention , eut tourné au profit de l'adversaire et assuré le triomphe de ses vues ambitieuses.

Nous comptons Barère parmi les hommes dont il vient d'être question ; car il était sincèrement républicain et n'avait point de vengeances à exercer ; la douceur naturelle de son caractère les lui eut d'ailleurs interdites. Balançait-il entre les partis , comme on l'a prétendu ? On a même affirmé qu'il avait préparé pour le moment de la crise deux discours en sens diflérents , afin de se trouver en mesure pour toutes les circonstances. Nous ne pouvons prendre cette tradition que pour un symbole du rôle que l'on suppose avoir été joué par Barère ; quant au fait , il paraît matériellement faux. La version la plus vraisemblable est celle que donna Legendre dans la séance du 9 prairial : « J'ai remarqué que Barère faisait des changements à son discours selon les mouvements qu'il apercevait dans l'Assemblée. »

Barère s'était toujours montré contraire ;i hi pensée d'une dictature ; il avait combattu la motion faite par Saint-Just au profit de Robespierre dans le sein du Comité de saint pul)lic , et repoussée par l'ordre du jour. Il ne balançait donc point

SUR BARÈRE. 1 i3

entre deux opinions; mais il hésitait, comme d'autres , à engager une lutte , par les motifs que nous avons exposés tout-à-l'heure. « Les assemblées nationales s'immortalisèrent quand elles écrivirent la première déclaration des droits ; elles se perdirent lorsqu elles firent le premier procès à un représentant , » a dit Barère. Il hésitait d'ailleurs plus que d'autres , parce que sa timidité naturelle le portait à ménager tout le monde ; et s'il fît plus tard un acte d'agression, c'est peutêtre encore la crainte du danger qui le lui inspira : le cerf poursuivi se retournait contre les chasseurs.

Depuis que Robespierre et les siens s'étaient mis en hostilité avec le comité de salut public, les membres de ce comité devaient regarder chaque jour comme la veille d'un nouveau 3i mai, dont ils seraient probablement les victimes. Cependant ils ne suspendirent pas un moment leurs travaux et arrivèrent ainsi jusqu'à l'heure de la catastrophe. Seulement , quand le discours vague et astucieux du 8 thermidor les eut prévenus que le bras était levé pour les frapper , ils chargèrent Barère de rédiger pendant la nuit même les proclamations et les décrets destinés à repousser l'attaque.

Ils étaient encore à leur travail , le lendemain , tout occupés des mesures urgentes que commandaient les affaires militaires , lorsqu'on vint les prévenir que Saint-Just lisait à la tribune leur I. 8

ir4 NOTICE HISTORIQUE

acte d'accusation. Ils se rendirent aussitôt dans la salle de la Convention, où des murmures approbateurs accueillirent leur entrée. Toutefois l'Assemblée était en proie à une agitation , à une incertitude , dont Robespierre voulut profiter en montant à la tribune avant l'orateur du comité : quelques cris y appelèrent Barère , qui s'y présenta en même temps. Robespierre insista pour obtenir la parole ; sans succès auprès de la Montagne , il se tourna vers le centre avec des expressions et des gestes flatteurs ; le centre demeura impassible , et des voix crièrent : A bas le tyran !

Barère est entendu : il dit peu de mots sur la crise et ajourne à plus tard la réfutation du discours prononcé la veille par Robespierre ; mais il s'élève contre le régime militaire qui domine dans la capitale par la présence d'un chef unique de la force armée, et propose de remplacer ce commandement par l'ancienne organisation démocratique de la garde nationale.

Robespierre , qui n'a pas un instant quitté la tribune , et qui sent que ce décret adroit, en destituant Henriot , brise dans sa main la cheville ouvrière de ses projets , essaie de nouveau de se faire entendre. Les cris : A bas le tyran ! A bas le dictateur! lui coupent la parole. Le centre voit que la Montagne a pris un parti décisif, il suit son exemple. Robespierre et ses amis sont accablés , mis en accusation , en arrestation , et l'Assemblée , au lieu de poursuivre sur-le-champ sa

SUR BARÈRE. 1 l5

victoire , se sépare , étonnée de son propre courage.

Après la seconde lutte et le second triomphe de la soirée , Barère fut encore chargé de raconter à la tribune les événements de l'Hôtel-deville et de rédiger la proclamation adressée par la Convention nationale au peuple français.

Robespierre tomba victime d'une crise qu'il avait provoquée. Si, comme l'affirment certains de ses partisans , son unique ambition était do consolider la république , il aurait pu , renonçant à toute vue personnelle , s'unir franchement à la partie du comité dont le désintéressement et le patriotisme n'étaient point douteux. Une majorité eût été formée , et peut-être cette majorité , en possession d'un pouvoir constitué et accrédité, eùt-elle réussi à relâcher peu à peu la corde trop tendue , sans la laisser échapper de sa main. Mais une fois entamée , cette force collective que n'eût point égalée l'autorité d'un seul , au milieu des répugnances du pays , fut brisée , déconsidérée , et les réactions s'en emparèrent. La France , qui avait cru respirer après la chute de Robespierre , n'eut qu'une illusion de courte durée. Aux passions révolutionnaires , généreuses et pures dans leur source , succédèrent les passions réactionnaires , puisées au foyer de la haine et de la vengeance.

On assure que quelques uns des vainqueurs de Robespierre ont plus tard regretté de n'avoir pas

secondé ses efforts pour épurer la révolution et pour remplacer le comité par une dictature de salut public. On attribue un pareil retour sur luimême à Billaud-Varennes , celui des Thermidoriens qui en paraissait , peut-être , le moins susceptible. Quant à Barère , son appréciation de l'homme semble être en effet devenue progressivement plus favorable.

En 1 796 ou 1 796 il écrivait, dans un vaste cahier alphabétique de notices et de réllexions , qu'il intitule , on ne sait trop pourquoi , Vocabulaire littéral :

« Quel genre de tyran , sans génie , sans courage, sans talent militaire , sans connaissances politiques , sans éloquence vraie , sans estime de ses collègues , sans confiance d'aucun citoyen éclairé, sans affabilité pour les malheureux , sans égard pour la puissance nationale ! «

Les Mémoires nous disent ce qu'il en pensait quelque vingt ans plus tard.

Voici le portrait qu'il trace :

« Robespierre avait sur son visage marqué de petite-vérole une pâleur formidable; le même esprit qui creusait dans ses joues de parchemin un sourire sardonique et parfois farouche , donnait à ses lèvres une agitation convulsive et animait ses yeux d'un feu couvert et d'un regard sombre et investigateur. Son éloquence était toujours préméditée ; ses propositions paraissaient étudiées et parfois énigmatiques , obscures et fatigantes de

menaces et de défiances politiques. Son âme était d'une trempe froide et forte ; son caractère était tenace et obstiné ; sa voix était profonde et parfois effrayante ; son costume était très soigné malgré les mœurs et usages de l'époque , mais ses gestes étaient brusques et un peu sauvages ; sa défiance à l'égard de tous les patriotes célèbres, comme à l'égard de ceux qui n'étaient que des hypocrites de patriotisme , se montrait à nu dans ses conversations comme dans ses discours; l'orgueil de la popularité dont il jouissait était son caractère distinctif. Robespierre, avec de vrais patriotes, éclairés et humains , aurait rendu de grands services à la cause de la liberté : mais il n'avait autour de lui que des personnes exagérées en révolution, et dont l'éducation dans les classes inférieures de la société ne lui apportait ni vues sages ni bons conseils. Sa peur et la flatterie lui avaient créé une espèce de garde composée de sbires révolutionnaires outrés et exclusifs. »

Dans des notes fournies depuis i83o pour sa propre biographie , Barère s'exprime ainsi :

« J'ai toujours vu Robespierre républicain , même au temps de l'Assemblée nationale , qui élevait la monarchie constitutionnelle. Pendant la Convention il a constamment soutenu la cause de la liberté et les droits de la nation. Mais il donnait à sa grande popularité un ton soupçonneux , farouche et exclusif. Il était inaccessible au\ richesses ; mais , comme tout homme est ambitieux,

il crut avoir les coudées plus franches après la mort de Danton , ({ui lui lit cependant un très grand nombre d'ennemis. C'est depuis le mois de mars 1794 que Robespierre m'a paru changer de conduite. Saint-Just y contribua sans doute beaucoup , et ce guide était trop jeune ; il le lança dans un vain et dangereux projet de dictature , qu'il énonça hautement. Dès lors furent rompues toutes démonstrations de confiance dans les deux, comités , et les malheurs qui suivent les divisions dans le gouvernement devinrent inévitables, »

En i832, pendant le séjour que Barère fit à Paris au retour de sa proscription , M. David étant allé le voir, le trouva malade. Un asthme violent le forçait à garder le lit , ce qu'il appelait vii^re de la vie horizontale. Ils s'entretinrent de Robespierre. « C'était un homme désintéressé , républicain dans l'àme , dit Barère ; son malheur vient d'avoir aspiré à la dictature. 11 croyait que c'était le seul moyen de comprimer le débordement des mauvaises passions. Il nous en parlait souvent à nous qui étions occupés des armées. Nous ne nous dissimulions pas que Saint-Just , taillé sur un patron plus dictatorial , aurait fini par le renverser pour se mettre à sa place ; nous savions aussi que nous , qui étions contraires à ses projets , il nous ferait guillotiner; nous le renversâmes. Depuis j'ai réfléchi sur cet homme; j'ai vu que son idée dominante était l'établissement du gouvernement républicain, qu'il poursuivait en efl'et des

SUR BARÊRE. IIQ

hommes dont l'opposition entravait les rouages de ce gouvernement. Plût au ciel (ju'il se trouvât actuellement dans la Chambre des députés quelqu'un qui signalât ceux qui conspirent contre la liberté ! nous étions alors sur un champ de bataille ; nous n'avons pas compris cet homme. — Il était nerveux , bilieux ; il avait une contraction dans la bouche ; il avait le tempérament des grands hommes , et la postérité lui accordera ce titre. »

A cette question : « Comment expliquer la pension que la sœur de Robespierre recevait de Louis XVIII? » il fit un mouvement de colère, et avec l'expression du mépris, il s'écria : « Ce Louis XVIII est le plus grand fourbe que la terre ait porté. Il n'avait pas pu salir cet homme de son vivant , il a tâché de le faire après sa mort. Voilà ce qui explique cette pension dont on a tant causé. »

M. David ayant parlé du projet de faire en sculpture les portraits des hommes les plus illustres de la Révolution , et ayant prononcé le nom de Danton , Rarère se leva sur son séant avec vivacité et s'écria en faisant un geste impératif: « N'oubliez pas Robespierre ! c'était un homme pur, intègre , un vrai républicain. Ce qui l'a perdu c'est sa vanité , son irascible susceptibilité et son

injuste défiance envers ses collègues Ce fut

un grand malheur! » Puis sa tête retomba sur

sa poitrine et il demeura long-temps enseveli dans ses réflexions.

L'histoire ne manquera pas de recueillir ces témoignages importants. Mais , dans l'intérêt de l'histoire aussi, je dois dire qu'un autre jugement contemporain , celui de Carnot, conserva toujours la même sévérité à l'égard de Robespierre. Il le regardait comme un homme médiocre , et son ambition du pouvoir suprême lui semblait aussi mal fondée que dangereuse pour le pays. C'est cette opinion qu'il ne craignit point de résumer un jour, en présence des Triumvirs eux-mêmes , par ces mots : « Vous êtes des dictateurs ridicules. » Nous reviendrons sur ce sujet dans un ouvrage plus étendu, auquel cette étude biographique a fait quelques emprunts.

Quelle que soit la sentence définitive de l'histoire sur les événements dont nous venons de parler , elle ne pourra s'empêcher d'en déplorer les conséquences. « Alors , dit Barère , commença cette réaction , non encore épuisée par le directoire , le consulat , l'empire , la double restauration et les suites dégénérées de la révolution de juillet ; réaction qui eut ses excès , ses terreurs , ses immolations et ses taches de sang , comme la révolution qui l'avait précédée; mais sans donner comme elle la liberté à la France. Cette réaction qui se continue jusqu'en i833 , ne pourra être arrêtée que par le temps et par les événements imprévus qu'il amène (i). »

(I) Manuscrits.

C'est aussi à cet esprit de réaction qu'il faut attribuer l'extrême embarras où se trouve tout homme de bonne foi lorsqu'il étudie la Révolution française. Les premières histoires ont été écrites par des plumes trempées dans la boue sanglante de cette désastreuse époque , et l'on ne saurait croire combien de mensonges ont été accumulés sur les faits et sur les personnes. Malheureusement les premières histoires servent presque toujours de base à toutes les autres ; il est rare qu'un écrivain surmonte cette paresse naturelle qui empêche de remonter aux sources ; et ces sources d'ailleurs , où les trouver ? Combien n'ont pas été détruites par ceux qui les redoutaient et qui furent si long-temps les maîtres du terrain? On se contente donc des premiers témoignages , en se fondant sur leur proximité des événements, sans songer aux passions qui les ont corrompus ou aveuglés. Un esprit sérieux , patient et juste , réussira-t-il jamais à déblayer ce fumier, à saisir le fil conducteur de la vérité dans ce labyrinthe impur et trompeur !

Après le 9 thermidor , Barère entra franchement , mais avec une mesure que , suivant lui , commandaient les circonstances , dans une voie d'adoucissements conforme à ses sentiments personnels : ce qui ne l'empêcha point d'être bientôt atteint par les coups de la réaction.

Il fallut un grand courage aux députés qui osèrent alors soutenir leurs principes et continuer de

laa NOTICE HISTORIQUE

siéger au côté gauche ; car l'assemblée ne tarda pas à être dominée par :;es hommes qui, après avoir été les agents les plus exagérés de la terreur révolutionnaire , s'efforçaienl d'en organiser une en sens contraire , comme si la terreur eût été leur élément naturel.

Une première tentative de dénonciation contre plusieurs membres des comités, faite par Lecointre de Versailles , sur l'instigation des réacteurs , demeura sans succès. Elle fut déclarée calomnieuse , et la Convention proclama que les comités avaient bien mérité de la patrie.

« Mais , dit Barère , en France , il ne faut que persévérer dans les grandes injustices pour qu elles s'accomplissent. Fréron et ïallien , qui corrompaient chaque matin l'opinion publique par leurs journaux, continuèrent à fanatiser Lecointre, et lui firent présenter de nouveau sa dénonciation imprimée ; cette fois, les conseils de Siéyès, secret directeur de la réaction, parvinrent à faire renvoyer cette dénonciation à une commission de vingt et un membres , choisis parmi les ardents contre-révolutionnaires et les ennemis personnels des inculpés. Toutefois, Barère fut déchargé de toute poursuite par dix-neuf voix sur vingt et une. Siéyès réussit encore à faire annuler cette décision pour délibérer au scrutin secret sur les prévenus en masse ; et Barère fut compris dans un acte d'accusation collectif. »

L'absolution qui avait été personnelle à Barère

SUR BÂRÈRE. 123

ne se fondait pas sans doute sur ce qu'on le regardait comme éliungcraux faits reprochés à Billaud-Varennes et à Collot d'Herbois ; mais ceux ci n'avaient pas sa , comme lui , se faire des amis par leur caractère : aussi chercba-t-on perfidement à séparer les causes , et l'on engagea Barôre à se faire le délateur de ses collègues, en lui promettant pour lui-même un bill d'acquittement , ouverture qu'il repoussa avec indignation.

Si Barère n'avait point trouvé d'ingrats parmi ceux auxquels il avait rendu service pendant son séjour au pouvoir ; si les auteurs de ces lettres pleines de reconnaissance que nous trouvons dans ses papiers, avaient osé élever la voix , leurs nombreux témoignages n'eussent point permis de le condamner. Un des soixante-treize signataires de la protestation contre le 3 1 mai , Philippe Delleville , homme de bien , qui comprenait que les victimes de la terreur ne devaient point la renouveler contre ses auteurs, et qui, en rentrant à la Convention, avait demandé l'abolition de la guillotine, vint généreusement déclarer que Barère lui avait sauvé la vie. ~ Barère en avait fait autant le 9 thermidor pour un autre de ses collègues : « Ne viens point à cette séance , avait-il dit au peintre David , craignant que celui-ci ne voulût tenir sa promesse , de boire la ciguë avec Bobespierre ; tu n'es point un homme politique , tu te compromettrais. » David , à Bruxelles , aimait à raconter cette anecdote, -r^ Des opinions politiques étrangères aux siennes

lî»4 NOTICE HISTORIQUE

n'étaient point d'ailleurs nn titre d'exclusion à son intérêt, et parmi les lettres dont nous parlions toul-àriieure , quelques unes contiennent des professions de foi dont la franchise fait honneur aux signataires comme au destinataire.

Le fragment suivant, d'une lettre que Barère adressait à son frère , montrera quels étaient ses sentiments au milieu de circonstances aussi difficiles :

'< Paris , le 2 ventôse an m de la République.

» Mon cher frère, je t'écris du comité môme des vingt et un, qui doit statuer sur notre sort. Je profite du départ de D... , qui va près de Vie , et qui te fera parvenir douze exemplaires de ma défense ; tu les distribueras à mes amis et parents. Ils verront que je n'ai jamais dégénéré de leur justice , de leur humanité et de la probité dont ils m'ont donné l'exemple.

« Je suis étonné de ne recevoir aucune de tes lettres. Vous êtes bien susceptibles de crainte , et vous estimez bien le repos ou la vie. Pour moi, je ne crains que de violer un principe , ou de manquer aux vertus sociales. »

Quelques jours après l'arrestation de Billaud , CoUot et Barère, des personnes officieuses allèrent leur proposer des passeports et de l'argent pour quitter la France. « Ce dernier, raconte un témoin de la scène, entra dans une fureur dont nous ne l'aurions jamais cru capable , s'écriant qu'une pareille proposition était infâme ; que la vie ne valait pas

la peine de commettre une telle lâcheté. Nous irons, disait-il , à la tribune nationale pour nous y justifier , pour y détendre la liberté ou périr avec elle. »

Les accusés étaient protégés par de grands services rendus récemment au pays , services que les clameurs de la haine ne pouvaient si vite effacer ; ils étaient protégés par cette pensée , qu'une nouvelle mutilation de la représentation nationale ne ferait que justifier les précédentes , et par cette crainte, qu'une condamnation prononcée contre des actes de gouvernement, pendant la tourmente révolutionnaire , ne devînt pour les ennemis de la révolution un dangereux encouragement. Les débats de la Convention semblaient prendre une tournure favorable à leur cause : la défense de Barère , particulièrement, provoquait de fréquentes marques d'approbation dans l'auditoire. Mais leurs ennemis firent suspendre ces débats pendant quatre jours , au bout desquels une émeute , trop opportune pour que son origine n'eût pas donné lieu à de graves soupçons , vint fournir un prétexte de hâter le jugement. La sentence fut prononcée , séance tenante ,\e \i germinal , en l'absence des inculpés. Plusieurs autres conventionnels , dont la réaction voulait aussi se débarrasser , furent , par la même occasion , décrétés d'arrestation ; Lecointre , parmi eux , homme sincère, que le speclacle de la réaction avait ramené sur les bancs de la Montagne.

iq6 notice historique

Barère était occupé à rédiger sa défense , quand on vint lui annoncer qu'il était condamné à la déportation. Dix heures du soir avaient sonné. Le lendemain matin à huit heures , une voiture vint le prendre ; d'autres voitures emmenaient Billaud-Varennes et Collot d'Herhois.

Mais une foule menaçante encombrait les rues et poussait contre eux des cris de meurtre. Ce n'était pas la même , sans doute , qui la veille était venue réclamer impérieusement leur liberté. Voulait-on, comme le suppose Barère , les faire périr dans une émeute ? Ce prompt changement de scène et l'immense appareil déployé pour le départ de trois individus semblent donner quelque poids <à son opinion ; ce qui la confirmerait encore , c'est ce qui se passa lorsqu'on eut ramené et déposé provisoirement Barère et Billaud dans une des salles du comité de sûreté générale; leur compagnon d'infortune avait pu franchir les barrières. Tallien proposa à la Convention , qui , à la vérité, repoussa cette demande avec horreur, de changer pour eux la peine de la déportation en un arrêt de mort qui serait exécuté sur-le-champ.

Ce fut à minuit seulement qu'on leur fit traverser Paris à pied , escortés par un formidable détachement de soldats, depuis les Tuileries jusqu'à la barrière de Montrouge , où ils remontèrent en voiture. D'autres attroupements , qu'ils regardaient également comme provoqués par leurs ennemis , les accueillirent sur plusieurs points de la

route , et notamment à Orléans , où leur vie fut sérieusement menacée.

Le château de l'Ile tVOléron , l'ancienne résidence d'Éléonore de Guyenne, avait été transformé en prison d'État. Ils y furent incarcérés, traités avec la plus odieuse dureté , et mis au regimbe du pain de munition, sans pouvoir améliorer leur sort ; car la précipitation de leur enlèvement les avait laissés presque sans argent et sans effets d'habillement.

Les événements de prairial vinrent fournir un nouveau prétexte de persécution contre eux. Barère, en parlant de ces événements, les déclare : « Une émeute soldée par l'étranger et l'émigration. » Il donne en général une très grande importance aux manœuvres des ennemis de la Révolution pour la faire haïr par ses excès. Tantôt Marat , tantôt Hébert et Chaumette , tantôt Barras , ïallien , Fréron , sont classés par lui au nombre des agents provocateurs du royalisme et de la coalition ; l'or anglais , selon lui , joua dans nos crises un rôle capital. Il est impossible de méconnaître entièrement cette influence ; mais lorsque nous voyons des historiens et des artistes attribuer aux passions vénales la plupart des actes de notre Révolution , nous sommes tentés à notre tour de croire à une conspiration anti-nationale ourdie pour l'avilir. De la part de Barère, une telle exagération est due au ressentiment des plus cruelles injustices.

iq8 notice historique

L'ordre arriva d'embarquer pour Cayenne Billaud et Collot d'Herbois. Barère, par des motifs que nous ignorons , et que lui-môme semble ignorer , ne fat pas compris dans cette mesure. Il fut transféré à pied, par la gendarmerie, dans les prisons de Saintes , où le tribunal criminel était appelé à faire son procès. Mais une telle décision était l'aveu qu'on ne le regardait point comme jugé ; et alors comment justifier la déportation de ses deux collègues?

Là, ceux qui parodiaient en province la jeunesse dorée de Paris, prirent plaisir à torturer leur captif en lui donnant pour lecture des journaux remplis d outrages contre lui et contre les hommes de son opinion , el en faisant chanter à sa porte pendant la nuit le menaçant Réveil du peuple. L'humanité d'un geôlier et de quelques officiers municipaux adoucit sa situation : il eut le bonheur d'embrasser son frère.

C'est là que , sans pouvoir obtenir communication de son acte d'accusation , il écrivit à ses commettants un compte-rendu , demeuré manuscrit , et qui nous a fourni plus d'un trait de ces pages biographiques. C'est là aussi, comme nous l'avons dit, qu'un bataillon de ses compatriotes, se rendant à l'armée de Vendée , obtint de le visiter dans sa prison , et lui présenta le drapeau national que Barère lui avait remis de ses propres mains en 1792; drapeau maintenant déchiré par les balles ennemies.

SUR BARÊRE. 1 29

Barère consacra les loisirs forcés de sa prison à des travaux littéraires. Il commença une première rédaction de ses Mémoires , rédaction dont quelques fragments subsistent encore ; et il fît de longs extraits de ses lectures, particulièrement de la correspondance de J.-J. Rousseau (i). Il composa

(1) Les extraits en général tenaient une grande place dans sa méthode de travail. Ceci me rappelle une page curieuse que j'ai trouvée dans ses papiers. Cette page fut écrite sur le bureau cîu comité de salut public , moitié par Saint- Just et moiiié par Barère. Les deux décemvirs , un jour que sans doute ils étaient moins pressés d'occupations qu'à l'ordinaire, devisaient ensemble sur des sujets littéraires, pour lesquels il existait entre eux conformité de goûts. Les dlveîses manières d'étudier leur fournirent le texte d'une polémique dans laquelle les caractères des deux écrivains se manifestent alternativement sous une forme piquante:

« La méthode des extraits est très peu utile, ditSaint- Just. Quand vous êtes frappé ou d'une maxime , ou d un développement , ou de telle autre chose dans un livre, lisez deux fois, vous vous en souviendrez; couchez par écrit, votre mémoire se reposera sur votre extrait; elle deviendra paresseuse, et toute votre instruction sera dans des cartons. "

Barère répond :

• Les anciens n'étudiaient qu'en apprenant les morceaux des grands maîtres. »

Saint-Just ajoute ces mots , et les souligne : « Var cœur. »

Barère: « Démosthènes voyagea chez les Egyptiens pour y étudier et extraire »

Saint-Just interrompt , et écrit en note : « Je le nie. »

Barère : « Tacite éleva son génie en faisant des extraits , qu'il appelait ea;ctTp/fl »

Saint-Jusl interrompt de nouveau : « Celle idée est bonne si l'on parle des Iraducliuns des langues étrangères. —Les extraits des li\res nationaux sont rarement utiles; ils

l3o NOTICE HISTORIQUE »

aussi des vers , fort mauvais , mais qui attestent du moins la sérénité de son àme. Dans la citadelle d'Oléron, battue par les flots de l'Océan, les souvenirs du pays natal occupaient toute sa pensée , et lui causèrent une sorte de nostalgie. Il écrivit alors, comme pour soulager son imagination, une espèce de roman dont la scène se passe en partie dans les Pyrénées. C'est sa propre histoire racontée sous un voile très transparent. De ce récit, qui nous montre l'homme dans sa personnalité la plus intime , il est permis de conclure que , peu susceptible de passions profondes, il était doué du moins d'une vive sensibilité. Les femmes semblent appelées à jouer un rôle dans sa vie, autant pour remplir le vide d'un cœur sevré des joies de la famille que pour satisfaire un goiit de plaisirs. Si les tentatives démocratiques de germinal et de prairial avaieui servi de prétexte à l'aggravation de peine des démocrates proscrits, il semblait qu'en revanche le triomphe du i3 vendémiaire sur les réacteurs trop impatients dût amener

servent pour l'érudition sans perfectionner l'entendement.»

Barère continue en parlant de Tacite :

« Il vit tout , parce qu'il abrégeait tout , ce qu'il avait appris par l'habitude de lire utilement. — Les (rails, les maximes écrites sont une sorte de gravure dont on garde des exemplaires. — Ce sont des bibliothèques portatives. Ce sont les porlefeuilles des peintres qui vont à Rome faire des éludes. — Paresse , c'est à toi seule de r; jeter les extraits. Le génie s'en sert comme Perrault se servait des pierres pour faire la belle colonnade du Louvre. >'

SUR BARÊRE. l3l

quelque amélioration dans leur sort. Loin de là, leurs ennemis eurent assez de crédit pour faire rapporter le décret qui traduisait Barère devant le tribunal de la Charente-Inférieure , où l'on craignait sans doute que l'opinion publique ne disposât les juges en sa faveur, et ils firent rétablir le décret primitif de déportation.

A cette nouvelle, Barère, découragé, interrompt son mémoire justificatif ; et nous lisons ces mots sur la dernière page :

« Ici , l'heure fatale de la déportation la plus arbitraire sonne pour moi une seconde fois. Mais dans quelque lieu que la tyrannie me transporte, sur les rochers de l'Afrique , ou sur les côtes de Madagascar, partout j'y tracerai mes vœux pour la république et pour sa prospérité.

>j Je n'ai d'autre regret que d'affliger par mes malheurs ma famille , une des plus patriotes et des plus honnêtes de la France.

» Je regrette aussi beaucoup de ne pouvoir continuer ce travail de ma justification civique. Mais depuis deux mois , le chagrin d'être exhérédé de la patrie et les peines de la détention ont affaibli ma santé et m'ont enlevé presque l'usage de mes yeux. Ah ! quand pourrai-je reposer dans les lieux où les méchants sont impuissants ! Quand y aui'at-il une tombe entre l'envie et moi, entre les Fréron , les André Dumont, les Sieyès , les Legendre et le malheureux objet de leur haine ! Vive la France ! vive la liberté ! «

l32 NOTICE HISTORIQUE

Alors , après huit mois de captivité , tout espoir dans la justice régulière étant anéanti , la patience du prisonnier se lassa, et ses amis préparèrent un plan d'évasion auquel jusqu'à ce moment il s'était refusé. Ce plan fut exécuté le 5 brumaire, jour de la clôture de la Convention. Le représentant du peuple, redevenu simple particulier, se regardait comme libre de disposer de sa personne.

Il faut lire dans les Mémoires le récit attachant de son séjour dans les prisons, et de sa fuite à tra- \'ers les landes et les forets jusqu'à l'entrée du bec d'Ambez ; il faut y lire Texpression de sa joie lorsqu'il respire l'air de la campagne , lorsqu'il se voit en sûreté. Un bon fermier, îe prenant pour un émigré rentré frauduleusement , l'a installé dans une grande salle de château, ornée de vieilles tapisseries en cuir dore cl de meubles en grosse étoffe damassée. Quelques amis de captivité , un volume de Voltaire, les moralistes anciens, les Nuits d'Young, ont échappé à la surveillance de ses gardiens ; mais il les met à présent de côté pour prendre l'allirail de chasse et arpenter librement la terre , pour vivre enfin de cette vie physique donl quatre murs l'ont si long-temps privé.

Cependaiit il a tant besoin d'écl)ani;er sa pensée , qu'au bout de quinze jours la solitude lui pèse. D'ailleurs la gesidarmerie du voisinage , qui a reçu avis de sa fuite et son signalement, commence à prendre l'éveil. Il quitte sa retraite et

SUR RÀuf:uE. i33

s'eml»arque avec deux malelots sur un batelot; il atteint Bordeaux; et là, au milieu de la ville, s'ouvre pour lui un asile inviolable qui le garde pendant cinq années de proscription.

Cet homme , qui , peu de mois auparavant , avait été l'un des principaux arbitres de la destinée et de la fortune de son pays , écrivait alors à son frère :

« Je suis sans un sou. J'attends les 2^0 francs que lu as fait passer au vieux ami. il m'annonce cet envoi, .l'emprunte un habit , parce que ce n'est plus le temps et le lieu des vètemenls déchirés. Gomme aussi je ne dois pas être nourri comme un misérable tant ([ue j'ai quelque chose , il faut menvoyer pour le petit ménage quatre jambons. Ce sera pour long-temps le fond de notre cuisine.

» Je t'embrasse ainsi que mes sœurs. Celle de Pau garde un profond silence. On attend pour m'écrire que je sois ressuscité. Adieu encore: sois à la hauteur des dangers de la patrie. Tu n'y perdras rien. »

Des amis généreux l'engageaient à gagner les États-Unis , et lui offraient les moyens d'y couler une paisible existence ; mais il leur répondait : « J'aime mieux mourir en France que vivre en Amérique. Le sol étranger me tuerait de regret et d'ennui. »

Pauvre patriote , qui aimais tant la France ; toi qui dans la force de l'âge refusais de la quitter , tu

l34 NOTICE HISTORIQUE

seras contraint , vieillard sexagénaire , de dire adieu au sol natal , après y avoir vu détruire tout ce que tu avais travaillé à édifier ! Ah ! comment ceux qui venaient de supporter eux-mêmes les douleurs de l'exil eurent-ils le cœur de l'infliger à d'autres ? Si la patrie leur était chère , ils furent bien cruels.

Les témoignages d'estime et d'affection ne manquèrent point à Barère pendant sa captivité et pendant sa retraite ; mais une satisfaction qu'il paraît avoir sincèrement désirée , l'aplanissement des mésintelligences qui avaient troublé son ménage , celle-là lui fut refusée. Ces mésintelligences avaient commencé dès les premiers temps du mariage , époque où les torts sont rarement du côté de la femme ; une longue absence en avait peutêtre augmenté les motifs ; le désaccord des opinions politiques vint s'y joindre; des influences dévotes s'exercèrent ; la calomnie joua son rôle et envenima toutes les relations des deux époux. Les efforts de Barère, ses concessions pour rétablir l'harmonie demeurèrent sans résultat; ses lettres mêmes lui furent renvoyées sans réponse. La séparation devint alors irrévocable.

Barère était certainement plus enclin aux jouissances du monde qu'à celles de la vie intérieure. Pourtant, dans les pages intimes que nous avons déjà citées au commencement de cette notice, il exprime ses sentiments à cet égard en des termes que le biographe doit recueillir , et qui prouvent

SUR BARÈRE. l36

que peut-être il ne méritait pas d'être privé de ces douces jouissances.

Depuis la révolution , qui a changé la face de la société en France, les rapports entre les deux sexes ont pris une direction plus noble et aussi plus grave. Les hommes ont trouvé que le bonheur du monde sociable était éphémère et nominal , et les femmes semblent lui avoir préféré la félicité réelle et durable du foyer domestique. Le sanctuairL! de la famille s'est rempli de filles , d'épouses et de mères, dont une meilleure éducation élève l'esprit, épure le cœur et utilise les talents.

Les femmes, les mères , exercent le sacerdoce de la famille. Elles font la première éducation de leurs enfants ; elles leur enseignent la prière , la charité ; elles conservent la pureté du cœur tout en excitant et dirigeant Fintelligence. Heureuses les éducations faites par des mères qui joignent les vertus de leur sexe à quelques études qui lui sont'propres !

Une bonne mère est la base de la famille ; elle divise par égales parts le trésor de ses soins et de sa tendresse. Nul ne peut mieux connaître et appliquer ce qui convient à ce premier âge de la vie , dont l'influence physique et morale est si puissante sur notre existence. La surveillance d'une mère n'a rien de fâcheux pour les enfants , ni de pénible pour elle-même. Cette surveillance , inspirée par la nature, est douce et confiante , incessante et presque invisible.

Les enfants des mères tendres et soigneuses offrent l'image du bonheur, delà sauté, et d'une union parfaite. Le jeune âge est celui des âmes pures, des affections vraies, des cœurs satisfaits, et des intelligences qui commencent à se montrer. Oh ! comme une mère est attentive à en observer les premiers effets et les développements inattendus encore. Ce sont les mères qui fondent la première éducation de leurs enfants sur cette religion divine qui a émancipé les femmes, et qui leur a assigné dans la famille un rôle si pur, si utile, si noble et si nécessaire !

Dans sa retraite prolongée , Barère se livra sans

l36 NOTICE HISTORICa'E

distraction au travail , écrivit beaucoup , et com posa particulièrement deux ouvrages publiés, l'un en Suisse , l'autre à Toulouse ; ils eurent un grand succès, malgré le nom proscrit de leur auteur. C'étaient, sous ce premier titre : Pensée du gouvernement rtpublicain , une analyse critique de la constitution directoriale ; et sous cet autre : Montesquieu peint cV après ses ouvrages , une étude sur l'auteur de Y Esprit des Lois.

Ces deux écrits fixèrent sur Barère l'attention publique au moment où s'installait le nouveau gouvernement. Les électeurs de Tarbes , dont la confiance n'était pas ébranlée par tant de calomnies et par tant d'adversités, le choisirent pour député au corps législatif. Cet acte avait un double but, celui de rendre à Barère et la liberté civile et la vie politique. L'élection du pays devait effacer toute condamnation , si l'on eut respecté les droits de la représentation nationale.

Mais il n'en fut point ainsi. Barère devint l'objet d'attaques plus furieuses que jamais. Le conseil des Cinq-Cents , où la réaction venait de porter Pichegru à la présidence , ne valida point l'élection du département des Hautes-Pyrénées. Les amis de Barère, confiants dans le respect dû au choix des citoyens , l'avaient pressé de se rendre à Paris pour y occuper son siège législatif; il avait été mieux avisé en ne cédant point à leurs instances , et en redoublant même de soins pour cacher sa retraite.

SUR B\RÈRE. 187

La proscription des royalistes , au 1 8 fructidor, ne changea rien à sa situation ; car les royalistes eurent alors pour vainqueurs les thermidoriens , qui ne pardonnaient pas davantage à ceux qui avaient sincèrement servi la république. Les démocrates qui applaudirent à ce coup d'État lurent trompes dans leurs espérances; et quant au pouvoir directorial , sapé de ce jour dans sa base constitutionnelle , il devint une proie facile pour le futur dictateur.

Tout espoir de délivrance étant désormais fort éloigné, Rarère retourna à ses études. 11 aclieva la composition d'un grand tra^ ail , qui est- en quelque sorte la substance et la coordinalion de ses nombreux rapports à la Convention nationale sur la politique anglaise (1). On peut direquecette fois encore Barère remplissait les fonctions de rapporteur du comité de salut public. Il faut rendre à qui de droit l'honneur de ces vues grandes et fortes , de ces généreuses pensées d'avenir qui ont paru si hardies , si nouvelles , quand on les a reproduites de nos jours. Plus on étudie cette époque , plus on l'admire.

La forme surtout appartient donc à l'écrivain ; mais il sy résume tout entier. Si l'on trouve dans la vie politique de Barère un point invariable , une unité , c'est sa haine pour l'Angleterre : il semble

(1) Fm liberté des mtrs on le gouvenement anglais dévoilé. Dalé : de ma retraite le \" ventôse de l'an vi de la répuhlique. 3 vol. in-8.

l38 NOTICE HISTORIQUE

s'être donné le mandat d'un Caton français , cherchant à éveiller un Scipion. «Où naîtra le héros, où s'élèvera le peuple qui rendra au genre humain la liberté des mers usurpée par les opulents sauvages des îles britanniques? » Voilà les mots qu'il voudrait graver sur son livre. — Voici sa prophétie :

« Un jour les peuples de l'Europe , effrayés de la tyrannie commerciale, du despotisme politique et de la corruption extrême du gouvernement anglais , réaliseront le vœu de Caton : La Carthage moderne sera détruite. Que fera-t-elle , alors que toutes les nations européennes , éclairées enlin sur cet accaparement de richesses , sur ce privilège exclusif de commerce , sur ce monopole d'une apparente liberté politique que fait depuis si longtemps l'Angleterre, s'écrieront : Brisons le sceptre de cette reine des mers! qu'elles soient libres enfin comme les terres ( i ) ! »

Déjà Mirabeau s'était écrié : « Nation où la soif de dominer et celle des richesses ont produit , pour la ruine de toutes les parties du globe , des systèmes d'oppression et de crimes qui auraient révolté les Romains , ces héros du brigandage ; nation qui, poursuivant partout la liberté comme une rivale, mériterait que tous les peuples conspirassent contre elle , si tous les peuples étaient li-

(1) Rapport fait au nom du comité de salut public, le l-^' août 1793.

bres , et si la sublime philanthropie de quelques hommes rares ne demandait grâce pour le féroce patriotisme de leurs concitoyens (i). »

Les discours de Barère contre le cabinet et contre la nation britanniques avaient servi de machines de guerre entre les mains du comité de sabit public. L'Angleterre , directrice morale de la coalition y portait des coups d'autant plus dangereux que, sous le prétexte de combattre les idées révolutionnaires, elle s'attachait surtout à détruire les ressources de la France. Barère , en attisant le feu de la haine nationale, tint en éveil une défiance nécessaire. Dans une note manuscrite, il se justifie ainsi de s'être un jour écrié : Guerre à mort à tout soldat anglais (2) / « Pénétré des maux que fait à l'humanité le gouvernement anglais , j'ai voulu effrayer , terrifier, frapper les plus cruels ennemis de l'humanité. C'était frapper au cœur le monstre de la guerre. »

Lorsque vint à Barère la pensée de son livre , le Directoire préparait l'expédition d'Irlande , que

(1) Aux Bataves, p. 104.

(2) Séance du 7 prairial an m. — L'Angleterre , qui n'avait pas de semblables griefs , ne fut-elle pas témoin d'un semblable exemple?» La postérité frémira d'horreur lorsque l'histoire lui dira qu'à la fin du xviir siècle , un membre du gouvernement anglais osa voter la guerre d'extermination contre la nation française. «(Message du directoire exécutif au conseil des Cinq-Cents. Séance du 8 nivôse an VI.) Il s'agit de lord Fitz-William , appartenant à l'oppositioD.

l4o iNOTICE IllSTORIOllt:

(levaient commander Hoche cl Briiyx. Proscrit et caché , il voulut cependant continuer sa tache et servir de sa plume la cause qu'il ne lui était pas permis de servir de sa parole. « Et moi aussi , s'écrie-t-il , j'ai porté mon offrande patriotique pour la descente en Angleterre. ^>

il dédie son travail à l'armée expéditionnaire.

«Il paraîtra nouveau, sans doute, dit-il, de dédier un ouvrage philosophique à une armée ; c'est aussi un événement nouveau de voir une armée composée de soldats citoyens , d'officiers politiques et de généraux philosophes Les

Grecs républicains s'immorlalisèrent aux Thermopyles ; mais ils ne combattaient que pour leurs foyers. Les Romains libres s'illustrèrent à Carthage ; mais ils ne combattaient que pour leur empire. Vous, citoyens français, soldats républicains, vous avez combattu à la fois pour vos foyers, pour votre liberté, pour les droits de Thomme, pour l'indépendance des autres nations , pour la paix du continent; vous allez combattre pour l'affranchissement des mers. »

Celte dédicace est un appel à tous les peuples pour les coaliser contre l'ennemi commun ; manifeste souvent éloquent , malgré l'exagération de ses couleurs. L'autour rappelle ces expressions haineuses de Pitt, en restreignant le droit des nations neutres :

« La France doit être détachée du monde commercial, et traitée comme si elle n'avait qu'une

SUU BARÈRE. l4l

seule ville , qu'un seul port , et que cette place fut bloquée et affamée par terre et par mer. »

Et il y répond par cette phrase de Montesquieu : « La France ne devrait jamais faire de commerce avec l'Angleterre qu'à coups de canon (i). »

« Il est temps , poursuit-il , que ce commerce terrible s'ouvre avec ce gouvernement étranger au monde , étranger à l'Europe , étranger à sa propre nation. »

La haine de Barère lui était d'ailleurs bien rendue j s'il est vrai , comme il le prélend (mais nous aimons mieu\ supposer de sa part un aveuglement causé par le chagrin^, s'il est vrai que pendant sa détention dans les prisons de Saintes, des agents anglais soient venus irriter les esprits contre lui, pour provoquer, soit une émeute meurlrière, soit un jugement hâté . inique et cruel.

Quant à l'idée de son livre , elle occupe une place trop importante dans la vie de Barère, pour que nous ne l'exposions pas brièvement. Elle lui avait servi de base pour rédiger l'acte de navigation française proposé à la Convention en septembre 1 798 ; elle lui servit plus tard à ébaucher , sur l'invitation de Napoléon , un projet de législation maritime.

« La nature a donné la mer aux divers peuples des continents. C'est un domaine commun à tous ; c'est la propriété universelle.

(1) Lettres familières de Monlesquieu.

l/p NOTICE HISTOUIQUE

« Le naturaliste appelle la mer la limite des nations diverses ; — Le commerçant la regarde comme l'itinéraire de tous les peuples.

» La mer est le théâtre de la démocratie commerciale. »

Chaque peuple a donc un droit égal d'y lancer ses escadres , d'y voiturer ses productions , de sillonner sa surface d'un pôle à l'autre. C'est le plus puissant instrument qui ait été donné à l'homme pour faire de toutes ses familles une seule famille. La reconnaissance du droit de tous est un gage de paix universelle.

Un pareil droit ne saurait être ni aliéné ni monopolisé.

Rome et Carthage se rendirent coupables de cette double violation lorsque , pour terminer la première guerre punique, elles se partagèrent l'empire des eaux et celui de la terre.

D'autres nations ont plus ou moins réussi à s'attribuer exclusivement la puissance maritime ; mais c'est le propre du despotisme de corrompre ceux qui l'exercent , et de là peut-être la source des justes reproches qu'a mérités l'Angleterre.

Cromwell posa les fondements de l'acte de navigation anglaise. Aucune autre puissance n'a possédé un système maritime coordonné et persévérant : celui de la France , dans sa plus belle époque , fut purement colonial , mais constamment impolitique , tantôt faible et tantôt orgueil-

SUR BARÉRE. 1 43

leux. Celui do rAiigletorre a toutes les qualités opposées à ces défauts : constitution solide des forces navales, direction constante des travaux nautiques , doctrine sur laquelle se base l'esprit national ; tout est réuni.

« Nous sommes au xyiii*" siècle pour la terre , nous ne sommes qu'au vf pour la mer , dit l'auteur ; le gouvernement des Anglais a mis la mer en féodalité. Elle est partout soumise à leur suzeraineté navale : elle leur paie partout des redevances et des tributs.

« Le commerce de toutes les nations est assujetti à une sorte de péage de la part des Anglais ; leurs châteaux flottants sont établis sur tous les parages ; ils commandent foi et hommage à tous les États , à tous les peuples. »

Que de ruses , que de crimes , l'établissement et la conservation de cette suprématie n'ont-ils point coûtés à l'Angleterre !

Quand les victoires de Louis XIY augmentèrent la prépondérance territoriale de la France , le gouvernement britannique présenta au continent le fantôme d'une monarchie universelle pour cacher ses propres envahissements. Quand la Révolution française vint proclamer des principes de justice et d'égalité, il sentit que la logique des nations en conclurait bientôt contre son odieux despotisme ; il effraya les rois , il souffla la jalousie entre les peuples , la discorde entre les citoyens ;

l44 NOTICE IIISTOIUQUE

il soudo}u la corruption , afin d'éteindre ce foyer d'idées nouvelles qui le menaçait.

En effet, bien des guerres, bien des traités avaient eu la prétention d'établir l'équilibre européen; et l'on supportait sans murmure un acte de navigation qui monopolisait l'Océan au profil d'un seul peuple. La France républicaine ouvrit les yeux la première , et voulut fonder la liberté des mors. En travaillant pour tous, elle se fit une implacabî e en nem ie .

L'Angleterre déguise son ambition en alléguant sa position insulaire , qui ne permet point un agrandissement de territoire. Mais elle fait son territoire de la mer elle-même ; elle en prend chaque jour possession par sa marine ; chaque jour elle en étend les frontières à son gré.

L'Asie, l'Afrique, l'Amérique, laPolynésie, voilà ses territoires. Il semble que cet horizon soit trop éloigné pour notre vue politique. Il semble aussi que l'oppression des peuples cesse d'être un attentat , parce qu'elle s'exerce loin de nous.

Barère trace l'histoire des moyens employés par le gouvernement anglais pour accroître sa puissance extérieure , et le tableau de sa conduite au sein même des îles britanniques. Peu d'écrivains, il faut le dire, ont mieux étudié ce sujet. C'est une histoire cruelle, c'est un tableau révoltant ; mais rappelons-nous , il le faut , que celui qui parle est un ennemi et quil veut exciter la haine. Sa conclu-

SUR BAllÈUE. 145

sion est qu'un pareil gouvernement est incompatible avec l'intérêt des autres nations.

Puis il s'adresse successivement à chacune d'elles , et lui déroule la série de ses griefs contre l'Angleterre .

'( Uy a, dit-il , deux moyens d'attaquer la puissance anglaise ; l'un immédiat et décisif, celui qui est confié à notre brave armée; l'autre aside fermer ï entrée de tous les- ports européens aux vaisseaux anglais , de saisir sur foutes les mers les marchandises anglaises , et de parquer politirpiement ce gouvernement dans son lie par la paix continentale, »

On ne s'étonnera pas de la faveur qu'obtint l'ouvrage de Barère auprès de celui qui établit quelques années plus tard le système continental. Nous venons d'en voir la pensée très nettement exposée.

Barère , qui avait participé au décret du 1 6 pluviôse an ii, portant abolition de Vesclavage en Amérique , regarde cette mesure comme indispensable pour empêcher toute puissance maritime de prendre un développement exclusif. Le système colonial a changé, dit-il; chez les anciens, la colonie n'était qu'une extension de territoire nécessaire à la famille nationale devenue trop nombreuse. Chez les modernes , une métropole égoïste envoie des bandes d'esclaves travailler au loin pour elle. — Il faut que les colonies , désormais parties intégrantes des États continentaux, soient I. 10

l46 NOTICE HISTORIQUE

cultivées par des mains également libres; il faut que ceci soit déclaré la loi des nations.

Enfin , son sentiment philanthropique , s'élevant au point de vue le plus général , rôve une sainte alliance des peuples sur les ruines du despotisme anglais , et lui inspire cette belle page :

On a beaucoup vanté en Europe le pacte de famille qui liait deux maisons puissantes pour la sûreté du Midi. Il y a un plus beau pacte à faire encore : c'est celui des familles humaines , celui des nations , ou du moins celui des peuples de l'Europe.

Pourquoi ce continent , de toutes parts éclairé par les lumières du xviir siècle , et révoiié des crimes du gouvernement anglais, no serait-il pas un Jour soumis aux décrets préparésdans une grande assemblée européenne, réunie au centre , et dans laquelle chaque peuple , État , puissance ou gouvernement , enverrait ses députés?

Pourquoi ne verrions-nous pas l'assemblée des représentants de l'Europe, comme nous voyons l'assemblée des députés de l'empire germanique et l'assemblée des représentants de la France ?Là serait juré solennellement, par tous les peuples continentaux, haine éternelle à la tyrannie maritime , fidéliié à la liberté du commerce et des mers !

Un tel congrès serait leplus beau spectacle que notre continent pût présenter à l'univers. Une assemblée aussi auguste se réunirait tous les dix ans pour rétablir les droits des nations, maintenir raffrancbissemenl des mers, les ti ailés de paix et d'alliance, de naviijation et de commerce ; elle écouterait les plaintes des peuples et des gouvernements , et jugerait la cause des rebelles à la volonté générale ou à l'intérêt des nations. C'est alors que la justice , si longtemps exilée de la terre, viendrait se réunir avec la paix pour faire le bonheur du monde (i)

(1) Tom. m , p, 105, Vœu général.

Nous ne croyons pas avoir donné trop d'étendue à l'analyse de ce livre, non seulement parce que c'est l'œuvre principale de Barère, mais parce qu'il offre peut-être quelque valeur de circonstance. « L'Angleterre est sur la mer ce que Rome était sur la terre quand elle tomba de sa grandeur, » disait Raynal en 1770 (1). Barère , en rappelant ces paroles vingt-cinq ans après, ajoute : « Le poids de sa grandeur doit entraîner sa ruine. »

Depuis ce temps , la puissance britannique n'a cessé de s'étendre , poussée fatalement ; car un monopole en décroissance est frappé de mort. Touche-t-elle aujourd'hui à l'accomplissement de la prophétie? La nouvelle voie qu'elle tente de se frayer vers l'orient ne sera-t-elle pas le signal du dénouement? N'a-t-clle point enfin porté les mains sur l'arme destinée case tourner contre elle-même? Telle est la ([uestion que l'on s'adresse d'un bout de l'Europe à l'autre.

La France , du moins , cruellement éclairée par de récentes déceptions , comprendra-t-elle que son état maritime doit appeler toiis ses efforts, toute sa sollicitude? Après avoir, par la proclamation des principes de liberté , affranchi tant de terres , lui sera-t-il donné de réaliser aussi l'affranchissement des mers? France! lui criait, il y a bientôt un demi-siècle, le vieux conventionnel

(1) Hiiloire philogophique vt politique des Indes, loin. \

l48 NOilCK IllSTOUK.HK

qui vient d'expirer , c'est la conséquence logique , c'est le cligne complément de ta Révolution.

Barcre , en composant son ouvrage , avait aussi une intention personnelle qu'il ne dissimule pas , celle de se rendre agréable au Directoire en secondant ses projets. Mais, au lieu de désarmer d'opiniâtres ressentiments , le livre appela l'attention sur l'auteur , que ses ennemis firent poursuivre avec un nouvel empressement, pour exécuter contre lui le décret de déportation. Il dut quitter momentanément son asile et errer de nouveau dans la campagne ; puis il vint se réfugier aux environs de Paris, dans la maison d'une amie , madame la comtesse de Guibert.

Sa reconnaissance envers les deux personnes qui l'avaient généreusement recueilli s'est exprimée dans les termes les plus touchants.

Sur la dernière lettre que lui écrivit M. Fonade de Bordeaux , peu de jours avant de mourir , il a tracé ces mots : « 0 Providence ! pourquoi, après m'avoir sauvé des mains barbares de mes ennemis, m'aS'tu ravi cet ami hospitalier , qui , pendant cinq ans et demi , m'a comblé de bontés et réconcilié avec les hommes de ce siècle corrompu ! »

Et dans ses pages intimes , nous lisons : « C'est avec une sorte de plaisir mêlé d'amertume que j'écris mes souvenirs sur madame de Guibert, douée d'une âme vraiment céleste par ses vertus , par son amour pour la liberté et par son courage à secourir l'infortune. Je peux dire comme Horace : JSuUi fie-

bilior qiuim T?uhi. C'est elle qui m'envoya des se cours pendant les premiers temps de ma proscrip tion en 1 796 , dans les prisons de Saintes , et qui vint me porter encore des consolations , lorsqu'échappé de ces prisons , je m'étais réfugié à Bordeaux, chez un négociant patriote et généreux. C'est madame de Guibert qui , apprenant que les membres du Directoire s'acharnaient encore, aux mois de mai et de juin 1799, à me faire rechercher par leur police , m'envoya de l'argent pour voyager , et m'offrit un asile assuré dans sa maison de campagne, à Saint-Oaen, à une lieue de ce palais du Luxembourg, où siégeaient mes persécuteurs. »

C'est là qu'il demeura caché jusqu'au 18 brumaire, et même un peu plus tard, par précaution , car les véritables intentions de Bonaparte n'étaient pas connues. Barère lui adressa un exemplaire de son livre sur la Libellé des mers , et huit jours après il fut compris dans une espèce d'amnistie, qui rappelait un certain nombre de proscrits.

Voici d'ailleurs sa pensée sur le coup d'État de brumaire et ses suites : cette pensée, qui n'est point exempte de contradictions , au moins apparentes , ne fut ainsi exprimée que plusieurs années après l'événement :

Le ren versement du directoire était devenu un besoin pour les vrais constitutionnels. Le directoire s'était fait une habitude et un jeu de violer la constitution. La forme du

l50 NOTICE HISTOUIQLE

renversement seule parut dangereuse à cause de l'exemple qu'elle donnait à la force armée, bien différente de la force du peuple qui reprend ses droits. Mais ce changement nécessaire dans l'Èlal fil nailn; des espérances. Le consulat de Bonaparte fut appelé par Lafayette et par l'opinion lépublicaine une diclature réparatrice , comme une grande occasion de laver la liberté aes outrages que la réaction lui avait fait subir. Pourtant le triomphateur de Saint-Cloud ne fut populaire que peu d'instants. Il ne tarda pas à prouver, par son anlipathie pour la république et pour ses défenseurs , que ce n'était point le général de l'armée d'Italie et d'Egypte qui ferait régner la liberté et légalité et le gouvernement représentatif. On eut beau donner de forts avertissements au premier consul de ne pas détourner la révolution de son cours au moment où elle aboutissait au bonheur de la France ; le soldat parvenu répondit qu'il n'avait détrôné que l'anarchie, et il posa sur sa tête une couronne impériale , qui n'était demandée que par lui et ses flatteurs

Nul parti ne fut satisfait. Les partisans de la liberté reprochèrent au général Bonaparte de n'avoir point travaillé pour eux. Les partisans de l'émigraiion li' maudirent pour n'avoir pas fait cette journée au profit de Louis XVIII. Le Conseil des cinq cents ne lui pardonna point d'avoir reçu le pouvoir d'une coterie de l'autre Conseil. Les princes étrangers crièrent à l'usurpation , pour troubler de nouveau la France déjà bien divisée, et pour éloigner du pouvoir le vainqueur de l'Italie.

Aux yeux des contemporains , le 18 brumaire ne fut qu'une intrigue de ces parvenus que la révolution avait improvisés, l'our l'homme politique et pour l'historien , le 18 brumaire fut une nécessilé. C'est la véritable définition de ce grand événement de la dernière année du xvnr siècle. Au 18 brumaire, l'homme nécessaire était le général Bonaparte. Moreau n'était qu'un royaliste militaire et un politique ignorant. Masséiia, qui venait de vaincre les Russes à Zurich , n'était qu'un brave et intelligent homme de gue. re. Bonaparte, sans avoir acquis la science du gouvernement civil , avait du moins une grande portée

SUR BARÈRE. ï5l

politique, et avec des conseils sagci et éclairés, il eût fait de la France le foyer de la liberté armée et le centre de !a civilisation. Quand on sait se rendre compte des hommes et des choses; quand on analyse avec quelque sagacité et quelque bonne foi les détails et l'esprit de l'époque, on rend plus de justice au courage extraordinaire qu'a dû avoir Bonaparte pour renverser un g-ouvernemenl constitutionnel, qui , dans les premières années , avait pris quelque racine dans la nation. Bonaparte exposait sa tète et sa gloire ; les intrigants qui l'entouraient et le poussaient

n'exposaient rien

La liberté se plaça aux Tuileries en face du premier consul, comme le remords qui troublait la joie de son coup d'état et la sécurité de son pouvoir : aussi dirigea-l-il toutes ses attaques contre la liberté. Il effaça le nom importun de république inscrit sur la porle du palais consulaire ; il fit abattre le lieu des séances de l'assemblée constituante ; il changea en théâtre la salle; des séances de la Convention nationale ; il alla même jusqu'à faire couper les arbres de liberté qui ombrageaient la cour des Tuileries Mais ces attaques, dirigées contre tous les attributs et les souvenirs de la république , ne devaient pas enchaîner pour toujours la liberté : les despotes passent et les peuples restent

Le 18 brumaire est une des plus influentes époques de !a révolution; il a tout changé dans son cours, tout dénaturé dans ses résultats, tout altéré dans ses libertés , tout détruit dans l'esprit national. Le grand mouvement de régénération sociale des Français et d'émancipation des peuples européens fut arrêté, paralysé par la violence militaire, et confisqué au profit d'un soldat audacieux. - Le 18 brumaire eut un effet de découragement et de lassitude sur les patriotes français et européens : c'est l'effet de l'invasion militaire sur la puissance civile. Le gouvernement de la force commence , et le glaive est un mauvais législateur,(l).

(1) Manuscrits.

l5a NOTICE HISTORIQUE •

Madame de Staël remplit ses dix années d'exil du regret que lui cause la privation des conversations de Paris ; Barcrc semble avoir écrit ses Mémoires pour déblatérer contre la capitale et ses habitants, tout en prouvant à chaque page combien lui sont chères la vie et les habitudes de la grande ville. L'amour de cette vie de société lui inspire une exclamation plus que naïve : « J'oubliai , ditil , en reprenant mes droits de cité , que Bonaparte avait attaqué les droits de ma patrie , et je n'écoutai plus que le sentiment de la reconnaissance. »

A peine rendu à la liberté de locomotion , il s'empressa d'aller porter au premier consul le tribut de cettereconnaissanceunpeu exagérée. L'occasion d'en donner des preuves ne tarda pas à se présenter. Sur l'invitation de Bonaparte lui-même , il réfuta avec un vrai talent de polémique un discours du ministre anglais , lord Granville , et un pamphlet de sir Francis d'Yvernois , dirigés l'un et l'autre contre le nouveau gouvernement, et surtout contre la personne de son chef.

Cependant, celui-ci éprouva un refus, lorsque, appréciant les talents de l'ancien rapporteur du comité de salut public, et voulant les utiliser, sans lui donner dans l'État une position influente, il offrit à Barère la rédaction d'un Journal de t armée. « Vous êtes, lui dit-il , aimé des soldats français , qui savent de quelle manière vous excitiez leur courage et célébriez leurs victoires. « Mais, soit qu'un tel rôle lui parût une déchéance] après

SUR lîARÈUE, l53

celui qu'il avait joué , soit qu'il prévît l'emploi que ferait bientôt Napoléon des armées nationales dans ses vues personnelles , Barère répondit avec un peu d'ironie : « Le premier consul voudrait faire de moi un barde ; mais nous ne sommes plus au siècle d'Ossian. »

Il redevint pourtant journaliste , mais ce fut par une impulsion spontanée et toute patriotique. La rupture du traité d'Amiens ralluma sa verve , et l'idée lui vint qu'une guerre de plume contre l'Angleterre servirait d'auxiliaire utile à celle que préparait le gouvernement français. Il songea d'abord, poursuivant le développement de son livre , à publier un recueil périodique intitulé : La Liherlé des mers ; ensuite le titre plus franchement hostile de Mémorial anli-britanuique obtint la préférence. Il soumit son proje! au premier consul, qui l'approuva et promit de lui donner une subvention; d'après Barère, cette promesse n'aurait point été réalisée. En général , les communications que Bonaparte entretint avec le rédacteur du nouveau journal , par l'intermédiaire de Bourienne et de Duroc , demeurèrent empreintes d'une hésitation et d'une réserve diplomatique dont on ne pénètre pas bien la cause, si elle n'est dans les ménagemenls qu'il voulait observer à l'égard des partisans de l'ancien régime. Barère cependant était alors fréquemment consulté sur dos objels auxquels le gouvernement attachait beaucoup d'importance , et l'on semblait mettre du prix à ses opinions. Il

l64 NOTICE HISTORIQUE

fournissait des renseignements sur la tactique , la tendance et le personnel des partis en Angleterre ; plusieurs fois aussi des travaux lui furent demandés sur l'organisation des pouvoirs administratifs , sur la législation , la marine , etc. Enfin , Napoléon témoigna de son estime pour les lumières et pour l'expérience politique de Barère, lorsqu'ayant été informé de son projet de retraite dans les Pyrénées , il lui adressa la note suivante , en date du 9 floréal an xi :

« Le premier consul ayant appris le départ du citoyen Barère pour son pays , désire qu'il reste à Paris.

» Le citoyen Barère fera un rapport chaque semaine , soit sur l'opinion publique , soit sur la marche du gouvernement , soit sur tout ce qu'il pourra croire être intéressant au premier consul de connaître.

» Il peut écrire en toute liberté.

» Il remettra en main propre son rapport cacheté au général Duroc, qui le remettra au premier consul; mais il est indispensable que personne ne se doute de cette espèce de communication , sans quoi le premier consul la ferait cesser.

)^ 11 peut aussi mettre souvent dans les journaux des articles tendant à animer l'esprit public , surtout contre les Anglais. »

— « Je resterai à Paris , je ferai avec dévouement et sincérité ce que le premier consul désire. Je n'ai rien à refuser à celui qui m'a rendu le plus

SUR BARÊRE. 1 55

grand de tous les biens, la liberté. >^ Telle fut la réponse de Barère , en acceptant cette tâche peu digne de sa position , comme il en convient luimême, mais singulièrement bien appropriée à la nature de son talent.

Ainsi commença une correspondance confidentielle , fort intéressante pour l'histoire du temps. Les événements y sont appréciés et souvent prévus avec une sagacité remarquable , que Tauteur avait acquise dans la pratique des grandes affaires; les variations de l'opinion publique y sont quotidiennement indiquées avec beaucoup de finesse d'observation ; rien n'y est négligé y ni les bruits des salons ni ceux de la rue. Ajoutons, à l'honneur de Barère, que les avertissements et les conseils donnés par le vieux républicain au jeune dictateur ne sont pas moins inspirés par le patriotisme que par l'expérience. Barère avait raison de penser que cette correspondance, si elle était connue , produirait sur les esprits un mouvement favorable à sa réputation. Dégagé , par la mort de l'empereur, des obligations de réserve qui lui avaient été imposées , il se mettait en mesure de la publier à Bruxelles, quand les événements de i83o vinrent interrompre l'exécution de ce projet. Cependant un petit nombre de personnes avaient eu communication de ces lettres , devenues désormais historiques, entre autres un publiciste dont les écrits furent très remarqués sous la Restauration , M. d'Herbigny , auteur de \di Revue po-

l56 NOTICE HISTORIQUE

litù/Ke (le Fluirope , en 1826, et des Nouvelles lettres provinciales. M. d'Herbigny rendit compte à Barère de l'impression que lui avait causée leur leclure , dans quelques ])ages auxquelles nous allons emprunter une citation :

Dans ce tableau mobile et journalier vient se peindre l'esprit de la France , s'élevant rapidement de la froideur à l'enthousiasme et retombant aussi rapidi'ment de l'enlliousiasrae à la froideur, son intérêt vif et passag^er, suivi d'une insouciance désespérante , son admiration et son mépris sans consistance, ses applaudissements si près de ses murmures , son abandon si près de sa déflance , et cette rapidité d'éclair avec laqncîUe il passe de l'espérance à la crainte , de l'allég^resse aux alarmes , de l'ardeur au découragement , de la louange à l'insulte, de l'amour à la haine; toute cette peinture est vivante et curieuse, et surtout éminemment instructive. Elle fait mieux; connaître tout un peuple que plusieurs siècles de son histoire. C'est l'état moral de la nation, et ce sont des archives qui transmettent à la postérite la figure et les mœurs de ses pères.

Au milieu de toutes ces opinions éphémères, incertaines et lloltantes, l'habile politique en distingue une, fixe, immuable , menaçant de dominer toutes les autres , et s'atlaquant opiniâtrement au destin de Napoléon; c'est la vieille opinion aristocratique, vivant d'abord de son propre fanatisme, soutenue en même temps par des moyens inconnus, dirigée par un soufûe invisible ; opinion méprisée par Napoléon , mais autrement considérée par le profond observateur. Barère le ramène sans cesse à cet écueil qu'il dédaigne ; il lui montre cette opinion inflexible s'alliant à l'opinion religieuse , plus cachée et non moins implacable, et toutes deux creusant l'abime où elles se préparent à l'engloutir; il l'avertit que ces deux opinions fanatiques relevées par lui n'en sont pas moins inexorables contre lui; que leur conjuration est le plus grand danger de sa fortune ; qu'elles ne lui pardonnent ni ses victoires , ni sa puissance, et bien moins encore son élévation. A la hau-

SUR BARÈIIE. 167

teur où Napoléon élait placé, i! se crut hors d'atteinte; il méprisa les dangers et les conseils , et sa chute accomplit les prédictions du prophète politique.

Ces dernières phrases, où se révèlent d'ailleurs les préoccupations particulières au libéralisme de l'époque, témoignent que le correspondant choisi par Napoléon écrivait moins en courtisan qu'en citoyen.

C'est ce qui explique très naturellement la brusque cessation de cette correspondance, entretenue depuis le commencement de i8o3 jusque vers la fin de 1807. Barère préparait son deu\ cent vingt-troisième bulletin lorsqu'il reçut le billet suivant du général Duroc :

« Je suis chargé de vous écrire, monsieur , qu'il devient inutile que vous continuiez de m'envoyer des bulletins, les occupations de S. M. ne lui permettant plus de les lire. Si par la suife il en était autrement, je m'empresserais de vous en faire part. »

Ici se termine l'histoire des relations de Barère avec Napoléon. On a prétendu qu'il avait rempli les fonctions de censeur littéraire et de rédacteur du journal officiel. Il dément ces deux assertions de la manière la plus énergique et la plus concluante.

Traité désormais plus que froidement par le pouvoir impérial , repoussé par les agents de ce pouvoir dans sa candidature au sénat , et par le sénat dans sa candidature au corps législatif,

lo8 NOTICE HISTORIQUE

persécuté môine à plusieurs reprises , Barère passa rapidement d'une admiration excessive pour Bonaparte aux jugements sévères, souvent haineux, et quelquefois injustes , dont ses papiers sont remplis. Cette disposition malveillante ne fit place à une opinion calme et saine qu'après les derniers malheurs de l'empire.

Nous nous bornerons , pour indiquer cette gradation , à mettre en parallèle quelques titres choisis parmi les nombreux plans d'ouvrages que la vie de Napoléon avait inspirés à Barère.

C'est d'abord : Id France illustrée et agrandie par JSapoléon. Il l'encourage à devenir le roi des rois ou r empereur de V Europe , afin d'écraser la tyrannie anglaise. A cette époque , Barère traduisait les célèbres improvisations italiennes de Francesco Gianni sur la prise d'Ulm, sur celle de Vienne et sur la bataille d'Austerlitz , ainsi que la Couronne poétique composée pour le glorieux avènement de Napoléon P par les bergers de V Arcadie.

Plus tard , de 1 807 à 1 8 1 5, c'est : îSapoléon aristocrate , ISapoléon et la liberté de la presse , etc.

Après i8i5, il ne s'agit plus que d'une simple Histoire de ÎSapoléon et de son règne ^ que Barère a souvent regretté de laisser inachevée.

Une imagination comme la sienne ne pouvait demeurer insensible à tant de gloire. Aussi, lorsque, en 1840, la nouvelle du retour des cendres impériales arriva dans ses montagnes, son vieil en-

thousiasme se ranima et poussa des cris de joie.

Pendant les dernières années de l'empire , Barère, classé parmi les mécontents , s'abstint de toute manifestation politique et se renferma dans une vie d'homme do lettres et d'homme de société. Des traductions d'Young , son poëte favori , du Tasse , de Tyrtée , V Histoire des révolutions de Naples , le Fojage de Platon en Italie , beaucoup d'autres écrits , les uns publiés, d'autres demeurés en portefeuille ; tels furent les fruits de ce loisir laborieux. 11 fréquentait beaucoup le Théâtre Français et l'Opéra, où son goût et son érudition étaient appréciés des artistes. Lesueur, Dalayrac , Steibelt , Lays , Talma, Larive , liés intimement avec lui , recevaient volontiers ses conseils ; il a même composé sur l'art théâtral, sur Talma en particulier , des études qui ne sont pas sans quelque importance.

Barère était surtout recherché dans la société , où brillait sa conversation pleine de trait et de grâce. " Vous êtes le plus aimable des hommes , lui écrivait le docteur Alibert, qui s'y connaissait ; quand je vous vois , j'ai de l'esprit pour toute la semaine. » Un jour qu'il avait dîné chez madame Récamier à côté de La Harpe, celui-ci alla demander le nom de son voisin de table à la maîtresse de la maison , en ajoutant : « On le reconnaît assez, à son ton et à ses manières distinguées, pour un homme de l'ancien régime ; vos républicains sont tous empreints de la rudesse et de la férocité

î6o NOTICE IIISTOUIOUK

de leurs opinions. — Madame Récamier se contenta de répondre en souriant : « C'est un des correspondants de mon mari ; il en vient tant que je ne me rappelle plus le nom de celui-ci. »

Les événements de i8i4 interrompirent la période la plus calme et la plus heureuse peutélre de la vie de Barère. Aux approches de la catastrophe , il avait conduit dans le midi la veuve et la fille d'un de ses parents , et c'est là qu'il assista aux dernières convulsions de l'empire. Les progrès de l'envahissement ennemi le poussèrent successivement de Tarbes à Toulouse , à Cahors, à Limoges , d'où il reprit au mois d'avril le chemin de la capitale.

La France avait accueilli par lassitude la restauration des Bourbons, qui lui faisait espérer enfin un repos nécessaire après tant d'ébranlements. La génération révolutionnaire n'était point sans défiance; mais le despotisme de Napoléon avait si cruellement pesé sur elle qu'elle ne se montra point hostile à ses successeurs ; eux de leur côté promettaient l'oubli des anciennes querelles. Une réforme politique semblait s'annoncer, non point rapide et complète comme celle dont ce despo tisme avait arrêté la marche , mais capable de créerpeu à peu l'esprit public ; et les auteurs de la première réforme s'associèrent franchement à la seconde. Barère personnellement ne devait attendre et n'attendait aucune faveur du nouveau gouvernement ; il se contenta de la tranquillité qu'on

SUR BARÈUE. l6l

lui laissait et reprit son genre de vie précédent. Quelques brochures politiques , échappées de sa plume pendant cette première restauration, n'expriment que des sentiments de libéralisme , sans haine pour le présent ni regret pour le passé.

Le retour de l'île d'Elbe ne paraît pas avoir excité chez lui un grand enthousiasme ; ses Mémoires en font foi. Mais on peut s'étonner qu'il n'y soit fait aucune mention d'un acte honorable pour son courage et pour la persévérance de ses opinions. Le 2 1 mars, le lendemain de l'entrée de l'empereur aux Tuileries , Barère lui adressa la lettre suivante, que ses biographes doivent enregistrer ; on va voir si quelques chroniqueurs ont été autorisés à le faire figurer dans de prétendues conspirations pour favoriser le retour de Bonaparte.

SlRK ,

Il appartient à un homme qui préféra toujours la liberté et la patrie à toutes les illusions du pouvoir et à toutes les ambitions de la fortune, de présenter à V. M, rétablie sur le trône élevé par la souveraineté du peuple ^ l'hommage de la vérité. Elle n'a jamais pu pénétrer chez les princes ordinaires que par des portes enfoncées ; elle pénétrera aujourd'hui dans le palais de Napoléon par la force de l'opinion publique.

Je prouve mon respect pour votre pouvoir et pour la puissance nationale , en vous disant la vérité ; ceux-là Toutragent qui cherchent par des flatteries et des mensonges à obtenir des richesses et de Tinfluence auprès de votre personne.

Dans la double période consulaire et impériale , je n'ai

l6i NOTICE HISTOniQUB

exercé aucune fonction publique; j'ai vécu sous votre empire comme dans un étal permanentde proscription morale: mes paroies ne peuvent donc être suspectées ni par le peuple français, dont j'ai toujours défendu les droits au péril de ma vie, ni par V. M. dont j'ai deux fois défendu l'élévation au |>ouvoir consulaire , mais dont je n'ai jamais caressé l'autorité.

Des événements extraordinaires vous ont , pendant quelques années , constitué le brillant héritier de la toute-puissance de la révolution française ; vous pouviez en consacrer à jamais les grands principes ; ils ont été anéantis sous l'empire illimité et par les ambitieuses conquêtes qui l'ont renversé. Il s'agit aujourd'hui de les proclamer franche ment, ces grands principes , et de les constituer avec une telle énergie , qu'ils puissent triompher toujours de vousmême et de vos successeurs.

La restauration momentanée des Bourbons a élevé comme un siècle entre votre empire et le pouvoir que l'armée et la nation rétablissent aujourd'hui dans vos mains; vous étiez devenu le conquérant de l'Europe, également effrayée de vos succès et de vos revers ; vous allez devenir le conservateur de la France limitée par la politique et par la nature.

En moins d'une année, la providence^ qui paraît être le principal ministre de la France , a donné deux grandes leçons aux rois : votre abdication de l'empire et votre retour sur le trône.

L'opinion , cette souveraine qu'on ne détrône jamais , et qui renverse à son gré tous les trônes et détruit toutes les dominations après les avoir jugées , l'opinion d'un peuple libre quoique léger, et éclairé sur ses droits quoique inattentif, avait abandonné V. M. il y a un an , comme elle vient d'abandonner il n'y a qu'un jour les Bourbons.

Faites donc, Sire, que cette grande expérience politique soit une fois utile , et que votre nom porté à l'extrémité du monde par la renommée des batailles , ne retentisse plus en Europe que comme le nom d'un législateur politique qui a donné aux lois la force des armes, el à la raison publique la puissance du trône. Faites que la uatiou consti-

tue librement ses droits dans tonte leur énerg-ie et leur intégrité. C'est là la véritable immortalité d'un grand homme.

Une autre pièce , dont nous trouvons également la minute dans les papiers de Barôre , complétera l'opinion des lecteurs sur les dispositions politiques qui l'animaient alors :

La nation française a échappé au terrible despotisme de la liberté, sous lequel elle a été forcée d'exister depuis 1789 jusqu'en 1800.

Elle a échappé au brillant despotisme de la gloire, sous lequel elle a vécu depuis 1800 jusqu'au 30 mars 1814.

Elle vient d'échapper au rouiinier despotisme de l'hérédité, sous lequel elle a gémi depuis le 4 mai 1814, jusqu'au 20 mars 1815.

Il s'agit maintenant d'échapper au despotisme constitutionnel ou plutôt conslitué , de tous le plus dangereux ; car si une constitution nationale ne consacre pas franchement les droits du peuple , ne garantit point toutes ses libertés par une sage et forte organisation , et par la séparation des différents pouvoirs, nous n'avons plus qu'un despotisme habilement figuré sous des formes légales, et d'autant plus funeste , qu'il se perpétuera sous couleur de la volonté

yénérale.

^ Si la nation française ne veut avoir dans ce moment de crise et de guerre imminente qu'une constitution nominale el provisoire , c'est à -dire ia continuation du despotisme impérial avec des fers mieux rivés, elle peut se contenter des articles additionnels aux constitutions de l'empire. Mais si elle veut éviter de nouvelles convulsions , de oouv^aux efforts, de nouveaux dangers, de nouveaux sacrilices pour assurer sa liberté politique et civile , il faut avoir le courage de demander aux délégués de la naiion une constitution définitive et complète, qui soit composée des leçons de l'expérience et des meilleures dispositions

l64 INOTICK HISTOKIQUE

exlrailrs des constitutions déjù acceptées par le peuple français, appropriées aux lumières et aux vœux de l'époque présente , et sanctionnées par l'expérience de 25 années.

Le plus grand obstacle à une bonne constitution a toujours élédans Texislence, les préjugés, les habitudes et le pouvoir d'un gouvernement précédent et de ceux qui en vivent. Nous l'avons éprouvé sous les Bourbons , élevés dans un autre régime ; nous ne devions pas l'éprouver sous Napoléon , né de la révolution même. Quoi qu'il en soit , une constitution n'est jamais une concession du trône, mais une conquête faite par la nation sur elle-même. Dans les siècles gros de barbarie et de despotisme, les gouvernements sont desplaces fortes qu'il faut emporter, ou masquer, ou faire capituler, pour jouir d'une constitution véritablement libre ; mais dans les temps pleins d'instruction et de liberté, il faut les conquérir par la raison , par les lumières , par l'opinion et par la nécessité , qui est aussi une puissance ; afin de proclamer les déclarations des droits nationaux , assurer les droits civils et l'empire des lois.

Barère persista dans la ligne tracée par les écrits que nous venons de citer. Devenu membre de la Chambre des Représentants, il ne cessa de presser la rédaction d'une loi constitutionnelle calquée sur celle de 1791 , et soumise à l'acceptation du peuple. Il travailla même à en préparer les éléments. Lorsque fut publié le malencontreux acte additiomiel ^ qui satisfaisait si peu l'attente du pays , et semblait fermer la porte aux progrès, Barère crut devoir refuser d'y apposer sa signature. Cependant son opposition , toute de principe, ueut point un caractère tracassier.

Si Napoléon , dit-il , après le désastre inoui de Waterloo,

SUR BARÈRE. l65

avait eu confiance dans les représentants et s'était offert devant eux , comme le consul Varron, ne désespérant point du salut de la patrie , ils lui auraient accordé des soldats, des impôts, et sa funeste abdication n'eût pas eu lieu. Quel malheur que la France ait séparé , forcément ou volontairement, sa destinée de celle de Napoléon ! Ah ! si la liberté révolutionnaire avait pu compter sur son épée , c'était l'arme la plus sûre pour triompher de l'Europe. Il est constant que la France , que quelques orateurs politiques voulurent sauver sans Napoléon , eût été sauvée par sa présence à la tète de la France au désespoir.

Les événements militaires devinrent si pressants, dit-il ailleurs, que la chambre des représentants fut surprise au milieu de son travail conslitulionnel ; mais elle ne voulut point se séparer sans avoir légué aux générations futures une déclaration solennelle de principes et de droits politiques. C'est ce qu'elle lit le 7 juillet 1815 , dans la séance du soir, la veille du jour où ses pouvoirs allaient expirer sous les coups d'une force majeure. Déjà, plusieurs jours auparavant , Garât avait présenté un bill de droils très court et incomplet , que Barère et Poulain Grand-Pré soutinrent pourtant énergiquement , comme devant consacrer la fuite des Bourbons ; de même que le bill des droits de 1688 en Angleterre avait consacré l'expulsion des Sluarls. Ce projet de Garât , amendé par ses deux collègues , était une sorte de drapeau de la liberté , échappé au naufrage universel. Mais comme il existait un comité de constitution, chargé de faire un acte constitutionnel complet, qui devait être imposé au monarque , quel qu'il fût , présenté par les alliés , il fallut en accélérer et en résumer les travaux dans une simple déclaration de principes. Barère en proposa d'abord une, le 5 juillet, appuyée par M. Dupont de l'Eure, qui donna aussi lecture d'un autre projet rédigé par un externe , M. Jullien de Paris. La chambre renvoya à une commission de cinq membres ces deux projets, que l'on fondit en un seul. Tel fut le testament politique de cette assemblée , qui n'eut qu'un mois d'existence, mais d'une existence pleine d'énergie; rassemblée la plus patriotique el la plus nationale , après la

r66 NOTICE HISTORIQUE

Conslituaiile et la Convention. ElU; prévoyait trop bien les cinclles réaclions auxquelles allaient se livrer l'émigration et le royalisme . pour ne pas leur créer des obstacles ; et elle eut la générosité de se jeter entre eux et la France accablée par une seconde invasion. La presque unanimité de la chambre , fidèle et courageuse représentation du peuple français , était autorisée par son origine dans les assemblées primaires , et par la force des événements, à délibérer une constitution pour remplacer la charte octroyée, et à l'imposer à cette soi-disant royauté légitime qui marchait avec des hordes étrangères sur les cadavres français. Elle ne fut effrayée ni par l'artillerie prussienne , braquée sur le pont , vis-à-vis la salle des séances, ni par la prétendue toute-puissance de Wellington, accourant de Cambrai à Versailles , consignant son mannequin royal à Louvres et ensuite à Saint-Denis , pour le glisser pendant la nuit aux Tuileries. Elle voulut du moins déposer ses principes de liberté et de nationalité dans la célèbre déclaration du 7 juillet 1815. C'est là que sont écrites, pour un avenir fort et libre , les conditions irrécusables du gouvernement représentatif, pour lequel les Français ont combattu depuis le 14 juillet 1789 (1).

Barère prit la parole dans la chambre des représentants avec une mesure qui se fît remarquer autant que l'élégante facilité de son langage. J'ai vu quelques uns de ses auditeurs , qui s'étaient attendus à des modèles d'éloquence démagogique ; ils ne pouvaient revenir de leur étonnement.

Sa conduite pleine de modération semblait devoir le préserver de nouvelles persécutions ; mais en 1 8 1 5 , comme dans toute réaction , le châtiment de certains actes fut un prétexte pour

(1) Manuscrits.

frapper certains hommes. Parmi les prescripteurs de cette époque figuraient des prescripteurs de 1795.

Barère , inscrit sur la liste exceptionnelle du 24 juillet , demeura caché dans Paris jusqu'à la loi d'amnistie du 12 janvier suivant, qui le bannit de France comme votant. Il se réfugia ensuite à Bruxelles , centre d'une colonie de proscrits français et surtout d'anciens conventionnels. Quelques uns d'entre eux avaient illustré la patrie par leur science , leur talent et leur courage ; d'autres y avaient occupé les fonctions politiques les plus éminentes , et la plupart en étaient sortis pauvres; plusieurs même manquaient du nécessaire , sans qu'on en puisse citer un seul qui ait compromis la dignité du malheur. A peine des collègues plus fortunés réussissaient-ils à pénétrer le secret de leur position et à leur faire accepter de légers secours. Voici à cette occasion une anecdote touchante que nous recueillons dans les notes de Barère.

« Mons et Bruxelles furent, avec Liège, les villes où il y eut le plus de réfugiés français. Parmi les ex-conventionnels , plusieurs se trouvaient dans un état voisin de l'indigence. Ceux qui étaient riches formèrent une association pour leur venir en aide. M. Ramel de Nogaret fut nommé percepteur et distributeur des fonds de la souscription, et il se livra à cette mission d'humanité avec un zèle et une délicatesse extrêmes. Un ancien con-

l68 NOTICE HISTORIQUE

ventionnel , nommé Savornin, n'avait pas voulu faire connaître sa détresse; il vivait obscurément dans la basse ville , n'ayant pour toute ressource que les restes de quelques minces économies ; il tomba malade , et ses besoins ayant augmenté , une femme belge , chez laquelle il était logé , le servit de ses soins et aussi de son modique avoir. M. Ramel , ayant appris le mauvais état de santé de M. Savornin , découvrit sa demeure et déposa dans sa chambre les secours de l'association. Le pauvre vieillard ne manqua plus de rien. Mais s' étant informé comment il avait pu exister si long-temps , dénué de toute ressource , M. Ramel sut que sa généreuse hôtesse avait elle-même engagé ses effets et ses meubles au Mont-de- Piété, pour subvenir aux besoins du malade. Il s'empressa d'aller dégager ces effets et ne cessa de veiller sur le sort de son ancien et respectable collègue. Mais la maladie et les chagrins de l'exil avaient déjà fait trop de ravages; Savornin mourut : l'association paya ses dettes et fît la dépense des honneurs funèbres.

» Plusieurs autres conventionnels recevaient de M. Ramel, et ensuite de M. Oudot, qui lui succéda dans son honorable fonction , une somme fixe par mois. Ces réfugiés nécessiteux formaient la majorité parmi ces proscrits dont l'énergie et le dévouement avaient sauvé la France et la liberté. Pendimt ce temps, Louis XVIII, le roi des émigrés, prodiguait à Paris un milliard prélevé sur la

France pour récompenser ceux qui l'avaient trahie et combattue. »

Barère n'en était pas réduit à vivre d'une charité honorable pour ses auteurs , et glorieuse pour ceux qui en étaient les objets ; mais ce n'est qu'aux dépens de son modique patrimoine, déjà bien réduit, et en y joignant le fruit de quelques travaux littéraires, qu'il parvenait à se suffire à lui-même. Il avait repris ses études et ses habitudes favorites, et supportait avec résignation la peine la plus cruelle qui puisse être infligée à un patriote. Les réflexions suivantes, que nous lisons , avec beaucoup d'autres, dans ses papiers intimes, attestent la situation de son âme.

Il y a dans la vie du proscrit une énergie constante, dont les tyrans ne se doutent pas , énergie morale qui fait que le courage du proscrit est plus grand que son malheur.

Il y a aussi, dans le cours des persécutions qu'il éprouve, des moments sublimes , où, par un effort désespéré du moral sur le physique , il se met au-dessus des violences et des raffinements de la tyrannie.

Le proscrit a son refuge dans la providence, protectrice suprême des infortunés qu'on opprime. Il n'appartient qu'à lui de jeter un regard inspiré vers le ciel.

Le proscrit, au milieu de ses douleurs, a des consolations inconnues à ses persécuteurs: ce sont ces élans incompréhensibles de l'âme , qui peuvent , pendant quelques instants, la dégager des étreintes matérielles et des souffrances du corps

Quand j'étais proscrit , je m'agenouillais sur une pierre dans ma prison , à l'île d'Oléron et à Saintes , el jamais Dieu n'a tant exaucé mes vœux et accepté mes prières. Tous les partis furibonds de la politique , toutes les passions viles et

lyo NOTICE HISTORIQUE

homicides étaient acharnées contre moi , solitaire, désarmé et prisonnier. Dieu seul pouvait me protéger.

J'avais souvent dans la pensée ces mots si rassurants de Caton; que la lutte d'un homme vertueux aux prises avec l'infortune est un spectacle digne de fixer les regards delà divinilé. — Celle confiance de Caton était passée dans mon âme oppressée par Tadversilé , et la consolait. C'est l'espérance du chrétien et la croyance de l'homme de bien qui a pour lui le témoignage d'une irréprochable cons • cience.

Nous avons choisi à dessein ces citations parce qu elles nous amènent à parler des opinions religieuses de Barère.

L'homme essentiellement mobile et impressionnable que nous avons peint , qui subissait avec tant de facilité les influences du moment et de l'entourage, n'a succombé, dans aucun temps de sa vie, aux exemples donnés par l'irréligion audacieuse ou railleuse. Nous ne connaissons pas de sa plume ou de sa bouche un seul mot qui soit en contradiction avec les sentiments religieux dont nous avons toutà-l'heure cité l'expression. C'est dire que ces sentiments avaient chez lui de profondes racines. Quoique voltairien par ses études et par la nature de son esprit , Barère était trop démocrate par le cœur pour ne pas se montrer juste envers le christianisme. Aussi trouvons-nous parmi ses manuscrits, un ouvrage projeté sous ce titre : Du chii s liants ine et de son influence, où il célèbre les bienfaits du législafeur de la démocratie ; tel est le nom qu'il donne à Jésus. Chose singulière ! Grégoire eut la

même pensée toute sa vie ; toute sa vie il a rassemblé les matériaux d'un livre immense sur 1'//^flueuce du christianisme ^ considérée sous tous ses points de vue et dans tous ses résultats.

La solitude et la douleur font penser à Dieu. C'est surtout à l'époque de ses malheurs que les idées de Barère se dirigèrent vers la religion. Il commença pendant sa première proscription , et continua pendant la seconde un recueil dont chaque feuillet porte en épigraphe quelque phrase des psaumes, suivie d'un court développement qui en est l'application à la situation de l'auteur. Ce recueil a pour titre : Les paroles du psalmiste, ou consolations religieuses sur ma proscription , mes prisons ^ mon exil et mon retour en France dans ma vieillesse.

Quoique vivant loin de sa patrie , le vieux républicain ne se refroidissait point pour elle : ses yeux, sans cesse tournés vers la France , suivaient toutes les phases d'une lutte, dont il avait contribué à donner le premier élan, et dont il ne prévoyait pas sansdoute le terme prochain; et la plume toujours à la main, il remplissait de ses impressions les feuilles de ses agendas. Il y a quelque chose de l'anxiété paternelle dans les accès de découragement ou d'espoir qui s'y peignent alternativement, tandis qu'il voit la liberté ouvertement traquée ou minée perfidement , se défendre , ici par des voix éloquentes à la tribune , là par d'obscurs conspirateurs résignés au martyre. Placé comme dans un phare loin-

172 NOTICE ITISTORIQUE

tain , il sii^nale les dangers de la navigation politique.

Tantôt, en avril i8a3, le procès de tendance fait au Courrier Français et au Pilote lui révèle un essai de rétablissement des anciens parlements. « Ce n'est pas un arrêt dans le sens ordinaire de ce mot que nous venons vous demander, avait dit le ministère public à la Cour royale, c'est une grande mesure de sûreté publique , c'est un acte de haute police , un acte de la nature de ceux qui émanaient des anciens parlements, qu'aujourd'hui vous êtes appelés à remplacer ( 1 ). »

Tantôt , en 182^ , la septennalité delà chambre élective lui semble l'avènement d'une féodalité nouvelle. « Dès qu'un homme sera revêtu du titre de député pour sept années, il deviendra l'objet de toutes les ambitions et de toutes les servilités privées ; la clientèle s'étendra, le patronage sera établi ; de petites places obtenues donneront la renommée d'un grand pouvoir : dès que le député se sera familiarisé avec la tactique des bureaux, il deviendra une puissance qui grandira par des destitutions et des avancements ; et les autorités des provinces auront à compter avec lui. La septennalité affermira la domination des intrigants; ils seront réélus , deviendront inamovibles ; ils disposeront de tous les emplois grands et petits. Ainsi s'établira cette féodalité législative, non

(1) Discours de M. Quéquet, avocat-général

SUR BARÈRE. ^ ]'j3

moins funeste que la féodalité nobiliaire des anciens temps. 0

Une autre fois, il accuse le dégrèvement de l'impôt territorial d'avoir un double but : celui de favoriser la grande propriété, et celui de diminuer le nombre des petits censitaires électeurs.

Une autre fois encore, il dévoile la tactique des journaux ministériels , tactique que l'on n'a point mise en oubli. Quelques uns d'entre eux, voués au rôle d'éclaireurs , essaient de préparer les esprits aux violations de principes , aux actes arbitraires que Ton médite ; les autres sont ih pour les désavouer au besoin , si l'opinion publique se révolte d'une façon trop menaçante.

Les mêmes alternatives d'espoir et de découragement accompagnaient la rédaction de ses Mémoires , qui l'occupaient alors beaucoup. « Vingt fois , dit-il , pendant mon exil , la plume m'est tombée des mains en pensantà mes contemporains, à leur ingratitude naturelle , à leur oubli constant. Aussi j'ai souvent interrompu la rédaction de mes mémoires, n'ayant de cette génération réactionnaire, servile et vénale, ni estime , ni crainte, ni espérance, ni souci. Je ne reprenais mon travail qu'en reportant ma pensée sur la jeunesse , espérance de la patrie , et sur le peuple , c'est-à-dire sur les classes inférieures , amies sincères et désintéressées des libertés publiques. »

Les occupations purement littéraires étaient, comme elles l'avaient toujours été, sa consolation

dans les journées d'abattement ; c'est à ces journées sans doute que sont dus , en même temps qu'à la nécessité imposée par son état de fortune ., la publication des œuvres poétiques du Camoens et de nombreux travaux demeurés pour la plupart inédits.

La nouvelle de la révolution de i83o vint le surprendre au milieu de cette paisible existence. Vers le mois d'octobre 1829, il écrivait sur son agenda : « On dirait que le gouvernement de Charles X veut jouer son va tout , tant il persévère dans son système de gouverner par ordonnances. Tous ces préparatifs de l'ancien régime échoueront contre le rempart de la volonté nationale. «Dix mois plus tard, il s'écriait : « Honneur et gloire aux hommes de Paris ! Les journées héroïques des 27 , 28 et 29 juillet ont reconquis les libertés publiques et individuelles. Trois journées de colère et de courage ont suffi pour déstuardiser la France. ^^

Après la joie du patriote, une de ses premières pensées fut celle qu'il lui serait permis de revoir son pays natal.

« Mon cher frère , mon meilleur ami , écrit-il à Jean-Pierre Barère, à Tarbes , enfin il a lui, ce jour de liberté. Je pourrai donc te revoir, embrasser toi et ma famille , coucher sous le toit paternel et visiter encore ces belles Pyrénées , dont je n'aurais jamais dû sortir pour être heureux et tranquille !

» Une seule chose m'occupe el m'afflige au milieu de la joie que me cause cette héroïque insurrection faite par les habitants de Paris , dont j'étais loin d'espérer tant de prodiges : c'est ton silence , quand ces événements glorieux remplissent tous les cœurs d'espérance et de bonheur. Comment n'as-tu pas songé à m'écrire ce qui se passait à Tarbes ?

» Vous savez la révolution de Paris depuis le 4 ou le 5 de ce mois, et nous sommes au 20 août, sans que j'aie reçu une seule ligne de toi. Seraistu malade ? aurais-tu éprouvé quelque mal de tout ce qui vient d'arriver d'inespéré et de merveilleux pour la France ? Je ne sais que penser et que craindre »

Le silence de Jean-Pierre ne s'expliquera que trop tôt.

Un des premiers mouvements de Barère fut aussi de se reporter vers la cause de ces événements auxquels il allait devoir la cessation de son exil , et de chercher à la consacrer par un témoignage de la reconnaissance publique. Voici ce qu'il écrivait de Bruxelles à M. Dupont de l'Eure, après s'être félicité de voir la justice confiée à d'aussi loyales mains :

« Je dois encore déposer dans votre esprit l'idée de faire élever, par le gouvernement nouveau , un monument à la liberté de la presse : — La presse périodique a si bien mérité dans ces derniers temps la reconnaissance de la France et celle du genre

humain ! — Ce serait de décerner, sur une des places piibli([ues de Paris , une statue en bronze à cet induslriol de Mayonce , invonleur de Timprimerie sous le plus cruel de nos tyrans, Louis XI. Parce monument vous donnez de la dignité aux classes industrielles et ouvrières ; vous honorez le génie et les inventions mémorables ; vous apprenez par les yeux , au peuple , que la liberté de la pensée , de la parole , de l'écriture et de l'imprimerie, est la plus essentielle à maintenir et à défendre. Ces formes monumentales de la reconnaissance publicpie étaient fort pratiquées parles peuples anciens, qui les appelaient : la législation des sens. »

Dès son retour à Paris , Barère entretint M. David de cette même pensée , qui fut plus tard réalisée à la fois par les deux villes auxquelles se rattachent la naissance et la gloire de Guttemberg.

Nous avons entendu tout-à-l'heure la joyeuse exclamation du vieux patriote en apprenant l'œuvre de juillet ; mais il n'avait point encore quitté son lieu d'exil que déjà les nouvelles de Paris faisaient naître l'inquiétude dans son âme :

« [Août i83o.) La Chambre des députés se montre au-dessous des circonstances ; elle s'accroche au pouvoir législatif , sans répondre aux besoins nouveaux. Elle se propose de maintenir l'œuvre antinationale de Louis XVÏIl , son usurpation constitutionnelle sur la souveraineté du peuple. Les jeunes citoyens de Paris , plus éclairés, plus dignes de leur siècle , se sont rassemblés autour de la salle

des députés pour demander une constitution nouvelle, d'origine nationale. M. Lafayette leur a promis satisfaction pour les calmer ; mais les savetiers politiques sont en majorité ; ils vont raccommoder

la vieillerie de 181 4 L'insistance

des jeunes Parisiens a produit quelques modifications dans la charte ; on a reconnu la souveraineté du peuple. Les députés ont agi comme des pompiers dans un incendie; ils ont fait la part

du feu Les braves et

les bons citoyens font les révolutions ; les lâches et les intrigants viennent ensuite pour en recueillir les bénéflces. Il y a quinze jours, ces hommes qui demandent des places étaient dans leurs lits ou dans leurs caves.

[Septembre.) La nomination d'un Talleyrand à l'ambassade de Londres a indigné les cœurs patriotes. Comme si depuis un mois la France était déjà lasse de n'être pas trahie, on envoie vers l'acheteur politique des peuples le marchand diplomate qui n'a cessé de les vendre Le gouvernement et les chambres sont tout-à-fait retournés à l'aristocratie ; ils ont peur de la liberté , ils détestent l'égalité ; ils se souviennent à peine du peuple qui les a sauvés. Le train du gouvernement girondin a repris ses ornières. La nation ignore où elle va. »

Barère quitta Bruxelles vers la fin de septembre pour venir à Paris , où son imagination , aussi facile à s'exalter qu'au temps de la jeunesse , croyait en- I. la

l-^S NOTICE HISTORIQUE

core saluer cotte liberté rêvée depuis quarante ans. Mais sa vie, comme tant d'autres vies conlempovaines . devait être une série de désenchantements. Voici l'un des premiers (émoignages de cette nouvdl-e douleur :

DU CflARLATANISME POLITIQUE-

Le charïataTiisîne procéda lu médecine, corome le despotisme précède to^ijours la lilyerté. Le charlatanisme gfoiivei'neraental précède les bienfaits réels de l'émancipation des peuples.

Charles X commença son règne par ces mots : Ihts de censure, plus de hallebarde s; de Tnème qn'à son retotiT à Paris, en avril 181-i , il s'était écrié : Plus de oon.-criplion , plus de droits réunis. Ce charlatanisme a bientôt été dévoilé. Charles X n'a voulu régner que par les ciseaux de la censure et les sabres de sa garde: et le peuple a brisé le trône et ses appuis , et la monarchie restatHve est tomhée.

Louis-Philippe déclarai ati peuple, dont il est lélu , q«c la charte sera ilcsormais une vérilè, que le trône sera entouré d'institutions réimblicaines. On viole la cliarte, c'est la vélîté : on persécute les journaux , on emprisonne , on condamne, on tue les républicains.

Mais pendant que la charte disparaît aux yeux des citoyens , la vérité et la liberté grandissent et les républicains se multiplient.

Qni sait si , un beau jour, la lïbeilé , comme Minerve qui sortit tout armée du cerveau de Jupiter, ne sortira pas aussi des cerveaux français? car le peuple est un Dieu puissant , et la liberté , c'est la sagesse des peuples.

Depuis ce moment les notes critiques se multiplient sous la 'plt^ime de Barère. Nous en prenons quelques unes à peti près au hasard dans un immense diaos, pour indiquei* sommairement ses

SUR BARÊRE. I79

opinions sur les choses et sur les hommes. On verra à quel parti il attribue la plupart des malheurs de la France.

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