‹ Notice historique sur la Guyane françaiseChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Expédition du Kourou. — Fautes et né{j;ligences de ceux qui la dirigèrent. — Dé&astres qui en furent la suite.

Nous arrivons mainteuant à la tentative la

plus importante qui ait jamais été faite pour mettre en valeur la Guyane ^ tentative qui n'a eu malheureusement d'autre résultat que de dis» créditer complètement; ce pays. Le précis historique sur cette expédition, publié récemment par le ministère de la marine, et dont nous allons donner l'analyse, prouvera, nous l'espéroos, même aux gens les plus prévenus « que les &utes incroyables qui furent commises à cette occasion furent la seule cause des désastres qui la terminèrent, et qu'il serait d'une grande injustice d'en tirer un argument contre la possibilité de coloniser la Guyane.

Le désir de remplacer le Canada qui venait d'être cédé à l'Angleterre, et d établir sur le continent de l'Amérique une population blanche

assez nombreuse poiir venir en aide à celle des

A.utiiles, dans le cas où elle serait attaquée, furent les véritables motifs qui engagèrent, en 1763, le gouvernement français à entreprendre de coloniser la Guyane sur une grande échelle. H repoussa même systématiquement toute vue de commerce et d'économie. Établir à la Guyane une population nombreuse qui se suffirait à ellemême, et qui subsisterait sur les produits du sol y voilà quel était son seul but. Gela n'était pas le moyen d'y attirer des capitaux , nî même des hommes industrieux; mais cependant ce but aurait pu être rempli, si l'on s'y était pris d*une manière plus sensée.

Le commerce, appelé à proposer des plans, ne prit pas les choses sous le même point de vue, et tous ceux qu'il indiquait tendaient au contraire à augmenter la production des denrées coloniales, en introduisant îe plus tôt possible un grand nombre d'esclaves noirs. Le sieur Nau, de la Rochelle, qui présenta le premier un mémoire sur ce sujet, fit observer avec assez de raison qu'il n'était pas possible de supposer que des gens aisés consentissent à s'expatiier p()^ir aller, sous un climat brûlant, cultiver la terre de leurs mains, et qu'on ne formerait qu'une colonie de gens sans aveu et sans t essources liont on ne pouvait rien attendre de bon. Il proposa donc d'y nitroduire, aux frais tlu gouvernement,

dix mille noirs, donl les oolons lui rembourseraient successivement le prix dans Tespace de sept ans.

Les mémoires qui furent adressés par la colonie contenaient à peu près les mêmes dennandes, et furent fortement appuyés par M. d*Orvillers, fils du gouverneur de ce nom, qu'un séjour de quarante-sept années à la Guyane avait mis à même de bien apprécier celte colonie. On peiil donc regarder cette opinion comme Texpressiou de celle qui régnait généralement à cette époque, où Ton croyait que le travail des noirs était le seul profitable, et même ie seul possible sous cette latitude; cette opinion , du reste, était nouvelle, car nous avons vu que la Guyane avait été, dans l'origine, colonisée exclusivement par les blancs. Il serait facile de démontrer quHl en avait été de même de presque toutes les colonies des Antilles, où des engagés blancs, connus sous le nom de trente^ix mois, et que l'on traitait cependant avec aussi peu de ménagements que des esclaves, avaient fait les premiers défricbements. Le baron de Bessner fut le seul qui pr^ senta un plan d'un autre genre, qui n'est pas sans quelques points de ressemblance avec celui que Locke avait proposé cinquante années awiparavant pour la Caroline. Mais il ne fut point adopté^ et ne pouvait point Tétr^. Le système l'éodal très- rigoureux qu'il voulait intro<luire en

Amérique n'aurait eu d'autre résultat que de

remplacer Tesclavage des nègres par celui des blancs.

La seule partie du plan de M. d'Orvillers qui

fut adoptée, fut le choix des bords de !a rivière du Kourou pour l'établissement de la nouvelle colonie. Il avait représenté « que la rivière de Kourou n'était barrée par aucun saut ou cascade, et avait un cours navigable , par barque ou pirogue, d'environ quarante-cinq lieues, et que les terrains des deux rives y étaieut trèsbons , et propres à établir de belles et nombreuses sucreries. » Nous avons déjà vu plus haut que c'était l'emplacement que les jésuites avaient choisi pour y établir leur première mission , ce qu'ils faisaient ordinairement avec beaucoup de tact et d'habileté.

La direction de la nouvelle colonie fut confiée au chevalier Turgot, qui avait su capter la bienveillance du duc de Choiseul, alors ministre de . la marine et des colonies, tant en flattant ses vues politiques qu'en lui faisant entrevoir la/ perspective d'une Immense fortune pour sa lamille. Le ministre se fit, en effet, concéder en commun avec le duc de Praslin le vaste terri* toire qui s'étend entre le Kourou et le Maroni^ c'est-4-dire presque toute la partie de la Guyane qui sépare Gayenne des établissements hollandais. Ces terres leur furent accordées en toute

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propriété, seigneurie et justice, tant pour eux que pour leurs descendants ^ avec rantorisatîon dénommer les commandants, les officiers municipaux et de justice. On leur acçorda également la permission de donner leurs noms et ceux de leur famille aux lieux principaux, ce qui constituait en leur faveur une espèce de vice->royauté héréditaire.

Comme on le conçoit facilement, les principaux . fonctionnaires s'empressèrent d'imiter l'exemple de leur chef, et de s'assurer, n'importe comment, les moyens de faire une fortune rapide sans quitter la France, s'il était possible. D'ailleurs , lors même que le chevalier Turgot aurait eu l'intention sincère de remplir son devoir, il était complètement impropre aux fonctions qu'on lui avait confiées. Il était tout à fait dépourvu d'esprit de suite et de connaissances administratives , se perdant sans cesse dans des détails oiseux , et uicapable d'embrasser dans son ensemble un plan un peu compliqué.

M. de Ghanvalon, nommé intendant général de la colonie, eût été peut-être plus propre à la faire réussir; mais on l'accusa d'avoir montré moins de probité que d'activité et de jugement. Comme il connaissait TAmérique, il comprit qu'il importait avant tout de préparer des abris et des moyens de subsistance, et résolut d'envoyer à

cet effet à Cayenne M. de Fréfoiilaiiie. il avait combiné le départ de cet officier de manière k ce qu'il arrivât à la Guyaue à la fin de la saison des pluies; mais celui-ci trouva tant de négligence <lans les employés du ministère de la marine, et tant de mauvaise volonté cians ceux de Rochefort, qui! ne put arriver que le i4 juillet à Cayenne, où ie gouverueur, M. de Bebague, et les anciens colons qui ne voyaient qu'avec jalousie les projets de la métropole, lui suscitèrent de nouvelles difficultés, et refusèrent de l'aider dans ses préparatifs. Les jésuites de la mission de Kourou, dont la société venait d'être abolie, et qui espéraient par là se ménager un appui, consentirent d'abord à lui fournir des noirs pour la construction du camp; mais ils les rappelèrent avant que les travaux ne fussent terminés, et les habitants auxquels il s'adressa pour en avoir d'autres les lui refusèrent, sous prétexte que sou autorité n'avait pas été recouune par le gouverneur. De sorte que , quand M. de Chanvalôn arriva avec les premiers colons, rétablissement était à peine ébauché.

Les choses n'allaient pas beaucoup mieux en France, où MM. iurgot et de Cliauvalou se consumaient dans une activité stérile sans rien avancer. Ce fut en vain que, pour attirer des Allemands et d'autres étrangers, le gouvernement accorda la liberté de conscience, et renonça au

droit d'aubaine. Une tentative faite auprès du grand maître de Malte pour qu'il favorisât la

coiouisation ne fut pas plus heureuse; on refusa même à M. de Chanvalon d'y déporter les déserteurs qui avaient été condamnés aux galères pai' les conseils de guerre.

Les préparatifs de départ avaient eu lieu avec tant de lenteur, que M. de Chanvalon, qui aurait du quitter la France vers le i^*^ juillet avec les émigrants qu'il conduisait , ne put mettre à la voile que le i4 novembre. Le convoi qu'il dirigeait était composé de onze bâtiments qui portaient mille quatre cent vingt-neuf passagers, et tous les objets nécessaires à leur établissement. Ifs avaient été précédés par cinq cent vingt-trois antres qui étaient partis soit avec M. de Préfontaine 9 soit quelque temps après lui.

L'expédition arriva d'abord à Cayenne ; le gouvernenr refusa à M. de Chanvalon, non-seulement toute espèce d'honneur, mais même tous les moyens de se rendre au Kourou , dont il lut peignit la position comme désastreuse. Ce fut alors que l'intendant donna pour la première , et peut-être pour la seule lois, une preuve d'énergie, li laissa les é migrants à Cayenne, et s'embarqua sur une frêle chaloupe pour aller examiner par lui-même l'état des choses.

M* de Préfontaiue avait fait défricher sur les bords du Kourou un espace de quatre cents

toises de long sur envirou deux cents de profondeur; on y avait élevé quatre rangées de carbetSy espèce de maisons ou plutôt de cabanes à un seul étage, construites avec des Ironcs d'arbres fichés en terre, et recouvertes de feuilles. Dix nouvelles rangées de carbets, un magasin , un hôpital et une boulangerie y furent ajoutés par la suite. Outre les cinq cent trentetrois passagers dont nous avons parlé, trois cents autres venaient d^arriver à bord de la frégate /a Fortune, qui les avait transportés directement au Rourou. L'intendant voyant que, par suite du manque d'embarcations, il faudrait au moins trois mois pour transporter au Kourou ceux des émigrants qui avaient débarqué à Cayenne , espérait que, pendant ce temps, ceux qui s'y trouvaient déjà pourraient compléter le nombre de carbets nécessaires aux nouveaux arrivants. Mais les premiers colons se refusèrent complètement à ce travail. Quoiqu'ils fussent hors d'état de faire la moindre avance, et n'eussent pas même pu payer leur passage, ils prétendaient que l'on devait leur fournir les moyens de s'enrichir immédiatement et sans travail.

£n arrivant à Gayenne, l'intendant, qui ne savait déjà que faire des colons qui s'y trouvaient, apprit qu il allait arriver de France une nouvelle expédition. N'ayant pas le temps de faire faire de nouveaux défrichei^ents, il tma*

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gili.i de les placer sur trois îlots (jiii se trouvent à rembouchure du Kourou, et que l'on désignait sous le nom étilois du Diable ^ nom que, probablement pour ne pas les effrayer, il changea en celui dilots du Salut. La frégate la Ferme y dé^ barqua, le 19 mars 1764, quatre cent treize passagers qui y furent immédiatement établis. Mais l'intendant fut saisi d'un juste effroi en apprenant de M. d'Ambliinont, son commandant, que deux mille nouveaux émigrants allaient bientôt arriver de France. En effet , peu de jours après , un nouveau convoi en amena mille deux cent seize, pour lesquels il n'y avait rien de préparé , pas même des tentes, et qui àvaiènt été tellement entassés dans les bâtiments de transport, que des maiftdies contagieuses s'étaient déjà déclarées parmi eux pendant la traversée. Les commandants, qui avaient hâte de partir pour soustraire leurs équipages à la contagion , insistèrent pour débarquer leurs passagers. 11 fallut donc entasser deux mille trois cents personnes sur des îlots qui étaient à peine convenables pour en recevoir quatre cents pendant quelques jours.

Trois cent quarante-huit colons furent encore débarqués en avril par le Centaine , et neuf cent soixante en mai par d autres bâtiments. A cette époque, la confusion devint telle au Rourou; que l ou ignore même le nombre de ceux qui y arrivèrent postérieurement. Mais, d'après ce que

dit M. de Chanvaloii dans sa défense , il en arriva plus de trois mille dans le courant de FanDée. La plupart étaient déjà malades en débarquant, et tous manquaient de vivres, d'outils et souveut même de vêtements. Us mouraient par centaines, sans que personne s'inquiétât de veiller à leur succession, ni même d'enregistrer leur décès. C'était à peine si Ton poiiyait fournir aux survivants la quantité de vivres strictement nécessaire. Cependant, le croirait-on, ce fut le moment que choisit M. de Chanvalon pour donner des fêtes et construire un théâtre, au lieu de s'occuper à établir les émigrants les plus indus^^ trieux qui auraient cultivé des vivres, et contribué à faire subsister la colonie. Cette insouciance, pour ne rien dire de plus, ne tarda pas à exciter quelques émeutes, dont on profita pour e&iler un certain nombre des plus mutins sur la rive droite du Konrou, qui était complètement déserte , et où ils devinrent prompteuient victimes de l'abandon et des intempéries du climat. C'étaient toujours autant de bouches de moins à nourrir, et Tintei^ant paraissait mettre autant d'empressement à se débarrasser des colons, que l'on en mettait à lui en envoyer. Il est juste cependant de dii*e que ces hommes étaient, pour là plupart, la lie de la société, et que leur esprit d'insubordination avait déjà éclaté avant même de quitter Ui France.

Enfin^ aa mois de septembre, on rassembla les

émigrants pour leur distribuer les concessions qui devaient leur être faites sur les deux rives du Kourou. C'était précisément l'époque de la saison des pluies, et leur clécouiagement était déjà si grand, qu'il y en eut bien peu qui essayèrent de mettre en valeur les terrains qui leur avaient été assignés. Ils ne chercbaieut que des prétextes pour venir au camp, et y séjourner le plus longtemps possible; et il fallut leur défendre de quitter leurs concessious. Il pa* rait cependant que quelques familles allemandes, qui avaient été envoyées par MM. d'Haugwitz et de Bessner, avaient commencé à prospérer.

Le bruit de ce qui se passait au Kourou ne tarda pas à se répandre en France; l'inimitié qui régnait, dès le commencement, entre M. de Chanvalon et le gouverneur de Cayenne, avait excité ce dernier à représenter la conduite de l'intendant sous le jour le plus défavorable, dans les dépêches qu il écrivait au ministre. Le chevalier Turgot, qui était toujours resté à Paris, re^t Tordre péremptoîre de se rendre sans délai dans son gouvernement. Déjà il s'était brouillé avec M. de Chanvalon avant le départ de celuici pour la Guyane, et son premier soin, en y arrivant , fut d'ordonner l'arrestation de i'inten» dant. Ce fut, du reste, le seul acte de son administration; car il ne parut jamais au Kourou, et

quitta Cayeime au bout de trois mois sans être sorti de cette ville, et sans s'être occupé d'autre chose que de réunir tous les griefs qui s'élevaient contre Tintendant. Cependant, quels que fussent les torts de celui-ci , il ne pouvait y avoir rien de plus absurde que d'enlever à la colonie sou chef sans aller aussitôt le remplacer ; c'était achever de la désorganiser. Âussi le chevalier de Balzac, qui y fut envoyé, en janvier ijGS, pour faire le recensement de la population, n'y trouva-t-il plus que neuf cent dix-huit survivants : tout le reste avait succombé; et cepeudaut M. Malouet en fait monter le nombre à quatorze mille (i). C'était, du reste, dans les derniers temps que la mortalité avait été la plus grande. Après l'arrestation de l'intendant, les subordonnés effrayés se dispersèrent. 11 n'y eut plus d'hôpital , plus de distributions de vivres ou de médicaments, et les colons furent entièrement livrés à euxmêmes. Aussi ceux qui avaient survécu avaientils pris le pays en horreur. Ils ne sollicitaient d'autre grâce que d'être ramenés en France, où ils firent de la Guyane un tableau si épouvantable, que personne n'osa élever la voix pour présenter de nouveaux plans de colonisation.

Quelques éuiigrants, qui consentirent à rester à

(i) Malouet, Mémoire sur l'adininistration des colonies, t. ], p. 6.

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la Guyane, furent établis à Sinnamari ; et au bout de quelques mois, il ne resta plus de trace d'une tentative qui avait coûté la vie à quatorze mille

Français y et 3o millions à TÉtat.

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