‹ Notice historique sur la Guyane françaiseChapitre 9 sur 32 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Fautes du chevalier de Lezj. — Voyage des PP. Grillet et Béchamel. — Espédîtion de M. Bucasse contre Surinam.

^ État de la Guyane au milieu du siècle dernier.

Malgré les nombreuses preuves d'incapacité

qu'avait données le chevalier de Lezy, on lui rendit le gouvernement de la Guyane. Il débuta par la promulgation d'un règlement d'administration qu il avait apporté de France, et qui supposait un état-major d'employés presqu'ausst nombreux que toute la population de la Guyane; au lieu de favoriser le commerce et Tagriculture, il les chargeait d'une foule de restrictions gênantes. Les juifs et les étrangers furent exclus de la colonie par des persécutions religieuses et par l'établissement du droit d'aubaine; aussi sa population ne fut-elle guère augmentée, pendant les premières années, que par quelques flibustiers qui vinrent s'y établir, après avoir fait naufrage sur la côte du Brésil,^

en revenant d'une expédition dans la mer du

Sud.

Deux missionnaires jésuites y les PP. Griliel et

Béchamel^ entreprirent, en 1674, d'explorer l'intérieur du pays. Ils quittèrent Cayenne ie janvier et remontèrent la rivière de Weia, ensuite celle des Nouragues, et débarquèrent dans un village habité par les Indiens du même nom. Ils s'enfoncèrent ensuite dans les montagnes, et arrivèrent à un endroit appelé Caraoribo, quils estimèrent être à quatre-vingts lieues de Cayenne.

Le fo mars, les missionnaires continuèrent leur route sur un cauotque leur fouruit Camiati, chefdecés Indiens; et au bout de quelques jours ils entrèrent dans la rivière de Tinaporibo. Nos deux voyageurs étaient les premiers Français qui eussent pénétré aussi avant dans Tintérieur. Quelques Anglais les avaient précédés; mais ils apprirent qu ils avaient été dévorés par les naturels du pays.

Le ] 8 avril, les missionnaires arrivèrent au dernier village des Nouragues, situé à environ quatre-vingts lieues de l'embouchure du fleuve. Us furent de nouveau obligés de voyager plusieurs jours à pietl dans les montagnes, et arrivèrent sur les bords de Tlnipi qui se jette dans TOyapoc après s'être réuni au Camopi. Après avoir remonté ce dernier pendant plusieurs jours , les voyageurs arrivèrent dans le pays des Indiens

Acoquasy dont ils furent très-biea aiocaeiUis et

cliez lesquels ils demeurèrent treize jours. Ils interrogèrent &ur le lac Pariaie et &ur le pays de Dorado un Indien qui leur assura avoir été trè»loin dans Tintérieur, aiai$ qui n'avait jamais entendu parler de rien de pareiL Les deux mte* sionnaires ne pénétrèrent pas ptos avant; ih étaient depuis longtemps malades de la lièvre, ainsi que la plupart des Indiens qu'Us avaient emmenés avec eux, et se décidèrent à revenir à Cayenne où ils furent de retour après einq mois d'absence.

Cette expédition est d'autant plus remarquable que jamais r depuis cette -époque, les Européens n'ont poussé leurs explorations aussi avant dans Tintérieur, £lle nous prouve que, dans les entreprises de ce genre, un l^mme hardi, persévérant et adroit, réussira toujours mieux, quelque faibles que soient les moyens dont il puisse disposer, que toutes les commissions scientifiques envoyées à grands frais par les gouyernements.

. En 1686, les Français tentèrent un nouveau

voyage jusqu'au Rio dos Tatrmres; mais ils se bornèrent à trafiquer avec les naturels e^ àécbanger des marchandises d'Europe, et particulière» meut des fusils, contre des esclaves et des denrées du pays. Les douze années de paix dont avait joui la Guyane lui avaient donné une

certaine prospérité» et le siège du gouvemement venait d'être transporté de Remire au fort Saint- Loais, quand, en 16881 M. Dticasse, qui méditait une attaque contre Surinam, vint y relâcher iivec sa flotte. Afin d augmenter ses forces , il engagea les habitants à se joindre à lui, et ceux* ci, qui se composaient en grande partie d'anciens iUbustiers, se bâtéreut de preudre part à une expédition qui leur promettait un riche butin. Cette entreprise ne réussit pas, parce que les Hollandais, que Ton espérait surprendre, furent prévenus à temps , et opposèrent aux Français line résistance à laquelle ils ne s'attendaient pas. jUn grand nombre de Cayennais furent faits prisonniers et transportés dans la suite aux ties françaises, ou ils finirent par se fixer. Cette affiùre 9 qui enleva à la Guyane ses colons les plus jeunes et les plus entreprenants, retarda de nouveau les progrès qu'elle xooimeuçait à faire.

En 1696, M. de <»ennesqui avait tenté de fon*der une colonie au détroit de Magellan, arriva avec son escadre à Cayenne, et sa relation- nous bit coonattre quel était alors Fétat de cette colonie :

•cL'ile de Gayenne, dit-il, est formée par deux bras de rivière, et peut avoir dix-huit lieues de cincuit; elle est haute siu* ie bord de la mer et si marécageuse dans son milieu, qu'on ne peut

aller par terre d'un bout à l'autre^ les marais

' soQt.oGuvaerts de mangles qui sont ai épais, et dont les racines s entrelacent si bien, qn'on peut dans omtaiiis endroits marcher dessus plus de quinze ou vingt lieues, sans mettre pied à terre. »

« La ville, qui est située à l'occident de Tile, est d'une figure hexagonale irrégulière; elle a près de soixante pièces de canon en batterie, et au bord de la mer, sur une hauteur, un fort qui commande de tous les cotés. Sa garnison est de deux cents hommes de troupes réglées, et il y a plus de quatre cents habitants qui demeurent dans rile ou aux environs, qui à la moindre alarme sont obligés de prendre les armes. JVL de FeroleSy qui en est gouverneur, est nn homme entendu et fort aimé des habitants. »

«L'air de Tîle était autrefois malsain, tantparce qu'il y pleut continuellement pendant neuf mois de Tannée que parce queson terrain était plein de bois et marécageux. Les maladies y étaient fréquentes, et les en&nts mouraient presqu^aussitôt qu'ils voyaient le jour; mais, depuis que nie se défriche, ou commence à s'y bien porter. Les femmes accouchent heureusement et leurs enfants sont robustes. »

«t Le principal commerce du pays est en sucre et en rocou; mais il s'en fait peu, parce qde les habitants manquent d'esclaves pour y travailler; ce qui fait que les navires y attendent quelquefois près d'un an leur cargaison. Il se far-

sait autrefois un beau commerce de poisson sec, d'esclaves et de hamacs avec les Indiens de la rivière des Amazones. Ce commerce enrichissait beaucoup la colonie; mais les Portugais, qui depuis quelques années s'y veulent établir, font cruellement massacrer ceux qui auparavant y allaient en toute sûreté. M. de Feroles a fait commencer un chemin pour aller par terre k cette rivière, et prétend en chasser les Portugais. EÏÏG nous appartient , et Ton a intérêt à la conserver, non -seulement à cause du commerce, mais aussi parce quil y a des mines d'argent. »

« Le gouvernement de Gayenne a plus de cent

lieues de côtes sur l'Océan; il est borné au nord par le Maroni, qui le sépare delà colonie hollandaise de Surinam, et au midi par le bord septentrional de la rivière des Amazones, où les Portugais ont déjà trois forts sur les rivières de Parou et de Macaba. »

Du reste , ce pays plut tant à M. de Gennes, qu'il résolut de s'y fixer, et qu'il sollicita et obtint du roi une grande concession de terre qui fut érigée en comté pour lui et ses descendants.

Pendant la première moitié du dix-huitième siècle, nous ne trouvons de renseignements sur la Guyane française que dans les Lettres édifiantes des jésuites, il parait que la mission fondée,

en 1674 9 pai* les PP. Grillet et Béchamel, n'avait pas subsisté longtemps, et ce ne fui quen 1 709 que le P. Lombard partit de France avec le P. Ra mette, pour en fonder une nouvelle.

Leur premier étabUsseuient lut sur les bords de la rivière de Kourou, où ils ne tardèrent pas à réunir autour d'eux quatre ou cinq cents néophytes , presque tous de la nation des Gahbîs.

Lesjésuites cherchèrent également à péiK ticr dans Tintérieur. En 1720, une expédition remonta le Maroni jusqu'à cinquante lieues de son embouchure, et ensuite l'Arouas, un de ses affluents, pendant l'espace de vingl-cinq lieues. Les Français le quitièrent alors pour conttmier leur roule par terre; et après avoir marciié pendant trente-cinq ou quarante lieues » ils arrivèrent sur le Camopi , un des affluents de l'Oyapocy et revinrent à Cayenue en descendant ces deux rivières. Ils rapportèrent que sur leur route ils avaient rencontré desloi cts tle t acaoyers sauvages. Le 1 ^ octobre 1 7^9» le P. Fauque partit, accompagné de M. Duvillard, pour remonter rOyapoc. Apres une navigation fortpéinble, à cause des sauts qui coupent le cours de cette rivière, il alla chez les Âcoquas, Indiens qui ne vivent que de poissons, dont ils prennent liue grande quantité en jetant dans Teau un certain l)ois qui a la propriété de les engourdir. Le

P. Faiire obtint irAprarou, leur chef, la permis* sion de construire une église dans son village

et dy établir une mission. Le même missionnaire remonta, en 1736, les rivières de Courip ^ d'Ouassa.

En 1743, un médecin nommé Pierre Barrere publia une description de la France équinoziale, qui nous fait assez bien connaître la situation de la colonie à cette époque.

ce II n'y a guère, dit«il, dans le bourg de Cayenne que cent cinquante cases ou maisons d'assez mauvaise apparence, et qui presque toutes ne sont bâties que de boue; on enduit le dedans de bouse de vache, après quoi on le blanchit par-dessus. Il y en a quelques-unes qui sont de charpente et k deux étages. Elles étaient autrefois couvertes de feuilles de palmier ;* mais les pertes qu'y causaient les incendies, qui étaient assez ordinaires, ont obligé les habitants depuis quelques années à les couvrir de bois ou de bardeaux : aussi depuis ce temps-là les accidents sont deveuus très rares.»

« La maison du gouverneur, qui est dans le bourg, est assez logeable. Du temps que les Hollandais étaient maîtres de Cayenue, le gouverneur se tenait ordinairement dans le fort. Ce fort est situé sur un tertre au bord de la mer, et sa garde est confiée à sï%. honunes qu'on relaye toutes les vingt-quatre heures. Il y a un magasin

à poudre^ et au milieu une citerne tout à fait négligée, reste des ouvrages des Hollandais. »

« L'enceinte de Cayenue est fort basse, et fortifiée par cinq mauvais bastions, où il y a plusieurs pièces de canon en batterie , dont la plupart sont sans, affût. Les fossés ne sont ni profonds ni bien entretenus. La garnison^qui a été angmentée en 17141 actneilement de trois cents hommes de tronpes réglées.

« La nécessité de faire valoir les terres oblige tous les Français à se tenir sur leurs liabitations; ce qui rend le bourg de Cayenne ordinairement fort désert. Ce nVst donc qu'aux grandes fêtes ou dans le temps des revues que Cayenne est peuplée.»

« Depuis Texpédition de M. Ducasse contre Surinam, Cayenne n'a jamais pu se relever de ses pertes. Il n'y a guère aujourd'hui plus de quatre-vingt-dix habitants blancs; on comptait, il y a quelques années, dans le recensement général, cent vingt-cinq Indiens esclaves, tant boro* mes que femmes ou enfants; quinze cents nègres travaillant et payant capitation, soixante rocouries, dix-neuf sucreries et quatre indigoteries. Tous les esclaves au-dessous de soixante ans et au-dessus de quatorze donnent au domaine sept livres et detiiie pour la capitation annuelle, qu'on fait monter à six ou sept mille livres, et qui est payée avec des denrées du pays. »

« Presque tout Cayeune est un pays sabioii*

ueux, relevé de plusieurs luontagues et collines, où Ton cultive les cannes à sucre, le rocou, l'indigo, le cacao, le café, le coton, le gros mil, le manioc et autres racines pour la nourriture ch s petits habitants et des esclaves. Ou y voit plusieurs chevaux depuis que les Anglais de Boston et de la Nouvelle York y viennent faire le commerce ; Ton y nourrit aussi des moutons , des chèvres et plusieurs troupeaux de bœufs , pour Tentrctien desquels ou est obligé de mettre le feu dans les savanes aux mois d'août et de septembre, pour bonifier ces prairies et les transformer eu bons pâturages. Ces terres, brûlées au commencement des pluies, poussent d*excellentes herbes. La nécessité de laisser multiplier ces bestiaux £ait qu on n'en tue guère : encore &ut-il une permission du gouverneur. »

« Le commerce d'aujourd'hui dans cette colonie roule sur beaucoup de rocou, assez de sucre et peu dUndigo, de cafë et de cacao. Le beau sucre terré se vend sur les lieux dixécus le cent^ et le brut ne vaut communément que seize à dix-huit livres. La culture du café n'a été introduite qu'en 1721, par des déserteurs français,, qui rapportèrent du plant à Gayenne, dans l'es* pérance que ce service ferait oublier leur faute; celle du cacao est plus nouvelle encore; ce- , pendant il y avait, en 1 735, des colons qui eu

expédiaient déj à jus([ii'à trois barriques ; mais le* manque d'esclaves arrête tous les progrès que pourrait faire la colonie. »

« Les vaisseaux qui vont commercer dans ce pays- là bornent leur cargaison au vin^ à la larincy au bœuf salé, à de grosses toiles, et surtout à des toiles peintes, ferrements, souliers, gros chapeaux, rassade et autres merceries; en un mot, ce qui est le plus nécessaire aux habitants: encore iaut-ii qu'ils ne s'en chargent pas beaucoup , car ils ne trouveraient pas facilement à s'en défaire, de même que des soieries, eaux-devie et quincaillerie, qui ne sont pas des mar* chandises propres pour la colonie. Le peu de nègres qu'il y a dans le pays est cause qu'il ny va pas beaucoup de vaisseaux marchands, et qu'ils sont souvent obligés d'attendre leur cargaison, parce qu'ib ne trouvent pas assez de marchandises prêtes pour embarquer. Quelque petit que soit le commerce deCayenne, les marchandises qui s'y font tous les ans sont estimées à 25o,ooo livres ou ioo,(K)o écus. »

Barrère avait porté sur le pays un coup d'oeil très-juste, et appréciait parfaitement les améliorations dont il était susceptible, il ajoute : « Le revenu de cette colonie serait bien plus considérable si les habitants ne manquaient pas d'esclaves; c^est ce qui fait qu'on use bien du terrain dans le pajs, p.trce qu t)u ne s'attache qu'à

celui qui ne coiile pas beaucoiij) à cultiver, el qu'où laisse en friche les terres basses qui sont clans nie, et qui seraient excellenres si elles étaient ciélrichées. Aussi voit-on peu d'habitations dans l'île. La plupart des habitations qu'on fait aujourd'hui se font sur le continent, où Ton est obligé, par le peu de durée des terres, de faire tous les ans de nouveaux abattis pour Tentretien des sucreries et des rocouries. Cet éloiguenient est trés-incomuiode, non-seulement pour le transport des marchandises , mais encore parce que les habitants ne sauraient se rendre assez promptement à Cayenne en cas d'alarme. Les terres que les Hollandais font valoir à Surinam, et dont cette colonie tire toutes ses richesses, ne sont que ces terres basses et inondées de mer haute. Ne pourrions*nous pas aussi, à leur exemple, dessécher et cultiver celles de Cayenne qui sont noyées ?...» On voit que, longtemps avant MM. Malouet et Gutsan, notre auteur avait compris l'importance des dessèchements et le parti que Ton en pouvait tirer.

Avant de passer à la relation de l'expédition du Kourou, époque si mémorable dans l'histoire de la Guyane, il ne nous rest' plus à rapporter qu'un seul fait historique de peu diuiportance. La guerre ayant de nouveau éclaté entre la France et la Grande-Bretagne , un corsaire de la Nouvelle-Angleterre, nommé le capi-

taine Potter, s^eimpara, le 6 novembre 1744 9 du fort d'Oyapoc; mais, n'ayant pas de forces suffisantes pour le garder, il se retira après avoir pillé et dép^uit le poste que les Français y avaient établi.

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