CHAPITRE IX
Exploration de BfM. Patris et de Manoncourt. — Plans du
baron de Bessner. — M. IMalouet est nommé intendant de la colonie, — M. de Giuian dessèche les terres basses. — Colonie du Bourg-Villebob.
Il parait cependant que Ton avait bien compris en France que les désastres de Texpédition du Kourou provenaient plutôt des iisiutes qui avaient été commises que des incouvéïiieiits que le pays présentait par lui-même; car, trois ans après , les ducs de Choisenl et de Praslin voulant utiliser les immenses concessions de terrain qui leur avaient été faites, formèrent une nouvelle compagnie à laquelle se joignit M. Dubucq, directeur de Tadministration des colonies. Mais ils ne surent pas éviter les fautes que Ton avait faites la première fois , et le projet manqua complètement. Il en coûta 800,000 fr. à la compagnie, et au gouvernement la perte de toutes les avances qu'il lui avait faites.
Les autorités de Cayeiine dirigeaient particulièrement leur allention sur les explorations à £aire dans Tintérieur. Eu 17699 M. Patris, médecin-botaniste du roi à Cayenne, reçut du gouverneur, M. de Fiedmont, la mission de remon* ter rO) apoc et ses affluents. L'expédition, qui se composait (Je cinq canots, arriva en quatre jours de rembouchure de l'Oyapoc à celle du Camopi, dont le cours est tellement encombré de rochers, que Ton pouvait à peine faire une ou deux Heues par jour. Âu bout de huit jours d'une pénible navigation , les voyageurs arrivèrent à l'embouchure de la petite rivière de Tamouri^ qu'ils re* montèrent également. Mais ils ne tardèrent pas à rencontrer une chute si élevée, qu'ils furent forcés d'abandonner leurs canots, et de poursuivre leur route par terre. Ils arrivèrent deux jours après chez les Indiens Calcuchéens, qui habitent les sources de l'Ouaqui , un des afiluents de i'Orauve, qui se jette dans le Maroni.
Après être resté huit jours chez cette tribu , M. Patris se rendit au village des Aramichaux, où il trouva un assez grand nombre d'Éroerillous, qui venaient détie chassés de leurs demeures par les Tayras. Ils ^consentirent à lui vendre les canots dans lesquels ils étaient venus, et M. Patris s'en servit pour descendre avec ses compagnons TOuaqui et l'Arouara, affluents du Maroni, qu il remonta ensuite pour se rendre
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dans le pays des Indiens Roucouyens. Cette nation était beaucoup plus blanche et pins civilisée que toutes celles qu'il avait visitées jiisqiie- . là, et les cabanes qui composaient leurs villages étaient construites avec beaucoup d'art. An milieu s'élevait une tour très-haute, terminée en forme de dôme, et percée de fenêtres faisant face aux trois chemins qui venaient aboutir au village; à chacune d'elles se trôuvait constamment une sentinelle. Les Roucouyens étaient soumis à un régime militaire fort sévère j leurs chefs avaient soin de les exercer au maniement (les armes, et de leur partager les produits de la terre qu'ils cultivaient en commun. Ils élevaient aussi une grande quantité de volaille. Mais, malgré cette apparence de civilisation, ils avaient l'habitude de dévorer leurs prisonniers, et même les vieillards qui ne pouvaient plus travailler.
L'intention de M. Patris était de gagner la rivière des Amazones, et de revenir par cette route à Cayenne. Mais les Indiens qui l'avaient amené prirent la fuite, quand ils apprirent cette détermination , parce qu*ils craignaient de tomber entre les mains des Oyampis, leurs ennemis déclarés, dont il aurait fallu traverser le territoire.
M. Patris fut donc obligé de retourner chez les Aramichaux, et de revenir à Cayenne par la même route, en descendant le Gamopi et rOyapoc. Malheureusement le canot qui les
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portait heurta contre un rocher, et toutes ses collectious d'histoire naturelle furent perdues.
En 1773, une autre tentative d'exploration fut faite par un jeune naturaliste, Sonnini de Manoncourt. Mais elle n'aboutit qu'à la <iécouverte d'une route par eau de Cayenne & la montagne Gabrielle, route que Ton avait vainement cherchée depuis longtemps.
Tout en faisant chaque jour mieux connaître l'intérieur de la Guyane , ces explorations n'étaient pourtant pas de nature à tirer la colonie de l'état de langueur où elle se trouvait depuis l'issue déplorable de l'expédition du Kourou. Le manque de numéraire y était si grand qu'il fallut, par une ordonnance de 1776 ^ permettre de payer les impôts en denrées.
Le baron de Bcssner u'avait pas renoncé aux plans qu'il avait présentés , et que le gouvernement avait rejetés , lors de l'expédition du Konrou. Il répéta avec tant de persévérance, que le résultat eût été tout différent si on avait voulu l'écouter, qu'il finit par le persuader à un grand nombre de personnes, qui se décidèrent enfin, en 1776, à former une compagnie pour les mettre à exécution. Les principaux actionnaires étaient deux financiers chstingués, MM. Paultz et Belle-Isle, et M. David, ancien gouverneur du Sénégal.
Outre les colons européens qui devaient y être
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envoyés d'Europe ^ M. de Bessner espérait réunir en villages les Indiens, dont le nombre était estimé à plus de cent mille âmes, et comptait aussi sur vingt mille nègres marrons qui s'étaient réfugiés daiis les forêts de Surinam, et qu'il espérait attirer sur le territoire français en leur offrant un asile assuré et des terres à cultiver^
Rien ne fut épargné pour attirer des colons européens : on leur promit des concessions de terre, des exemptions d'impôts, des primes et même des lettres de noblesse, s'ils obtenaient de grands succès dans leurs cultures. On croyait que la colonisation allait marcher si rapidement; que Ton alla même, pour éviter le manque futur de bois, jusqu'à ordonner que ceux qui feraient un abattis seraient obligés de planter un certain nombre d'arbres en avenue.
M. Malouet, nommé administrateur de la colonie, y arriva en novembre 1777. H fait, dans les termes suivants, la description de l'état où elle se trouvait alors. « 11 y a cent trente ans que les Français sont établis à la Guyane. Cette colonie, dans ce long espace de temps, n'a présenté aucun accroissement sensible ni dans sa culture, ni dans sa population. £lle a coûté à l'Ktat plus de Go millions, et toutes les entreprises qui y ont été faites, soit de la part du gouvernement, soit de la part des particuliers, n'ont eu que des suites fâcheuses^ on
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y a perdu beaucoup d'hommes et d'argent.
«Cependant la position de cette colonie, au vent de toutes les autres, l'étendue de ses forêts, des savanes propres à la nourriture des bestiaux, Fabondance des poissons qui se trouvent sur les cotes, présentent de grands moyens de commerce. Les terres basses comprises entre les rivièrès de Cayeiine, Kaw , Approuague, Kourrpuai, Ouassari, Oyapoc et Caliipouri, ce qui forme un espace de cinquante lieues de long, peuvent produire toutes les denrées coloniales, dont Fexportation est Faliment du commerce et de la navigation nationale.
« Les mornes, et toutes les terres hautes dont les savanes sont entourées, sont susceptibles de récoltes de grains, légumes» iruits et racines du pays , tant pour la nourriture des pasteurs que pour rapprovisionnernent des Antilles; les savanes qui bordent la mer depuis la rivière de Maroni jusqu'à l'île de (layeime, et depuis la barre de l'Oyapoc jusqu'à celiq de. Vincent Pinçon, peuvent nourrir d'immenses troupeaux. En remontant les rivières jusqu'à quinze ou vingt lieues, on peut se livrer utilement à l'exploitation des bois pour la marine et les constructions civiles. »
M. Malouet ne tarda pas à s'apercevoir que l'admission des nègres marrons des colonies hollandaises sur le territoire français, pourrait être
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regardée par celles-ci comme un acte d'hostilité. Tant pour tâcher d'arranger cette affaire, que pour étudier les causes du haut point de prospérité auquel elles étaient alors parvenues, il se rendit à Paramaribo, où il obtint non-seulement tous les renseignements qu il désirait, mais aussi la permission d'attacher au service du roi un ingénieur habile, M. Giiisan, qui devait exercer une si grande influence sur la prospérité de la Guyane française.
Le ministre approuva d'abord les plans de M. Malouet, qui consistaient à employer tous les nègres que possédait le gouvernement, et deux mille autres qui seraient successivement achetés, à creuser des canaux de dessèchement sur les terres qui bordent la rivière de Kawr ou celle d'Approuague. T^es terres que Ton obtiendrait par ce procédé devaient être divisées par lots de ' soixante carreaux, dont la moitié seraient plantés en vivres avant d'être distribués aux intéressés, qui devraient y faire construire une ha* bîtation, et recevraient en outre cent nègres sur le pied de i,ooo fr, l'un, remboursables par dixième. De sorte que la propriété d'une habitation de cent nègres, pourvue d'écluses, de bâtiments provisoires et plantée en vivres, devait revenir à environ 100,000 fr. Les intéressés, de leur côté, s'engageaient à former un fonds de deux millions, pour solder le prix de vingt habitations,
sur lesquelles devaieal être répartis les deux mille nègres, que Ton proposait de faire acheter au gouvernement.
Après avoir d'abord travaillé à rassainissement des environs de Cayenne , et fait quelques explorations dans l'intérieur, M. de Guisan s'occupa activement à tracer un canal , qui devait réunir le Mahury à la rivière de Raw, et à travailler au dessèchement des pinautières de l'Approuague. M. Malouet, de son côté, améliora considérablement l'administration de la colonie, dont il réduisit les dépenses de plus de moitié, fonda un comsei! colonial , composé de députés nommés par les habitants de chaque paroisse, et chercha à établir une mission à la baie de Vincent Pinçon, pour travailler à la civilisation des Indiens; mais ce dernier projet manqua complètement ^ les indiens refusèrent de venir assister aux leçons des missionnaires, dès que ceux-ci cessèrent de leur distribuer du tafia. Les bruits de guerre qui commencèrent à courir vers cette époque, et qui se réalisèrent par la part que la France prit, bientôt après, àlaluttequi assura l'indépendance des États-Unis, et le mauvais état de sa santé, déci* dèrent M. Malouet à rentrer en France; mais le vaisseau quLle portait fut pris par un corsaire, et M. Malouet, conduit en Angleterre, n'obUnL qu^avec beaucoup de difficulté la permission de regagner la France.
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Ayant profité de cette circonstance pour faire
valoir de nouveau ses plans, auxquels M. Malouct, qui les regardait comme impraticables, s'était tou-. jours opposé, le baron de Bessner était parvenu à se faire nommer gouverneur de la Guyane. Il commença par contracter une alliance avec les nègres marrons de Surinam, alliance qui fut accompagnée de cérémonies si pompeuses et si ridicules, que l'abbé Juguet, préfet apostolique , en adressa des plaintes au maréchal de Castrie qui ne put s'empêcher de la blâmer sévèrement. Ces reproches et le mauvais succès de ses tentatives pour la civilisation des Indiens, qui excitaient la risée de toute la colonie, jetèrent le - désespoir dans l ame deM.de Bessner, qui mourut au bout d'un an de gouvernement. Le bruit courut que, voyant que toutes les ressources sur lesquelles il avait compte lui manquaient, et n'osant reparaître devant ceux qu'il avait flattés de si brillantes illusions, il s'était empoisonné.
En 1783, le comte de Villcbois, alors gouverneur de la Guyane, fit sur la rive droite dei'Approuague une nouvelle tentative de colonisation. Mais cet établissement, auquel il avait donné le nom de Bourg-Villebois, ne réiissil pas, dit Lescalier, parce qu'on s'était laissé aller à l'appât d'une grande concession de terres fertiles, et que l'on n'avait nullement pris en considération le manque de communications et la diiiiculté de
trouver des acheteurs pour les produits de la sucrerie qu'on y avait établie. Il en fut de même de la colonie formée en 1787, sur les bords de rOuauariy par la compagnie guyanaise du Sénégal, qui avait obtenu du roi le monopole du commerce de la gomme sur la côte d'Afrique.
M. Durand (i) attribue surtout le mauvais succès de cette entreprise aux fréquents changements de dii ection et de système. « Cette compagnie, dit-il, fut trop mesquinement organisée; elle lie fit rien de grand, et exista comme un marchand qui se borne aux bénéfices du jour sans oser prendre d'essor.» Elle fut supprimée par un décret de TAssemblée constituante du mois de janvier 179 t.
Avant déparier des effets désastreux de la révolution française sur la prospérité de la colonie, je dirai quelques mots du voyage que fit M. Mentelie en 1790; il remonta TOyapoc avec des canots, et gagna ensuite par terre le cours du Maroni, en s*assurant qu'il n'y avait pas plus de quinze lieues entre les sources de ces deux rivières; il pénétra à plus de cinquante lieues dans l'intérieur, mais il lui fut impossible d'entrer en communication avec les indigènes, qui prenaient la fuite aussitôt qu'ils s'apercevaient de l'approche des Européens.
(1) Voyage au Sénégal Paru, 1807.
(ita)