CHAPITRE XL
Attaques des Portugais. — Ruine de la colonie. — Déportations à la suite du i8 fructidor. — Prise de la colonie par les Portugais. — Gouvernement de M. Marciel da Costa.
Nous n'avons pas voulu interrompre l'histoire de Fémancipation pour nous occuper des autres événements qui se passèrent à la Guyane ; il est donc nécessaire de revenir actuellement sur nos pas y et de dire un mot des attaques dirigées contre la colonie par les Portugais du Bt ésil, qui, dès 1794^ débarquèrent quatre cents hommes sur la rive méridionale de l'Oyapoc; ces trouj^es se retirèrent bientôt après en y laissant un poteau aux armes du roi de Portugal , que les autorités de Cayenue s'empressèrent de faire ren- . verser.
Vers le milieu de l'année suivante (i^qS), une autre expédition débarqua à Tembouchure de rOuanari qui se jette dans la baie d'Oyapoc; mais les Portugais n'y restèrent que fort peu de
temps y et abandonnèrent de nouveau le payls après en avoir fait iever une carte fort exacte
par un ingénieur qu'ils avaient amené avec eux. Plusieurs Français ^ qui étaient établis sur TOya» poc , profitèrent de cette occasion pour se retirer au Para avec leurs nègres, afin de se soustraire au décret de la Ck>nvenfion nationale qui donnait la liberté aux esclaves.
Mous avons vu , dans le chapitre précédent , dans quel état de détresse l'abus que faisaient les nègres de la liberté qui leur avait été donnée si subitement, avait plongé la Guyane. Les prises qu'y amenaient les corsaires produisirent un moment de prospérité qui n indemnisa la colonie que pendant bien peu de temps de la stagnation complète du coninierce. Les corsaires lurent presque tous pris ou brtdés par les Anglais , et la nécessité ayant forcé les autorités à s'emparer sans payement de quelques caigaisons qui y avaient été amenées sous pavillon étranger, la rade de Cayenne fut complètement abandonnée.
« Cette colonie, dit M. de Barbé-Marbois, est « tombée tout d'un coup dans une stagnation « funeste, au moment où t^lle s'avançait avec raie pidité vers la plus grande prospérité. £Ue allait « cesser d'être à charge à l'État, mais, si on veut « la rétablir, elle doit encore lui coûter, pen- « dant quelque temps, plus qu'elle ne pourra « lui rendre. Quand la Guyane ne devrait servir
c d'abord qu'à approTisibnner les îles à sucre
a en bois et exi bestiaux , elle mériterait latten- « tion du gouvernement ; mais elle peut devenir « biea autrement utile. Elle ofiie le champ le a plus vaste et le plus fécond aux combinaisons a des hommes d'État qui reconnaîtraient la né- « cessité d'introduire uu nouveau système dans <x le gouvernement des colonies, et qui auront a la capacité , le génie et la fermeté qu'exige « cette importante entreprise. »
Les déportations en massé qui eurent lieu à la suite du iS fructidor, achevèrent de ruiner la Guyane en la discréditant complètement; car les exilés, aigris par le malheur, ne manquèrent pas d'accuser son climat de la mortalité qui se déclara parmi eux, et leurs bourreaux se gardèrent bien de réfuter cette accusation qui les justifiait jusqu'à un certain point. Mais maintenant ces événements sont assez loin de nous pour qu'on puisse les juger avec impartialité, et nous croyons pouvoir démontrer que , dans les mêmes conditions^ les déportés auraient éprouvé le même sort dans tout autre lieu d'exil que le Directoire aurait pu choisir.
i"" Les déportés étaient des députés, des hommes de lettres, des prêtres, tous accoutumés à vivre dans l'aisance et dans leur cabinet; il n'y en avait pas un seul parmi eux qui eût jamais fait le moindre travail pénible ou même manuel.
a° Ils étaient beaucoup trop âgés pour s acclimater. Sur la liste donnée par le déporté Pitou
de ceux qui moururent à Conauiana et à Sinnamari, plus de la moitié avaient passé l'âge de
quarante-cinq ans, et beaucoup étaient des vieillards (i).
3^ Ils avaient été traités avec la plus grande
cruauté pendant ia traversée, et beaucoup étaient dangereusement malades en arrivant, a La sitiia- « tion de ces déportés était effrayante au moment ïc même de leur arrivée^ aucun d'eux n'avait péri, èc pendant la traversée , mois- tous avaient crnel- « leraent souffert, et le plus grand nombre étaient «c dans la plus affreuse indigence, dans la plus « déplorable nudité. Du biscuit dévoi e des vers, « des gourganes et de Teau corrompue avaient « servi de nourriture à des sexagénaires, à des M vieillards accablés de douleur. Les habitants « donnèrent encore> dans cette occasion, les a preuves les plus éclatantes de leurs vertus hos- « pitalières. Plusieurs de ces déportés furent re- « eus dans des habitations, où on leur offrit le a plus généreux asile (a), a
4^ Les cantons de Sinnamari et de Conamana, où les déportés furent établis, sans être aussi pestilentiels qu'on Ta dit, sont cependant comptés au nombre des plus malsains de la colonie.
(i) Journal du P. Pitou, t. Il, p. /|5 et suiv. (a) Anecdotes sur le x8 fructidor, p. loo.
Ils étaient presque dé^erf^ , et aqcune précaution p'avait été prise pour y recevoir les déportés, auxquels on ne fournissait ni vivres, ni médicaments. Les restrictions auxquelles ils étaient soumis les empêchaient 46 se livrer à la chasse et à la pèche.
5^ Enfin, le chagrin et les regrets contribuèrent au moins autant que le climat à ruiner la santé des déportés. S'il faut s'étonner de quelque chose, ce n*est pas qu'il en ait péri un si grand nombre , mais que , sur trois cent vingthuit, parmi lesquels il y avait deux cent dn* quante-deux prêtres , il n'en succomba que cent soixante et un, c'est-à-dire, un peu moins de la moitié.
Pendant ce temps, les Portugais renouvelaient sans cesse leurs attaques. En 1801, deux de leurs goélettes entrèrent dans rOyapoc, et pillèrent plusieurs habitations sur les rives de ce fleuve et de l'Ouanari. En i8o5, une flottille pénétra dans TApprouague, et se prépara à attar quer Yillebois; mais elle se retira en recevant la nouvelle de la paix d'Amiens.
Au commencement de janvier 1 809, une flotte portugaise, portant cinq cents hommes de troupes, accompagnée de la corvette anglaise la Conr fiance, parut devant 111e de Cayenne, et opéra, pendant la nuit, son débarquement auprès de jAahury, Le gouverneur, Victor Kiigues, fut
forcé, le 12 du même mois, de souscrire une capitulation par laquelle la colonie entière fîit livrée aux Portugais, et la garnison embarquée pour la France. Les soldats brésiliens , qui n'étaient guère autre chose que des vagabonds de toutes les nations ramassés au Para, formèrent le dessein de massacrer leurs chefs, de pilier la ville et de l'incendier; mais ce complot fut heureusement découvert au moment de son exécution. Les insurgés furent reçus à coups de fiisil, et se dispersèrent promptement; on parvint à s'assurer de la personne de leurs chefs , qui furent conduits au Para et condamnés à mort.
M. Pinto de Souza, premier gouverneur portugais de Cayenne, fut bientôt après remplacé par M. Maciel da Costa , qui a laissé dans la colonie une grande réputation de capacité et d'intégrité. U y fit régner un ordre parfait, et introduisit de notables améliorations dans toutes les branches de Tadministration.
<c Quand les Portugais s'emparèrent de Cayenne, « dit M. Vignal (i), conquête qui ne fut évidemcc ment qu'une spéculation commerciale en fa* « veur du Brésil, que gênait notre établissement, « ils traitèrent le pays avec dés ménagements qui « forment un singulier contraste avec les us et « coutumes de l'administration française qui leur
( I ) Tableau de Ç^yenne , p. 40 et suit.
« a succédé. Ije séquestre des biens des absents
« fut la seule mesure de rigueur qu'ils lui firent a éprouver. Hors de là, loin que leur adrninistrac( tioii ait eu rien d'hostile pour la colonie^ la « vérité oblige de reconnaître que jamais ses in- « téréts généraux n'avaient été mieux entendus. « Il est sans doute pénible d'avoir à faire Téloge «des étrangers à nos propres dépens , mais à u part tout orgueil national , pourquoi crain- <K drions-nous de rappeler les procédés de leur cr administration , si ce rapprochement peut nous « être profitable?
<c L'ordre , l'économie et le désintéressement « présidèrent à la conduite des agents du goûte vernement portugais. Ils encouragèrent le cornet merce par des opérations toujours combinées a dans rintérét local , en accordant cependant « au commerce étranger toute la protection néce cessaire pour étendre les relations de la co- « lonie et assurer le débouché de ses denrées. Ils a conservèrent les impôts qu'ils avaient trouvés « établis, mais ils n'en créèrent pas de nouveaux. « L'exaction ne fut jamais rigoureuse, le culti- « valeur ne vit jampis sa propriété menacée d'en- « vahissement , tout au contraire. La latitude la « plus illimitée, les facilités les moins usitées c dans nos pratiques fiscales lui étaient accor« « dées pour sa libération. S'il venait à s'élevur « des contestations entre le redevable et les
a agents du fisc, elles étaient toujours décidées « en Êiveur du colon. Le chef de Tadministra- « tion étrangère professait qu'il était de Tessence m du régime colonial que l'avantage du prince « fut sacrifié k celui du particulier. Enfin , ils « adoptèrent en entier le système monétaire « existant, et sanctionnèrent particulièrement « Tusage établi de donner à certaines espèces « firançaises une valeur un peu supérieure au « cours d'Furopeqni s'était établi de soi-même, ce comme nous venons de le dire. »
La Guyane nous fut rendue par les traités de i8i4'i5y mais le gouvernement français y attacha si peu d'importance, que ce ne fut qu'on 1817 que le griiéral Carra Saint-Cyr vint eu prendre possession. D'après les rapports ofiiciels qui furent envoyés à cette époque , la po« pulation de la colonie ne s'élevait alors qu'à 169600 âmes, dont 700 blancs 9 800 affranchis et 1 5,000 esclaves.