CHAPITRE IV
Expédition du baron de Dormelles. Formation d'une
compagnie à Paris, pour la colonisation de la Guyane. — Assassinat de M. de Roy ville. — La discorde se met entre les seigneurs, et la famine décime la colonie. — Abandon complet de la Gujane.
Avant de parler des nouvelles tentatives de colonisation qui furent faites par une compagnie de Paris, rivale de celle de Rouen, je dois dire quelques mots de l'expédition du baron de Dormelles, quoiqu'elle n'ait eu aucun résultat. M. de Dormelles ayant obtenu du roi de grandes concessions de terres en Amérique, y envoya deux bâtiments, qui partirent dlndret le 17 mars 164B; le 16 mai ils se trouvèrent en vue d'une île que le pilote prétendit être à l'entrée de la rivière de Berbice. M* de la Fontaine, qui avait été désigné pour être le gouverneur de la colonie, alla à terre avec vingt-deux personnes; le capitaine Maurice , avec lequel il avait eu plusieurs querelles pendant la traversée, profita d'un vent assez fort qui s'éleva dans la soirée ,
pour prendre le large et se rendre à la Marti» nique, où il débarqua les colons qui étaient restés à bord. A sou retour , il perdit sou bâtiment sur nie de Tercève, où il mourut dans la misèrei n'ayant jamais osé reparaître en France. Quant à ceux qu il avait si lâchement abandonnés, ils périrent probablement de privations ou furent massacrés par les sauvages. On n'a jamais eu aucune nouvelle de leur sort.
Lorsqu'on eut appris en France les désastres de M. de Breligny et de ceux qui 1 avaient accompagnéy M. de Royville, qui connaissait la bonté et la fertilité du pays , résolut de fonder une nouvelle compagnie pour le coloniser. JS'étant par lui-même ni assez riche ni assez puissant pour une pareille entreprise, il s'associa l'abbé de la Boulaie, intendant général de la marine sous le duc de Vendôme, et Tabbé de i'isie Marivaut, ecclésiastique généralement respecté et qui parait avoir été mû principalement par le désir de catéchiser les indigènes. Quelques autres personnes s'étant encore jointes à eux, il se forma une compagnie de douze associés, qui versèrent ensemble un fonds de huit mille écus^ somme certainement bien minime pour une entreprise de cette importance. La nouvelle compagnie^ dont les membres se qualifiaient de sogneurs de la Guyane, obtint du roi la concession de ce pays, et la compagnie de Rouen
fut déclarée déchue de son privilège , comme n'aysMit pas mnpli ses engagements. Il fut oour ¥enu qu une partie des associés passerait à la Guyane pour former le conseil de M. deBojrviUe^ tiu'on a^ait, d'un commun aecord, nommé géné«ral de 1 expédition , et que ceux qui resteraient an France s'occuperaient à lui fiûre passer successivement des renforts, des vivres et des uiunitioDS.
Malgré les leçons de l'expérience ^ on commit de nouveau la faute d'organiser cette nouvelle cxpéditîoii sur un pied entièrement militaire et de chercber è y attirer des gens de condition, en leur offrant des emplois d'ofâciers. Ceux-ci « y compris les personnes attadiées à leur service» formaient un total de cent trente-six personnes, idout pas une, dit le P. Biet, n'aurait consenti à remuer une pelletée de terre, et cela sur une colonie qui n'en comptait guère que quatre ou cinq cents; encore avait-on accepté tout le monde, même des repris de justice et des moines apostats. Il n y avait pas, dit le même au- «cur^ doquante iioinmes sur lesquels on pût compter pour travailler aux défrichements.^ .
Les émigrants quittèrent Paris la i<iii3ai i65s, «t s'embarquèrent sur des bsÉapwx qui devaient les transpoiter à Rouen. Leur début ne fut pas hôuneux. Les gens qui gardaient Ja porte de la CoKKlêrmàetim vymt arrêtés, l'aUM «de JUbumusiî
voulut descendre à terre pour s'expliquer avec eux 9 mais le pied ^ui glissa m passait d'im batew à l'autre; il tomba dans la rivi^ et di^ parut sous les flots, sans quil lût possible de lui porter secours. Cet accident fut d'autaat plus funeste, qu'eu sa qualité de directeur général, et par 1 influence dout il jouissait sur Tesprit dM ses associés, l'abbé de Marivaut eût probablemenl empêché les dissensions qui s'élevèrent entre eux jdl qui forent cause de leur perte.
Les émigrants continuèrent leur route werê Rou^p et le Havre, où ils arrivèrent sans accident^ mais déjà le général avait été obligé d'ea renvoyer une cinquantaine, à cause de leur inconduite et de leur mauvaise santé. Au Havre rien n'était prêt. Pendant le séjour de plus d'un mois quil fallut faire dans cette ville , la compagnie consomma une grande partie de ses approvisionnements, et les futurs colons, pous» ses au vice par l'ennui , dissipèreut dans les cabarets le peu d'argent qu'ils possédaient ; ils vendirent même une partie de leurs meubles et deJleufs^étemenlis«iCe ne fut que le 3.juilietque les deux bàtimento frétés par la compagnie , le Qrcuid Saini'PifiTfi^^^ 5oo tonneaux, et LaUiaritfi^ 4e purent mettre à la voile*
Pendant ce temps, la compagnie de Rouen A était pas restée oisive. Dès ie mois de février elle avait envpyé à Cayexme une {soixantaine
(Sa)
d'hommes, sous la conduite du nommé Le Ven»
dangeur, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Cet homme, qui connaissait bien le pays et parlait même avec facilité la langue des Indiens^ avait su se concilier leur bienveillance; il était parvenu avec leur aide à reconstruire le fort de Céperou^ et à cultiver aux environs quelques champs de patates et de manioc. La compagnie de Rouen avait également réuni un second envoi d'une cinquantaine d'hommes, qui se préparaient à partir sous le commandement du capitaine Courpon , de Dieppe. £lle espérait ainsi, en prouvant qu'elle n'avait jamais abandonné la colonie, obtenir du parlement le maintien de son privilège, dont la formation de la compagnie de Paris lui avait fait sentir toute l'importance.
Les seigneurs associés qui faisaient partie de l'expédition étaient loin d'être d'accord avec M. de Roy ville, leur général, et ces dissensions s'augmentèrent encore pendant un séjour d'une semaine environ que Ton fit à Madère pour y prendre des rafraîchissements. Les seigneurs voulaient tous jouir d'une autorité indépendante; M. de Roy ville, au contraire, voulait exercer un pouvoir absolu* On Taccusa même d'avoir voulu assurer sa domination, en faisant massacrer ses associés par des soldats qui lui étaient dévoués. Ses ennemis lui reprochaient encore d'avoir cou-
ciu ôn traité secret avec la compagnie de Rouen, qui lui avait accordé tout ce qu'il avait voulu; ils affirmaient qu'il avait gagné un grand nombre d'officiers, et que, voyant le complot sur le point d'éclater,, ils avaient été forcés d'agir euxmêmes pour mettre leur vie en sûreté.
Ce qu'il y a de certain, c'est que l'organisation de rezpédition était défectueuse; la présence de tant de chefs et de propriétaires qui se regardaient comme égaux entre eux, et dont les plus modérés voulaient, sinon commander, du moins se dispenser d'obéir, devait nécessairement amener des querelles interminables. L'un d'eux surtout, M. de Braguelonne, qui avait été conseiller d'état et intendant de justice de la généralité d'Orléans, ne pouvait se plier au ton impérieux du général , et fut , à ce qu*il paraît, l'âme de la conspiration qui se forma contre lui. Dans la nuit du i8 septembre, M. de Roy ville, ma-^ lade depuis quelques jours, fut surpris dans son lit par ses associés , poignardé et jeté à la mer, sans pouvoir faire la moindre résistance. Le lendemain matin, on réunit les passagers sur le pont, et on leur annonça sa mort sans entrer dans aucun détail sur ce qui s'était passé. On destitua en même temps tous les officiers qui passaient pour lui être dévoués, et on cassa la compagnie de gardes qu'il s'était donnée , à l'exemple de M. de Bretiguy.
Ce fut Je 29 septembre 1662, que lés deux bàtimeats arrivèrent à l'entrée de la rivière de Gajrennel le» chefs de l'expédition aperçurent^ à leur grand étonuement, le pavillon français qpi flottait sur k montagne de Géperou. Ueot eusèment pour la compagnie dë Paris, le vaîs^ seau de celle de Rouen, commandé par Gourpon^ qui avait quitté le Hatrtf en mémë telnps que les siens, n'était pas encore arrivé, de sorte que le sieur de^avarre^ qui commaudaità Cépe- Tou^ pris au dépourvu et sans tnoyëfiS de défense, ne fit aucune difficulté de reconnaître Tautorité des seigneurs. Le débarquement s'opéra donc plus facilement qu'on né l'avait espéré.
On s'occupa d'abord à construire des habitations, qui formèretit bientôt un Village de cinq ou six rues. Mais loin de commencer les opérations de défricbemeut, et d'assurer ainsi la sub-< sislance de la colonie, que le fortih déjà existant suffisait pour mettre à l'abri des attac^ues des taavajges/on employà plus d'un mois à èn constrtiire un de pleite; on y fut forcé par la vanité du sieur de Yçrtaumont ^ l'un des associés, qui s'ëli était fait nommer goUVemeur avant de qtlitter la 1 rance, et qui déclara qu'il ne voulait pas être commandant d'un fort de bois.
Pendant ce temps les Fratiçais étaient t^dutts à coucber par terre, et n'avaient pour subsister que les vivres que l'on avait apportéë de fi^ticé^
et qui s'étaient^ en graude partie, avariés pendant la tfaversée. L'imprévoyance avait été poussée $i . loin que Ton n'avait même ni pécheurs, ni filets pour se procurer le poisson, qui est très^ondaot dan» ces parages; il n'était donc pas étonnant que des maladies dangereuses se déclarassent parmi les nouveaux venus, que Ton iurçaît aux travaia les pins pénibles, sans leur avoir laissé le temps de s'acclimater, ni même de se reposer des £atigues du voyage. « Il semble, dit Biet, que Ton n'avait embarqué tout ce peuple que pour l'a* mener dans ce pays et l'y faire périr. j>
Quelques jours âprèà que la compagnie dePa* ris eut pris possession de Céperou, le navire de Gourpon y arriva avec soixante^six colons, la plupart si jeunes et si faibles, que les seigneurs associés ne voulurenfpas s'en charger. Courpon, voyant qu'il était trop tard pour rien faire d'utile à ceux'qttî l'avaient envoyé, remit à la voile et se dirigea sur les Antilles.
L'un des associés. M* Duplessis, fut clmrgé de parcourir l'île et de choisir l'endroit le plus favorable pour s'y établir. Il désigna pour cela un lieu appelé Remire* Pendantcevoyage il découvrit une baï que à bord de laquelle se trouvaient quatorze blancs et le même nombre de nègres.
On réussit à s^en emparer^ et le capitaine, qui était Français, natif de Gonesse, et avait avec lui une Indienne quil avait épousée, avoua qu'il ftd-
sait la piraterie, et qu'il avait volé ces esclaves dans des habitations portugaises -du coté de Fernambouc. On renvoya son équipage, mais on le garda prisonnier , et Ton employa les nègres à la culture : il paraît que ce furent les premiers qui furent introduits à Cayenne.
Les dissensions continuaient toujours entre les seigneurs associés, qui n'étaient pas moins de douze ou treize. Yertaumont, qui avait été mis en possession du fort, exigeait que Ton y emmaganisâttous les vivres, dont il aurait eu alors la seule disposition. Il était soutenu surtout par un autre associé, nommé Isambert; mais Brague^ lonne, Duplessis et quelques autres, s'opposèreût avec force à cette prétention qui les aurait mis
à sa merci. Âpres une discussion très-orageuse, ces derniers eurent le dessus dans le conseil; mais Yertaumont et Isambert jurèrent de se venger de ce qu'ils regardaient comme un affront.
' Le i^'^ décembre i65a, les deux vaisseaux qui avaient amené la colonie mirent à la voile pour retourner en France. Ce n'était qu'à grand'peine qu'on leur avait procuré la quantité de vivres nécessaire pour la traversée. Isambert et quelques autres profitèrent de leur absence pour tramer un complot contre leurs associés; mais ceuxci, l'ayant découvert, se réunirent en cour de justice, et condamnèrent Isambert à avoir la tct^ tranchée; ce qui fut exécuté le aS décembre
i65a. Ses principaux complices, leâ sieurs de Yillenave, de Bar et de Nuiseroans, furent, relé» gués dans une petite iledéserte, appelée des Lézards , jusqu'à ce qu'on eût une occasion de les faire conduire en France. sieur de Vertaumont était aussi impliqué clans cette affaire; mais comme il était maître du fort, d'où il aurait été difficile de l'expulser , ses collègues furent obli- , gés de faire avec lui une espèce de traité de neutralité. Quelques jours après , ils rappelèrent même les trois exilés, de crainte qu ils ne parvinssent à s'échapper, et n'allassent grossir le parti de Vertaumont.
On conçoit facilement qu'au milieu de toutes ces querelles, il n'avait pas été facile de maintenir l'ordre parmi les colons, et de mettre les Indiens à l'abri^de leurs vexations. Les Galibis, qui, commelespluà voisins de la colonie, avaient été les plus maltraités, prirent la résolution de se soulever et de massacrer tous les Français; mais Vertaumont ayant été heureusement averti de leurs desseins par un jeune Indien Palicour, nommé Yoli, les attaqua à l'improviste et les mit en déroute après en avoir tué im grand nombre. Les seigneurs associés envoyèrent alors le sieur Diiplessis, Tun d^eux, pour conclure ime alliance avec les Palicours ou Maronis, mais il remonta vaineinent l'Ojapoc et l'Ëpicouly jusqu'à une grande distance : il ne put joindre ces tribus, qui
à son approcha a éuieat réfugiées dans i'mtéo rieur.
Malgré le traité qu'il avait fait avec ses collé» gueSfVeitaumonl vivait toujours dans la défianocf il craignait qu'îb ne s'emparassent de sa perw sonne et ne le missent en jugement aussitôt qu'ils auraient reçu des renforts de France. Il s'empara de la seule grande embarcation que possédât la colonie^ et partit presque seul, le lo avril i653, pour se réfugier chex les À&glais^ qui venaient de fonder un établissement a Surinam. I^es soldats qu'il avait laissés dans le fort pillé* rent tous les magasins , et ce ne fut qu'en leur promettant l'impunité que M. de Braguelonne et les autres associés purent obtenir qu'ils en envrissent les portes.
M. de Braguelonne était cependant parvenu à faire avec les Galibis une paix que ceux«ci n'ob« servèrent que peu de jours. Ils profitèrent de la sécurité qu'elle inspirait aux Français pour leur tendre diverses embuscades^ et en massacrèrent un grand nombre; il était presque impossible de à'écartet* du fort sans tomber entre leurs mains> et le manque de vivres se faisait sentir chaque jour davantage. Plus de quatre cents personnes avaient déjà péri, et les autres étaient réduites à la dernière extrémité, quand, le ii décembre i653, deux bâtiments» l'un hollandais et l'autre anglais, parurent devant Cayentte. Le commandant de
«e dernier offril au petit nombre de Fiiafai^ifiiî ee troliyftient dans le fort de Cëperoo de les transporter à Suriiiaoi j ce qu'ils acceptèrent avec la plu» grande reconnaissance | mais comme son
vaisseau était à peine assez grand pour les contenir touS| on abandonna 1 artillerie^ les munitions^ 01 une quantité de marchandises estimée k plus de ao,ooo livres. Les Français arrivèrent à Surinam» d'où ils passèrent aufc Antilles | mais il y eb eut bien peu qui revirent léur patrie.
Il est facile de voir que le mauvais choix des colons, le manque de prévoyance et la raultipii* cité des chefs furent les seules causes de la mauvaise réussite de cette entreprise. On conçoit à peine comment les Français, qui avaient dix pièces de canon et un grand nombre d'armes à feu, purent se laisser expulser par des Indiens aussi peu guerriers que ceux de la Guyane. Quoiqu'ils cultivassent eux-mêmes la terre, les maladies ne commencèrent à se déclarer que quand la révolte des Indiens produisit la disette des vivres : le P. Biet, témoin oculaire de toutes leurs misères, et qui ne devait pas être prévenu en faveur du pays où il avait lui-même tant souffert, ne parle qu'avec éloges de son climat et de sa fertilité ( i ).
Avant de terminer ce chapitre, je dirai quel-
(i) Deux relations de cette expédition bnl été publiées peu de temps après : l'une par le P. Biet et l'autre par Jean de
(fio)
ques mots de la première tentative qui fut faite pour pénétrer dans Tintérieur. Au mois de juin i652, cinq Français, guidés par un chef nommé fiiraumon, partirent tie la pointe de Mahurypour se rendre chez les Racalets. TIs remontèrent la rivière pendant dix-sept jours avant d'atteindre cette pcdplade; ilsy reçurentun fort bon âccueil, et employèrent cinq naturels pour les aider à redescendre la rivière. Le P. Biet (i),qui fait mention de ce voyage, dit seulement que le pays que traversèrent les Français était mauvais et tout inondé.
Laon^siear d*Aigremont.yoyez la bibliographie guyannaise» à la fin dii volume.'
(i) BreL, liv. III, ch. ix.