CHAPITRE V
Mission du P. Pelleprat aux bouches de l'Orénoque. ~Ten- .tadve mathenrense de BfM. de la Vigne et de la Potherie.
— Le$ juiiâ hollandais foudent udc colonie à Cayenne.
Pendant les tristes événements que nous ve«
nons (le raconter, les jésuites, qui depuis plusieurs années avaient envoyé des missions aux Antilles, faisaient de leur côté une tentative pour former un établissement à la Guyane. En i65i , le P. Melan , ayant acquis une grande influence sur les Galibis , qui du continent étaient venus s'établir à la Grenade, fut conduit par' eux en terre ferme, à Tembouchure de TOuarabiche:
cette rivière se jette dans le bras de TOrénoque, • désigné généralement sous le nom de Boucbe du Dragon. Après avoir séjourné environ un an au milieu des Indiens qui se montrèrent dociles à Ses instructions, il se rendit à la Martinique pour y chercher un renfort de missionnaires, et revint, accompagné du P. Pelleprat et de qua-
tre jeunes Français qui devaient étudier la langue des Indiens. Pour achever de gagner l'affectton de ceux-ci, il leur ramena deux femmes de leur nation qui étaient esclaves à la Martinique et qu'il avait rachetées.
Les missionnaires, qu i avaient quitté cette ile le juillet i653, arrivèrent le 3 août à Ouarabiche. Les habitants témoignèrent une grande joie de leur venue, et remirent au P. Melan une lejttre qui était arrivée pour lui pendant sonab* senAE»; elle était signée par Dpn M. Ouzwtn , gouverneur espagnol de la Guyane et de 1 île de la ïrinité. Cet officier le remerciait de ses efforts pour |a conversion des naturels, et l'engageait à venir le trouver '4 l'ile de Saint-Thor mas, où il faisait sa résidmce et ou l'on man*quait d'ecclésiastiques. Mais cette invitation cachait probablement un piège, «t le vérita^ IÀ% but du gouvemeur était da s'opposer k la formation d'une colonie française dans cette jMOvinee, qu'il regardait comme appartenant à fUL nation; car le P. Melan s'étant rendu à la Trinité, on n'a jamais su ce qu'il était dôr venu. Le P. Pelleprat resta' chargé de cette mission Jusqu'au 22 janvier i654;il prétexta le inauvais état de sa santé pour passer aux Antilles, de là en France ç mais il paratt que le vérila»* ble but de son voyage était de former une com* pa^^ie pour 1% colonisation du pays, dônt il pu*
blia une description aussitôt après son arrivée (i)u MM. de la Vigne et de la Potherie, avocats au. parlement (a), se laissèrent persuader par lui, et avancèrent chacun mille écus dans lebutdefoiv mer un établissement aux bonebes de TOréno* que; ils avaient conçu de si belles espérances, ique, sans même prendre le temps de soUictter rautorisation du roi, le sieur de la Vigne s'embarqua à Paimbœuf^ le i6 juin i656. U toucha d'abord à kMartiniqae, dont le gouTemeur, M. du Parquet, fit tous ses efforts pour le faire renoncer à son projet, en lui faisant sentir que le gou- ^nemenent espagnol, qui avait de justes prêtent tions sur le territoire quil voulait occuper, ferait tons ses efforts pour l'empécfaer de réussir. Mais 'de la Yigiie attribua ces conseils à la jalousie j et rçmit à la voile pour se rendre à l'embouchure de FOuarabiche.
Après avoir erré assezlongtemp5 le long de la c6le sans pouvoir découvrir Taitrée de ce fleuve , les émigrants rencontrèrent un canot monté par des Indiens qui la leur indiquèrent. Mais à leer grand étonnement , ils n'aperçurent qu'un terrain noyé sur lequel il était impossible de
oonstruire des babitatiQns. Us atlèrent donc à la recherche d'un endroit plus favorable ^ et
■(i)Rd8tion des missions des W. deiaC. de h Faiis, (i) DmerlMi-t 1, ch. ma.
s'arrêtèrent à Tembouchure de rOuauatigo^ où de la Vigne fit construire sur un morne assez élevé, un bâtiment de trente pieds de long sur dix 'huit de large, entouré d'une forte palissade j défendue par quatre canons et deux pierriers ; il lui donna le nom de fort Sainte- Anne. Après y avoir établi ses gens, auxquels il laissa quatre-vingts arquebuses ou mousquets, de la Vigne retourna en France pour chercher des renforts. Quelques semaines après , les Espagnols vinrent attaquer ce poste, mais ils furent repoussés avec une perte considérable. Cependant le sieur Michel qui le commandait, craignant de ne pouvoir résister à une nouvelle tentative de leur part, s'embarqua avec tout son monde; il abandonna le fort avec une telle précipitation, qu'il ne prit pas uiéme le temps d'enclouer les canons.
Comme aucun de ceux qui se trouvaient à bord de Tembarcalion n'était capable de la diriger, ils errèrentlongtemps dans le golfe du Mexique, et allèrent enfin échouer sur les côtes de la Jamaïque , où les naufragés furent heureuser ment recueillis par des flibustiers qui les conduisirent à la Martinique. Ils y étaient à peine depuis quelques jours, quand arriva de France un vaisseau nommé /a Pélagie, qui amenait cent cinquante émigrants destinés pour la Guyane.
Mais en apprenant ce qui s'était passé, ils refii-
sèrent de continuer leur voyage, et s'établirent à
la Martinique ; ce qui acheva de ruiner la compaguie.
Le P. Dutertre, d'où notistirons ces détails, termine son récit par les réflexions suivantes: «Bien que toute cette entreprise ait été conduite sans jugement, et que, depuis son commencement jusqu'à sa déroute , on y ait fait des fautes très-considérables, j'en remarque pourtant cinq qui ont été les causes principales de sa ruine. La première est d'avoir eu dessein de faire le rendezvous à la Martinique , et d'y bâtir des magasins sans s'être assuré de M. Duparquet ; la seconde, c'est d'être parti de France sans savoir où aller; la troisième, de n'avoir eu ni chirurgien, ni interprète, ni guide; la quatrième, d'être resté trop longtemps à la Martinique, où les engagés se débauchèrent; la cinquième, enfin, d'avoir confié la colonie au sieur Saint-Michel, qui n'avait aucun intérêt personnel à son succès. »
Depuis le désastre de la compagnie de Paris , l'île de Cayenne était complètement abandonnée par les Français. Quelques Hollandais expulsésdu Brésil par les Portugais s'y réfugièrent avec leurs esclaves, et obtinrent des Indiens la permission de s'y établir. Leur chef, Guerin Spranger, y introduisit la culture du sucre et celle de l'indigo, qui y prospéra tellement, dit le P. Dutertre, que sa bonne administration mit bientôt cette iie en
haute réputiition , et attira l'attealion d\m grand nombre de jiiif& qui veoaieot detre chaMé» du Brésil, où ils s'étaient établis pendant la domination de la Hollande dans ce pays. L'un d eux^ nommé Oavid Nassy, en haute faveur auprès de )a compagnie qni s'était formée à Amsterdam, en obtint la titre de patron-maître de la colonie de Çayenne, et 8*y rendit en lôSgavec un grand nombre de ses compatriotes. L'année suivante, caoi çinquante-deux individus de la même reli* gioniquL avaientquitté Uvoume au mois de juillet, vinrent les y rejoindre, et s'y livrèrent également à la culture des terres. La prospérité dont jouit oet établissement pendant sa courte durée est une preuve que les Israélites ne sont pas aussi impropres qu'on le pense généralement aux entreprises agricoles. Il est £lcheux que les circonstances ne lui aient pas permis de se développer ; car le spectacle d'une colonie de juifs subsistant par eux-mêmes eût eu, sans aucun doute, une grande influence morale sur le développement intellectuel de cette nation.