‹ Notice historique sur les ordonnances du 16 juin 1828Chapitre 2 sur 20 · DU 16 JUIN · texte numérisé non relu

DU 16 JUIN

LEUR ORIGIHE.

Quand on veut remonter à la première origine des Ordonnances, on est bien obligé de la voir dans les trop fameux discours prononcés devant les Chambres par Mgr Frayssinous, ministre de l’instruction publique, en 1827. L’illustre Prélat est trop connu pour

qu’on soupçonne un si beau caractère d’avoir agi avec prévision d’un mal plus qu’éventuel , et d’avoir préludé sciemment à ces fatales Ordonnances qui ont causé à l’Eglise de France tant de larmes. Qui ne sait qu’à leur ap|)arition Mgr Frayssinous fut le premier à les iraprouver hautement , et qu’il déclara au duc d’Angonlémc qu’il ne voudrait point , pour sa part , les avoir signées. Mais la franchise du ministre le faisait aller droit au-devant des questions soulevées par les députés de l’extrême gauche , avec la conGance de convaincre la mauvaise foi à fbree de logique, et de calmer les fureurs à force de modération. Le Ministre des affaires ecclésiastiques ne se serait donc pas assez déüé des hommes qu’il avait en face , tels que les Labbey de Pompicres, les Dupin, les Ysambert et autres députés de même force qui semblaient vouloir mettre à l’épreuve la candeur du Prélat.

Séduit un jour par les éloges de Casimir Périer (1) , Mgr Frayssinous ne monta-t-il pas à la tribune pour articuler toutes sortes d^veux sur la Congrégation , sur le jeune Clergé, sur les Jésuites, etc. , sans doute avec l’intention toujours pure de faire justice des incessantes

(1) SCauces de la Chambre des députés des 25 et 26 mai

déclamations d’un parti prévenu contre l’Eglise et ses institutions? Ainsi , parce qu’on déblatérait contre la Congrégation, qu’une fantasmagorie représentait comme une troupe d’ambitieux , aspirant aux honneurs , Mgr d’Hermopolis déclara (ju’il y avait en effet une Congrégation, laquelle néanmoins n’était nullement dangereuse , puisque c’était la réunion des plus honnêtes gens du monde , voués par zèle à toutes les œuvres de la charité chrétienne. Mgr Frayssinous excusait aussi le jeune Clergé par son inexpérience , avouant ce défaut trop commun à la jeunesse d’oublier l'esprit qui vivifie, pour suivre la lettre qui tue. Mais le côté gauche de la Chambre n’entendait point de pareilles excuses. Accoutumé qu’il était à abuser des paroles les plus innocentes , il se faisait fort contre le Clergé de l’aveu ministériel ; et M. Casimir Périer de répondre : « Dès lors, Monseigneur, il faut laisser sans emploi • cette jeunesse inexpérimentée. » Comme qui dirait , il faut chasser du service militaire tous les soldats qui n’ont pas l’expérience des vieux capitaines. Tous ces aveux du Prélat , sans donner gain de cause à de perfides adversaires, fournissaient toujours un élément, un prétexte à leurs clameurs.

Jus4]ue-là , rien dans le discours de Mgr d’Hermol>olis n’avait donné lieu aux Oixlonnances ; mais voici

un auU'e aveu qui va les provoquer. Voulant donc aussi répondre aux déclamations libérales contre les Jésuites, le ministre ne vintril pas déclarer officiellement , en présence de la Chambre, qu’il existait en effet en France de$ discipUt de Saint-Ignace; gu’ il y avait huit petits séminaires dirigés par les Jésuites? Le zélé Prélat craignait apparemment de n’en avoir pas assez dit. A quelques jours de là, il se rendit à la chambre des Pairs dans le dessein , disait-il , de mieux défendre ces bons Jésuites qu’il aimait, dont il appréciait les éminents services.

Nous n’insistons icJ sur les démarches ou les paroles indiscrètes d’un ministre , d’ailleurs si estimable , qu’à cause de leur immense portée dans l’affaire des Ordonnances. Hélas l l’homme vertnmu se fait quelquefois de candides illusions 1 Mgr Frayssinous ne s’imagina-t-il pas, tant qu’il fut à la tète de l’Instruction publique, qu’il pourrait faire fleurir la Religion dans les collèges et , en sa qualité de Grand-maltre , changer le mauvais génie de l’Université? Eh bien ! il eut également cette illusion de pouvoir faire accepter l’Ordre des Jésuites, ou du moins de faire tolérer les services que rendaient ces habiles instituteurs de la jeunesse. Eh 1 pourquoi dans la pensée de l’Evéque , un ministre du roi Charles X n’aurait-il pas tenté ce que M. Emery , supérieur - général de Saint-

Sulpice , avait osé demander sous Bonaparte (1)? Déjà dans une autre séance de la Chambre haute , le ministre avait dit avec sa franchise ordinaire : « Qu’il avait « cru servir utilement la cause de la Religion et de « l’Etat , à la tribune de l’autre Chambre , en fixant les « esprits sur la véritable position d’un certain nombre « d’ecclésiastiques français, connus sous le nom de Jé- « suites. Si jamais, ajoutait-il, il était question de s’ocen- « per législativement de cette congrégation religieuse, « c’est alors qu’il faudrait approfondir les choses en se « dépouillant, ainsi que l’a dit le noble Pair (M. Laine),

(1) On est curieux de lire ce qu’éCTivait le vénérable restaurateur de la congrégation de Saint-Sulpice , au Cardinal Feseb. pendant son ambassade a Rome : « Très-sérieusement a je pense et je suis convaincu que vous ne pourriez pas « rendre un plus grand service à l’Eglise et au Samt-Siége U que de procurer le rétablissement de celte société. Si elle « avait des défauts, elle doit en être bien corrigée. Je sens a que le moment peut n’étre point encore venu où le premier « Consul pourrait rétablir l’Ordre en France, mais il peut ne K pas s’opposer qu’on l’établisse ailleurs; aucune société « n’est plus favorable aux gouvernements , et c’est la plus a puissante digue qu’ils puissent opposer au torrent de l’im- « piété. Si le gouvernement est stable en France , certaine- « ment cela n’est dû qu’aux talents éminents et à la fermeté « du premier Consul , mais tout Etat où régnera l’impiété « sera nécessairement sujet ’à des secousses , à des révolu- « lions continuelles. ( 28 octobre. )

« de tout préjugé , de toute passion. • Le zèle eiripressé de son Excellence pour faire iriotnpher à contretemps la cause du célèbre Institut, l’avait encore amené au Luxembourg , le 19 janvier 1827 , pour répéter les mêmes choses.

Enfin , il fallait bien encore revenir a la charge , au risque de compromettre la plus belle cause. Cette dernière fois, Mgr d’Hermopolis appuya plus fortement sur le fait des Jésuites , toujours en demandant grâce pour des religieux qui n’avaient Ix'soin, après tout, ni de grâce , ni de privilège , mais qui demaiulaieut seulement à vivre sous la sanve-garde des lois communes à tous les Français. Les nobles Pairs n’avaient donc qu’à dire au ministre qu’ils ne connaissaient point de Jésuites on France, non plus que de Frères Moraves ou de St-$imouiens , puisijuc, selon le principe constitutionnel, le gouvernement voit les individus ou la société civile , nullement des dénominations inolfensivcs ]>our l’ordre légal. Au lieu d’une réponse aussi rationnelle, un membre de l’assemblée, ayant l’air d’abonder dans le sens de l’illustre orateur, S’écria : a Eh bien ! Mon- ■ seigneur, faites-nous là-dessus une proposition de « loi 1 » C’est-à-dire, livrez à nos préventions, à notre haine , des victimes ; car le sycophante savait bien que, vu l’état actuel des esprits, il était impossible d’attendre

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un vote Ëtvoi'ablc de la législature. Mgr d’Herniopolis était donc le seul à ne pas s’apercevoir des inconséquences de tous ces beaux discours dans les deux Chambres. Comment l’auguste Prélat, au jugement pour l’ordinaire si droit, oubliait-il dans cette occasion ce qu’il avait dit lui-même avec tant d’éloquence : Ilya des temps de vertige où la raison ne saurait se faire entendre. Dès lors n’eût-il pas été plus prudent de la part du ministre de s’cn tenir à cette maxime d’un sage administrateur : a Moins de paroles, et plus de fermeté dans l’action? » Quand une funeste expérience n’eût pas appris au grand orateur qu’il avait péché par ex<;ès de paroles , il l’aurait appris par les avis qui lui arrivèrent probablement de plusieurs côtés.

Au sortir de cette dernière séance , Mgr d’Hermopolis alla se féliciter auprès de scs amis d’avoir rempli un grand devoir, en défendant, avec les Jésuites, la cause de l'innocence. « Tout cela serait très bien, Mon- « seigneur , lui répondit un homme grave, si l’on pro- M cédait de part et d’autre avec bonne foi ; mais quand O la haine est au fond du cœur de ceux qui s’en pren- « nent aux Jésuites, et qui n’ont en vue que le triomphe a d’un libéralisme irréligieux, vous ne les avez pas ■ vaincus, mais peut-être leur aurez-vous fourni une « arme par vos aveux. » Le personnage, ici, devi-

naît juste , et nous verrons bientôt quel parti la faction a tiré de ces discours intempestifs.

L’inexorable Histoire est donc obligée de demander raison à Mgr Frayssinous de son imprudence et de l’oubli des premières notions du gouvernement représentatif, en particulier d’un des premiers articles de la Charte, qui vent que tous Us Français égaux devant la loi ne soient pas jugés sur de simples qualifications de Jésuite, de Bénédictin, d’Oratorien. Pourquoi, en effet, qualifier du nom de Jésuite ceux qui ne se présentaient que sous la conmn»e4énomination de prêtres diocésains , travaillant sous la direction des Evêques , et avec le même costume que les prêtres séculiers? Ce qui, après tout, fait le religieux , ce sont les vœux, enpgements purement spirituels. Or , qui êtes-vous pour aller scruter dans la conscience , pour savoir si l’individu est lié au Seigneur par des obligations particulières et toutes intérieures ?

Le rapport de la commission, du 20 janvier 1828 , a mieux parlé en disant qu'on ne pouvait voir aujourd'hui chez Us membres d'une congrégation queUonque que de stmpUs prêtres choisis par Us Evêques , placés sous Uur surveillance et juridiction spirituelle, révocables à Uur volonté , et ne se distinguant des autres eccUsiastiques de leurs diocèses par aucun signe exté-

rieur, ni par aucune dénomination particulière. Dans un ariicle de la Gazette de France du 31 mars 1831 , article attribué à M. de Villèle , et intitulé : Jppel à la France et à l'opinion , cet ex-ministre, ancien collègue de Mgr Frayssinous, serait venu dire, plusieurs an> nées après les Ordonnances : Qu’il n’a pas dépendu de lui de mettre les Jésuites hors de France; mais que la Charte seule Ven a empêché.

Mgr Frayssinous, lui , était d’un avis tout contraire, et c’est ce qui excuse jusqu’à un certain point sa persistance à revenir toujours sur la cause des Jésuites, qu’il compromettait plutôt que de la faire triompher. 11 se plaignait au Roi , en 1828, de ce que M. Portalis, avec ses vieilles maximes de Parlement , aurait voulu chasser de France la Compagnie de Jésus. En cela , le savant Prélat avait raison ; car alors en sa qualité de ministre de la justice, M. Portalis semblait n’avoir d’autre regret en signant l’Ordonnance contre les Jésuites que celui d’y voir certains ménagements ou ce qui lui apparaissait tel , et du ce qu’elle ne les écrasait pas entièrement ; or , on pouvait lui demander dans quel article de la Charte il avait vu que le nom de Jésuite fût un titre de proscription (1).

(1) On aime , cette fois , entendre le colloque de Mgr Frayssinous avec le roi Charles X ; « Poursuivant mon récit, j’ai dit

Quoi qu’il en soit , rendons justice à Mgr Fiayssinous. La différence entre lui et ces autres ministres , c’est qu’élevé par son caractère au-dessus des mesquins intérêts de la politique et d’une position pci-sonnelle , il n’eût jamais sacrifié aux exigences d’un parti haineux des institutions éminemment catholiques , soit qu elles eussent pour directeurs des Jésuites , soit qu’elles fussent dirigées par des prêtres séculiers, pourvu qu’elles remplissent leur religieuse destinée à la satisfaction des Evêques et au gré des parents. Mais

au Roi , au sujet des Jésuites : « M. Portalis, Sire, regarde « leur existence actuelle en France comme illégale ; mais je « professe l’opinion contraire. A mes yeux , les Jésuites a d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’autrefois, les anciennes « lois ne leur sont pas applicables : mon opinion que j’ai « soutenue, l’an dernier, à la chambre des Pairs, est paro lagée par de très-savants jurisconsultes , tels que M. Parie dessus et M. Delvincourt , doyen de la Faculté de droit. Ce « n’est plus qu’une aggrégation d’individus, mettant en corail miin leurs intérête , suivant, parce que cela leur plaît, la « règle de saint Ignace , soumis à des supérieurs , mais Il toujours sous le bon plaisir des Evêques qui peuvent, à « leur gré, admettre ou repousser, garder ou renvoyer « les maîtres et les chefs d’établissements qui leur sont

Il adressés par les supérieurs Sire , quels sont leurs

Il ennemis achumés ? ce sont les protestents , les jansénistes , Il les impies , les révolutionnaires , les plus grands ennemis «delà Religion catholique et des Bourbons. » ( Ami de la Religion , 27 février 1844. )

puisqu’il s’agissait d’indiquer ici le premier moteur des Ordonnances , l’amour de la vérité ne nous obligeait-il pas de signaler une main respectable sans doute, mais inhabile à manier les hommes et les affaires , la*^ quelle nous aurait préparé, sans le vouloir , le fait le plus malheureux de la Restauration ?

Nous avons trop souvent entendu confondre l’origine avec la cause ou le motif d’une mesure qui eut, à l’époque , tant de retentissement. Peut-on nier que ces actes hostiles à la Religion ne soient dus principalement à l’esprit de rivalité du corps universitaire? Le monopole , alors comme aujourd’hui , craignait de rencontrer une concurrence dangereuse dans les petits séminaires ou dans une société célèbre par ses succès. Or , il va sans dire que cette Université qui regardait d’un œil jaloux les Jésuites, scs plus redoutables rivaux pour l’enseignement, ait crié plus haut contre les établissements ecclésiastiques, et poussé de tous scs efforts à une enquête sur les prétendus abus des écoles placées en dehors de sa sphère.

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