‹ Notice historique sur Ripaille en ChablaisChapitre 2 sur 8 · LA RETRAITE D'AMËDËE VIII · texte numérisé non relu

LA RETRAITE D'AMËDËE VIII

Amédée VIII, devenu ducHe Savoie depuis 1416, en vertu de lettres-patentes de l'empereur Sigismond, avait atteint un assez haut degré de puissance ; il exerçait en Europe une influence véritable. Le monde apprit soudain qu'il abandonnait sa capitale et sa cour pour se fixer dans la solitude, à Ripaille, avec six de ses chevaliers. Il n'entre pas dans notre sujet de raconter les suites bien connues de sa détermination et les circonstances qui le firent ensuite élire pape, sous le nom de Félix V, par le concile de Bâle changé en conciliabule. Cependant il importe de faire voir que la retraite de ce prince et la conduite qu'il mena depuis ont été généralement mal appréciées. La plupart des historiens se sont inspirés du malencontreux proverbe, ou

Digiti

zedby GoOgk

plutôt de la locution populaire faire ripaille, qu'on prétend avoir pris naissance à ce propos ; et d'après la signification qu'elle a de nos jours, ils nous ont représenté Àmédée abdiquant, avec le souci des affaires, sa longue renommée de sagesse (on rappelait le Salomon de son temps), pour couler le reste de ses jours, entouré de gais compagnons, dans les délices de la bonne chère (1) . L'abdication et la vie voluptueuse qu'on lui prête sont deux points sur lesquels nous pouvons nous éclairer à l'aide de plusieurs témoignages contemporains. — Examinons d'abord le premier.

Le 7 novembre 1434, une scène imposante se passait à Ripaille. Le duc venait de faire bâtir à côté du couvent des Augustins un nouveau château, composé de sept appartements et de sept tours. L'édifice à peine achevé se remplissait de l'élite de la noblesse savoisienne : Amédée , en présence des Etats du duché convoqués par lui, investissait son fils aîné, Louis, de la lieutenance générale, le créait prince de Piémont, puis se retirait avec ses compagnons dans les appartements préparés pour eux. Le lendemain tous les sept

(i) Le P. Daniel ; Duclos, HUt de Louis XI; Grillet, Dictionnaire historique des départements du Mont-Blanc et du Léman, III, 194; Dessaix, Genoux, Hist. de Savoie, etc. Nous avions nous-méme adopté cette version, avant examen, dans la Revue savoisienne du 15 octobre 1861.

Digiti

zedby GoOgk

recevaient des mains do prieur Phabii d'ermite. Tel est le résumé du récit du P. Monod, que nous a transmis Guichenon, et dont on a conclu que le duc avait renoncé au gouvernement pour se faire moine. Mais la lieutenance conférée à son fils n'impliquait pas une abdication absolue : les personnages qu'il gardait en sa compagnie, tous âgés comme lui d'environ cinquante ans, étaient précisément les gentilshommes ou les magistrats qui avaient eu part aux affaires les plus importantes de son règne, et dont il avait fait ses conseillers ordinaires (i). La demeure qu'il leur avait construite était loin de ressembler à un clottre ; en leur faisant prendre un habit spécial, il instituait tout simplement un ordre de chevalerie séculière, qui devint l'ordre fameux de Saint-Maurice, uni plus tard à celui de Saint-Lazare. Les chanoines réguliers de saint Augustin, dont la fondation n'avait sans doute pas été faite sans une arrière pensée pour l'avenir, devaient être les directeurs des chevaliers. Ceux-ci avaient une part déterminée de leur temps à consacrer aux affai-

(i)V. Guichenon, ibid., p. 480. Ces six dignitaires furentHenri de Colombier, seigneur de Vouffians, au pays de Vaud; Claude Du Sais, seigneur de Rivoire en Bresse; Lambert Odinet, président du Conseil de Chambéry ; François, seigneur de Bussy et d'Erya, en Bugey ; Amé de Champion, et Louis, seigneur de Chevelu, au pied du mont du Chat.

zedby GoOgk

res de l'Etat, et une autre à employer au service de Dieu. Ils ne prononçaient pas de vœux ; ils conservaient ud certain nombre de domestiques ; un revenu annuel de deux cents florins était alloué à chacun d'eux, sauf leur chef ou doyen qui en avait six cents (2) . De là à la vie cénobitique, il y a déjà loin. Le duc de Savoie n'avait pas entendu dire adieu au monde, comme Ta cru Guicbenon lui-même : un document plein d'intérêt, tout récemment publié à Genève par M. Jules Vuy, le prouve surabondamment. C'est un jugement rendu par Amédée VIII entre l'abbaye de Saint-Jean d'Aulps et la communauté du bourg de Samoëns. Il est daté de Ripaille, le 20 juin 1438. Le prince y figure avec tous ses titres officiels : duc de Savoie, de Chablais et d'Aoste, marquis en Italie, comte de Piémont, de Genève, de Yalentinois et de Diois. Il y exerce l'un des attributs essentiels de la souveraineté, et il n'est pas même question de son fils Louis, lieutenant-général. Parmi les témoins se trouvent Jacques Rosset, juge du Chablais, et François de Bussy, l'un des chevaliers résidant à Ripaille. Cette sentence suppose une enquête et toute une sérieuse étude qui ne peut s'accorder avec le désœuvrement attribué au duc et à ses compagnons.

(2) Eneas Sylvius, De concilio Basilimse.

Digiti

D'autres actes, impliquant davantage encore, s'il est possible, le plein exercice du pouvoir, achèvent de prouver cette vérité : le 7 août 1435, à Ripaille, Amédée conclut le mariage de Louis, marquis de Saluées, avec Isabelle, fille du marquis de Montferrat, à laquelle il donne quinze mille florins d'or; le 12 juin 1436, àTbonon, il passe un traité avec ce même marquis de Montferrat (1); le 21 juillet de la même année, il reçoit, à Thonon, l'hommage de Charles, duc de Bourbon et d'Auvergne (2); le 15 septembre 1437, à Ripaille, il donne un sauf-conduit à l'empereur et au patriarche des Grecs , qui devaient traverser ses Etats pour se rendre à Bâle (3) ; enfin le 23 décembre, même année, se célèbre à Ripaille le mariage d'Aimée de Montferrat avec Lusignan, roi de Chypre (4).

En faudrait-il autant pour nous autoriser à conclure que le duc de Savoie, après sa retraite de 1434 , continua de mener une vie active, au milieu de ses conseillers intimes, composant l'ordre naissant de Saint-Mau-

(1) Guichenon , édition de 1780, tome II , p. 59.

(2) Gapré , Traité historique de la Chambre des Comptes de Savoie, p. 145.

(3) Senebier, Catalogue raisonné des manuscrits de ta bibliothèque de Genève (1779), p. 91.

(4) Guichenon, ibid. , II, 59.

Digiti

izedby GoOgk

rice? Et ne devient-il pas superflu de citer l'acte même par lequel Amédée, en se retirant à Ripaille , crée sou fils Louis prince de Piémont, acte où il se réserve une autorité pleine et entière, entendant expressément garder jusqu'à sa mort toute l'administration de ses États (l)î

Il est donc positif que la retraite du duc ne fut pas une abdication, un renoncement aux affaires, mais qu'au contraire lui et ses compagnons durent continuer, aidés par le recueillement et par de pieux conseils, à s'exercer dans Part difficile de bien gouverner, qui avait fait la préoccupation constante d'Amédée, le codificateur des StatutaSabaudiœ. Selon l'intention expressément formulée de ce prince, les ducs de Savoie, ses successeurs, devaient recourir aux chevaliers de Saint-Maurice dans tous les cas importants ; l'ordre ne pouvait se recruter que parmi les hauts personnages, ni comprendre plus de sept membres, dont un doyen (2). C'était en un mot une sorte de conseil privé permanent, ou, suivant la qualification du P. Monod , un sénat qu'Amédée établissait pour lui et les ducs à venir.

(1) « Addidit in iiê tabulis multas eœceptiones ut authoritatem tuatn sartam teetam consenaret, utque intégra adminUtratio, dum in vwis es set, ad ipsum pertinerct. » CAmedeu* pacifient, par le P. Monod, p. 65.)

(S)Guichenon, ibid.

Digiti

zedby GoOgk

Ce point acquis, il est facile d'élucider la question du proverbe, et de la conduite que menèrent les nouveaux habitants de Ripaille.

En effet, ces derniers, n'étant point assujettis à la vie claustrale, pouvaient parfaitement conserver le train de grand seigneur auquel ils étaient habitués précédemment, sans pour cela s'adonner à une débauche que leur âge et leur caractère rendent d'ailleurs invraisemblable. Eussent-ils réellement donné naissance au proverbe, il ne faudrait pas encore l'entendre dans un sens défavorable. Moreri, qui écrivait deux siècles après, ne semble pas attacher au mot faire ripaille d'autre signification que celle de jouir des plaisirs de la campagne. Le Dictionnaire de Trévoux, un peu postérieur et édité aux portes de la Savoie, révoque en doute l'origine de cette locution, et prétend qu'elle est inconnue dans le pays, ainsi qu'en Piémont. Cette assertion cependant est en désaccord avec Addison, qui cite comme existant de son temps (au xvn° siècle) le proverbe italien andare a Ripaglia, à peu près analogue au nôtre. Les autres raisons données par le même ouvrage sont aussi peu satisfaisantes : Ménage lui-même ne s'en contente pas. D'un autre côté, il est difficile de voir dans ripaille une contraction de repaissaille , étymologie reproduite par un de nos plus récents die-

Digiti

zedby GoOgk

tionnaires, peu scrupuleux du reste eu matière d'histoire (1).

Cette locution proverbiale , se rencontrant dans la langue des deux pays qui avoisinaient la Savoie, semble donc réellement un vestige du nom de notre village du Gbablais. Mais c'est là tout : et, comme nous venons de le dire, cette origine, fût-elle plus clairement démontrée, ne prouverait en rien la vie désordonnée dès chevaliers de Ripaille. Tant d'abus de langage , tant de variations dans l'acception des mots se produisent d'un pays à l'autre, d'un siècle au suivant, que la simple exagération du sens d'une expression populaire n'a rien qui doive surprendre : ce sont toujours les termes les plus usités qui changent le plus dans leur forme et dans leur signification. Voltaire, à qui la langue française doit plus d'une altération , n'a pas peu contribué à répandre celle-là : il est un des premiers qui aient en-

(l) Plus bas, dans le même article , le même dictionnaire, qui est celui de Bescherelle (1861), change d'avis et dit : « Cette façon de parler, lisons-nous dans YEtymologie des proverbes français par Bellingen, a pour auteur Amédée septième du nom... lequel se retira en 1439 à Ripaille, lieu solitaire des appartenances d'un prieuré de Vordre de Saint-Maurice, jadis fondé par ses prédécesseurs et rébâti par lui-même au rivage du lac de Genève, à une demi-lieue de Thonon. »

En quatre lignes, sept erreurs. Et Ton nous vantera les Dictionnaires !

Digiti

zedby GoOgk

* tendu par faire ripaille mener une vie de plaisirs, et

prêté au mot une idée désavantageuse (1). Ce petit abus servait les besoins de sa cause : tout le monde connaît les vers peu flatteurs et peu véridiques que; du fond d'une solitude assez voisine de celle d'Amédée, — et où lui-même ne vécut pas de manière à faire taire les mauvaises langues — le patriarche- philosophe adressait à la mémoire du prince-pape (2).

Mais Voltaire n'a pas réfléchi, comme l'observe Senebier (3), que cette expression ne fait allusion qu'au site riant de l'ermitage , et à la vie heureuse que les

(l) On trouve cependant dans l'édition de 1641 de la continuation des Annales de Baronius, la définition suivante : faeere ripaliam, hoc est indulgere ventri fBaroniicontinuatio, année U34). Le sens du mot paraîtrait donc avoir déjà fléchi à l'époque de cette édition : mais la nouvelle acception, en tout cas, n'était pas encore généralisée.

(2) Au bord de cette mer où s'égarent mes yeux , Ripaille, je te vois. bizarre Amédée !

Est-il vrai que dans ces beaux lieux, Des soins et des grandeurs écartant toute idée, Tu vécus en vrai sage, en vrai voluptueux, Et que, lassé bientôt de ton doux ermitage, Tu voulus être pape et cessas d'être sage?

Lieux sacrés du repos, je n'en ferais pas tant ; Et malgré les deux clefs dont la vertu flous frappe,

Si j'étais aussi pénitent,

Je ne voudrais point être pape.

(1) Histoire littéraire de Genève, I, 55.

Digiti

^Ie ^- -

ermites devaient y mener. Ainsi à l'origine , et encore dans l'esprit de Senebier, au milieu du dix-huitième siècle, elle n'avait pas d'autre portée. D'ailleurs, la table d'Âmédée VIII et de ses compagnons pouvait sembler relativement somptueuse aux gens d'alentour, qui vivaient beaucoup plus simplement, et qui voyaient sans doute emporter à Ripaille les meilleures denrées du marché de Thonon. « II n'est pas étonnant, remarque judicieusement un historien de Savoie , que des villageois parmi lesquels l'opulence était inconnue vissent du faste, du luxe, une table splendide, dans l'aisance convenable à un prince entouré de ses principaux conseillers (1). » Le proverbe né chez eux put donc s'appliquer, à la rigueur, au train de vie de leur souverain , mais encore une fois sans entraîner aucune appréciation malveillante. Il servit d'arme et de point d'appui à la calomnie, qui s'en empara en le dénaturant.

La calomnie n'avait même pas attendu Voltaire , ni rinvention du proverbe, pour s'attaquer au duc Amédée. Au milieu du concert d'éloges que font entendre les contemporains de ce prince, il se rencontre deux voix dissonnantes : mais il est facile de réduire ces témoignages à leur juste valeur. Le Pogge et Monstrelet ,

(«) Frézet, II, 55.

Digiti

zedby GoOgk

voilà les deux sources premières où ont puisé tous ceux qui ont médit de la retraite d'Amédée.

Le Pogge, de Florence, auteur à l'esprit satyrique , prétendit que le changement d'habit du duc de Savoie était un secret artifice pour arriver à la papauté (1). Mais la position élevée que cet écrivain occupait auprès, d'Eugène IV, dont Âmédée fut le compétiteur sous le nom de Félix Y, nous permet de suspecter son impartialité : quoique Félix ne fut qu'un antipape, il faut reconnaître que , dans ces malheureux jours de schisme, la division des esprits, la vivacité de la lutte, engendraient chez les adhérents de l'un et de l'autre parti des appréciations réciproquement défavorables. Celle du Pogge paraît d'autant plus dénuée de fondement que, l'année de la retraite du duc de Savoie, l'Eglise avait la paix, et le concile de Baie était réconcilié momentanément avec le pape Eugène ; ce qui enlevait tout espoir et tout prétexte aux convoitises dont le trône pontifical pouvait être l'objet.

Monstrelet s'exprime ainsi au sujet d'Amédée : « Et se faisaient lui et ses gens servir, en lieu de racines et d'eaux de fontaine, du meilleur vin et des meilleures viandes qu'on pouvait rencontrer (2). •

(l) V. Guichenon, édition de 4 660, p. 478.

(3) Chronique éTEnguerr and de Monstrelet, II, 100.

Digiti

zedby GoOgk

Ii est certain qu'ils n'avaient jamais fait vœu de se nourrir de racines et d'eau claire, et il n'est nullement surprenant, comme nous l'avons expliqué, que les meilleurs mets leur fussent réservés. L'imputation est bien faible, et n'implique même pas l'idée de débauche. Encore faut-il en rabattre : Enguerrand de Monstrelet, gouverneur de Cambrai pour le compte du duc de Bourgogne, qui était un des princes les plus hostiles à Àmédée, devait parler de celui-ci dans les mêmes termes que son maître , et il se trouve à cet égard dans les conditions du Pogge (I).

Aux allégations de ces deux auteurs , qui ailleurs, du reste, parlent avantageusement d'Amédée VIII, il faut opposer l'accord des autres contemporains. Olivier de la Marche, qui tenait également à la cour de Bourgogne, a été beaucoupplus impartial : «Cestuy Félix, dit-il, vesquit avec François et Bourgougnons , et si sagement se gouverna au temps des divisions de France, que son païs de Savoye était le plus riche, le plus seur et le plus plantureux de ses voisins (2). » Mais il y a des textes

(1) Guichenon (p. 479) traite d'infidèles les mémoires de Monstrelet, d'Alain Chartier et autres écrivains éloignés delà Savoie, n'ayant pu être au courant de ce qui s'y passait. Paradin, quoique faisant l'histoire particulière du pays , les a copiés. Voyez aussi à ce sujet les Mémoires de Beaulacre, tome II.

(2) Livre I, ch. vi.

Digiti

zedby GoOgk

plus précis sur la vie du prince dans sa retraite : Raphaël Volaterre dit expressément qu'il fut choisi pour le pontificat à cause de la renommée de ses mortifications (i). Eneas Silvius, secrétaire du concile de Bâle et pape plus tard sous le nom de Pie II, rapporte ainsi l'élection de Félix Y, qu'il avait eu l'occasion de voir à Ripaille même : « Il y en eut un qui eut plus de voix que les autres : c'est le très-excellent Amédée, duc de Savoie, doyen des chevaliers de Saint-Maurice de Ripaille, dans le diocèse de Genève; les électeurs, considérant qu'il était alors dans le célibat et que sa conduite était celle d'un religieux, le jugèrent digne du gouvernement de l'Eglise. » Et après un long éloge de ce prince, il ajoute « qu'il ne portait d'habits que ceux qui étaient nécessaires pour se garantir du froid , et ne mangeait que ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim (2). » Ici aussi, faisons la part de l'exagération : Amédée ne vivait certainement pas en anachorète de la Thébaïde , et les prélats de Bâle , qui voulaient l'opposer au pontife légitime,

(i ) « Ob abstinentiœ clarique nominis famam invitus in concilio BasMense pontifex foetus. » Guichenon (p. 497) a réuni encore d'antres témoignages favorables à Amédée.

(3) De concilia Basiliense, II, 107. Amédée réunit vingt-six voix dans le concile. Son élection est ainsi appréciée par le continuateur de Baronius (année 1439) : a Quod magis in opprobrium electorum quam eketitertere nullum est dtibium. s

Digiti

zedby GoOgk

avaient tout intérêt à vanter sa sainteté. Mais la singularité même de leur choix, et l'espoir qu'ils avaient de faire agréer à l'Europe leur audacieuse tentative en rélisant, lui intrus, complètement étranger aux ordres, indiquent bien qu'il menait une vie irréprochable et que le fait était de notoriété publique.

Ainsi les jours s'écoulaient à Ripaille dans le calme et dans un loisir occupé. Le nouveau château s'élevait vis-à-vis et au midi de l'église des Augustins. Des fossés peu profonds l'entouraient. Sa façade principale , située au nord-est, du côté opposé à Thonon, était flanquée de sept tourelles d'escalier, rondes, alignées sur le même plan , distantes de vingt-neuf pieds de Savoie les unes des autres, couronnées d'un encorbellement crénelé, et engagées à moitié dans la construction. Un logement uniforme était attenant à chacune d'elles, et le tout se reliait à l'intérieur par un long corridor. Leur hauteur, y compris la toiture conique qui les surmontait, était de cinquante-huit pieds, leur diamètre de huit, et l'épaisseur de leurs murs de deux et demi. Mais la première du côté du lac était plus élevée de quinze pieds , un peu plus large aussi , et contiguë à un grand pavillon carré qui formait comme la tête de ce long corps de bâtiments : c'était l'habitation du doyen , comprenant au premier étage une chapelle

Digiti

zedby GoOgk

en forme de rectangle voûté d'arêtes, une chambre à coucher ornée d'une cheminée monumentale, enfin la grande salle qu'on trouve dans tous les châteaux féodaux et qui servait aux réunions. Au-dessus étaient les logis des servants de la maison, et au-dessous les cuisines, écuries ou autres dépendances. Les fenêtres de la chapelle, au nombre de deux seulement, étaient à cintre brisé; toutes les autres étaient rectangulaires et petites, sauf une vaste et belle croisée (1) percée dans la grande salle. La façade postérieure donnait sur sept jardins, affectés à chacun des sept logements, et séparés par un mur (2). Dans l'enclos du couvent, enfermé tout entier par une muraille continue, s'étendait le parc, vaste terrain planté de chênes, où étaient entretenues différentes espèces de gibier, et que traversaient en tout sens de larges allées, distribuées en étoiles irrégulières (3). Sous ces ombrages, les cheva-

(1) C'est-à-dire, à proprement parler, une ouverture divisée par deux traverses de pierre disposées en croix.

(2) Nons tirons ces indications tant de l'état actuel des lieux que de plans dressés au siècle dernier. La grande tour a conservé le nom de tour du pape Félix.

(5) Plusieurs de ces allées avaient trente pieds de roi de largeur. Aujourd'hui le bois les a presque envahies. Alphonse Delbene, qui fut abbé d'Hautecombe au seizième siècle et qui écrivit une Description de la Savoie, parle du parc en ces termes : « Fuére Ripaliœ domicilium et sedes Amedei, Sabaudiœ pritni olim

Digiti

liers venaient deviser ou méditer aux heures de réunion, vêtus de la robe ou du chaperon gris qui composaient, avec la croix d'or suspendue au cou , le costume distinctif de Tordre naissant. A l'extrémité de chaque avenue du parc, ils apercevaient un bourg ou une ville du pays de Vaud, et en -deçà l'immense plaine bleue du Léman. Site enchanteur, bien fait pour la vie studieuse ou contemplative, et qui a perpétué jusqu'à nos jours ce dicton populaire en Savoie :

« Qui n'a vu Thône et Ripaille N'a jamais rien vu qui vaille. *>

Amédée avait choisi en connaisseur.

Et pourtant il s'arracha aux douceurs de cette paix, lorsqu'une députation du concile de Bâle vint le chercher pour poser sur son front une tiare usurpée. Il résista, raconte le P. Monod, et versa un torrent de larmes, en opposant des difficultés sur les serments à prêter, sur l'habit, la barbe d'ermite dont il ne voulait pas se défaire , sur les bonnes relations qu'il avait eues jusque là avec le pape Eugène ; mais enfin on lui fit croire qu'il s'agissait du salut de l'Eglise, et il eéda.

duels, septumadccntinendas feras, pro sylvô amœnissimum; sed murosillorum Genevenses bello vexati per auxiliares copias nuper subruerunt. » V. Mém. de la Soc. dhist. et d'arch. de Chambèry, IV, 42.

Digiti

izedby GoOgk

Il serait difficile, d'après ces diverses circonstances, de suspecter sa bonne foi et de le taxer d'ambition. A cette époque de désordre, où des prélats accréditaient Tidée de la supériorité du concile sur le pape, où les consciences troublées flottaient incertaines entre Bâle et Rome, la conduite qu'on voit tenir au duc de Savoie s'explique naturellement. Toutefois son erreur, ou, si l'on veut, sa faiblesse, qui est des plus blâmables , ne lui portera pas bonheur : son administration ne sera point complètement sans tache, et la tiare tiendra peu sur sa tète.

L'intronisation d'Amédée ou de Félix V se fit en grande pompe dans l'église des Augustins de Ripaille, et non, comme le racontent Guichenon et plusieurs autres après lui, dans l'abbaye de Saint Maurice en Valais. Cette méprise résulte sans doute d'une mauvaise lecture du procès- verbal de la cérémonie, où il est dit que celleci eut lieu « à l'église du monastère de Saint-Maurice, de l'ordre de Saint-Augustin, fondée dans la dite solitude,» (c'est-à-dire dans celle de Ripaille) (1). Une telle dési-

(l) « Presentato sibi, die videlicet Jovis 4 7° mentis decernbris 1459, decreto electionis predictœ.... adicclesiam monasterii sancti Mauricn, ordinis sancti Augustini, in dicta solUudine

constiiîUam processerunt eumdem electum intronisaverunt,

ipsum super aUare majus élevantes, etc. » V. Guichenon, preuves, p. 316.

Digiti

izedby GoOgk

gnation pouvait en effet prêter à confusion pour un œil peu attentif. Assis sur le grand autel, le nouveau pape donna aux assistants sa bénédiction solennelle , après que le décret de son élection lui eût été remis , le 17 décembre 1439. Le 6 du même mois, il avait rédigé son testament , pièce importante que Guichenon n'a publiée qu'en partie, et qui réglait l'avenir de l'établissement de Ripaille.

Par cet acte, le duc ordonnait que le monastère et la maison des chevaliers seraient compris dans une même clôture , formée par un mur ou par une forte baie entourée d'un fossé ; que l'élection des chevaliers, quand il y en aurait à remplacer, serait réservée à lui et à ses successeurs, avec le conseil des autres membres de Tordre ; que les nouveaux élus seraient pris parmi des gens d'honneur, d'un âge avancé, d'une prudence et d'une probité consommées, qui se seraient distingués dans les expéditions guerrières ou les conseils des princes, et qu'ils seraient considérés comme les principales lumières de l'Etat pour les affaires importantes de la politique; qu'ils auraient un libre accès à l'église du monastère de Ripaille pendant l'office divin , et que les chanoines seraient leurs directeurs spirituels. Il léguait aux chevaliers , pour leur procurer un entretien honnête et conforme à leur condition , un revenu an-

zedby GoOgk

nuel de dix-huit cents florins d'or du petit poids, de la valeur de douze gros chacun , savoir six cents pour le doyen et deux cents pour chacun des autres. Le doyen , qui était au choix du prince, devait prescrire aux chevaliers leur genre de vie , fournir la nourriture et le salaire des domestiques communs , entretenir les édifices. Enfin il était ordonné que si Amédée venait à mourir avant l'accomplissement des dispositions relatives aux revenus, à la clôture et aux fossés, son héritier universel serait tenu de les exécuter dans un délai de deux ans (1). Avant de partir pour Baie , Félix Y, par bulle du 4 janvier 1440, nomma doyen des chevaliers de Saint-Maurice de Ripaille Claude du Saix , seigneur de Rivoire. Par deux autres actes du 6 du même mois, donnés à Thonon, il émancipa ses fils Louis et Philippe, et institua le premier duc de Savoie, de Chablais et d'Aoste (2): c'était , cette fois, une véritable abdication. Alors on vit affluer à Ripaille des prélats et des ambassadeurs qui venaient prêter obédience à leur élu, et l'inviter à se rendre à Bàle. Grillet fait une énumération exagérée

(1) Les articles du testament omis par Guichenon (preuves, p. 303) se trouvent dans Amedeus pacifient, p. 37 . Il existait aux archives de Ripaille des doubles intacts de cette pièce.

(2) Guichenon ne parle point de ces actes, dont les deux premiers figurent dans Amedeus pacificus, p. 164 et «67, et dont le troisième se voyait aux anciennes archives de Ripaille.

Digiti

des princes et des pays qui le reconnurent pour pape, et range dans ce nombre la France, l'Angleterre, la Castille, Milan, les cantons suisses, l'Autriche, la Hongrie, la Bohême, la Savoie, le Piémont et les chevaliers de Tordre Teutonique (1). A ce compte, que serait-il resté dans l'obédience du véritable chef de l'Eglise, d'Eugène IV? Il est certain cependant que le roi de France Charles VII protesta contre l'élection de Félix (2), et, dans l'assemblée tenue à Bourges le 2 septembre 1440, défendit à tous ses sujets de reconnaître pour pape « Monsieur de Savoie > bien que celui-ci lui fût uni par les liens du sang; que le roi d'Angleterre, Henri VI, écrivit de Windsor au concile de Baie, pour l'exhorter à ne pas se séparer d'Eugène IV (3) ; enfin que la majeure partie de la chrétienté resta fidèle à ce dernier.

Nous n'avons pas à suivre Félix V depuis le jour où il partit pour Bàle, accompagné d'une nombreuse noblesse et de quelques-uns des ermites de Ripaille (4).

(4) Grillet, m, 95.

(2) Protestatur rex sicut prineeps christianissimus, etc. (Baronii continuatio, an. 1430).

(3) Cette lettre est a la bibliothèque de Genève. V. Senebier, Catalogue raisonné, etc. p. 104.

(4) V. La manière comment Papa Félix fut reçu en la ville de Baie (Guichenon, preuves, p. 349): « Item après (lesécuyers d'honneur) vindrent trois hennîtes de Ripaille, d

Digiti

Disons seulement que, dans sa nouvelle puissance, il n'oublia pas l'établissement qu'il avait fondé et enrichi. Par une sentence arbitrale qu'il rendit en 1446 dans le couvent de St- Dominique -hors-des-murs, à Genève, il déclara que les habitants de Thonon, ainsi que ceux des villages de Ripaille et de Concise, seraient exempts de leydes, de gabelles, de péages, pour toutes les marchandises qu'ils transporteraient, par terre ou par eau, chez les Genevois, lesquels devaient jouir, de leur côté, d'une franchise réciproque (1). Le prieuré des Augustins fut, en 4448, l'objet d'une nouvelle faveur : il Ait érigé en abbaye, et les évéques de Belley et de Sion , avec l'abbé d'Abondance, en furent nommés les juges ou conservateurs (2).

Quelques temps après , Félix redevenait Amédée et rentrait dans la retraite de son choix : sa démission, qu'il avait eu enfin le bon esprit de donner au mois d'avril 1449, rétablissait la concorde au sein de l'Eglise. Il passa le reste de ses jours dans le calme et la

(0 Titre des anciennes archives de Thonon.

(2) NosigUurquidktumpnoratuminabbatialemdignUatem duximus erigendum, discretioni vestrœ per apostolica seripta mandatons quatenusvos, tel duo, aut unus vestrûtn, per vos, per alium seu alios, etiamsi tint extra loea in quibus deputaii estis, conservatores etjudices, etc. (Bulle donnée à Lausanne le 6 novembre 1448, et qui existait aux anciennes archives de Ripaille.)

Digiti

zedby GoOgk

piété , conservant toutefois avec le titre de cardinal de Sainte-Sabine, l'administration des diocèses de Lausanne et de Genève , où il se rendait fréquemment. Il mourut le 7 janvier 1451 , à Lausanne suivant Spon , à Ripaille selon Senebier, à Genève d'après Guichenon : cette dernière version parait cependant plus accréditée. Dans son testament, il avait exprimé le désir que son corps fût porté au monastère d'Haute-Combe et son cœur déposé dans l'église de Ripaille. Néanmoins ce fut dans cette dernière qu'on l'inhuma : les Augustins lui élevèrent un somptueux tombeau de marbre blanc ; une vieille bible en parchemin , à ce que nous apprend Spon, fut déposée sous sa tête en guise d'oreiller. Sa vie peut se résumer dans ces mots d'Eneas Silvius, son contemporain : t H laissa une réputation de vertu. Trop heureux prince , si les dignités ecclésiastiques n'eussent terni sa vieillesse (1)1 »

(O Europa, ch. 38.

Digiti

zedby GoOgk

Page 1