LES INVASIONS BERNOISES
Les fondations d'Amédée VIII à Ripaille n'étaient pas destinées à une longue existence. Aux quinzième et seizième siècles, nous sommes loin de ces âges de stabilité où les gouvernements, les institutions, les abbayes vivaient cinq ou six cents ans, défiant les révolutions et les catastrophes. L'Europe tout entière s'agite ; et c'est un spectacle singulier que ce grand déchirement de la société du moyen-âge, dont l'écho nous arrive avec des cliquetis d'armes, avec des cris de détresse, avec le bruit de ces détonations meurtrières que l'homme n'avait encore jamais entendues. Le Ghablais, situé au centre de la lutte suscitée par les partisans de la réforme, exposé aux incursions des Bernois et de leurs alliés de Genève, est un des pays qui eurent alors le plus à souffrir ; tandis que, tout à côté, Annecy et sa
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province demeuraient paisibles, grâce à la faveur dont jouissaient à la cour de France les ducs de Genevois - Nemours.
La prospérité de Ripaille se maintint jusqu'à l'invasion de 1536. Mais, dans cet intervalle, le monastère avait déjà perdu de sa discipline primitive, et un certain relâchement, presque toujours avant-coureur de la ruine, s'était introduit dans l'observance de ses statuts fondamentaux. En ce qui concerne du moins la gestion des biens conventuels, le prieur n'avait pas rendu avec régularité le compte prescrit chaque année, de sorte que les revenus n'avaient pas été employés exclusivement au profit de la communauté. C'est ce qui ressort d'une curieuse lettre d'Amédée IX, le Bienheureux, adressée en 1468 à l'abbé de Saint-Maurice, et dans laquelle il prie celui-ci d'exiger la reddition des comptes omise, malgré ses admonitions réitérées, depuis vingt-trois ans, soit par la faute du prieur, soit par celle des chanoines. Le couvent, disait le duc, était aussi mal régi au spirituel qu'au temporel, et l'excédant des ressources était plutôt emboursé qu'utilisé (1).
Quant au château, que les chevaliers continuaient d'habiter, il fut de temps à autre animé par la présence des princes. Le petit-fils d'Amédée VIII, Louis de Sa-
(l) Documents, n° 5.
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voie, devenu roi de Chypre, d'Arménie et de Jérusalem, à la suite de son mariage avec Charlotte de Lusignan, avait été expulsé par les Turcs de ces diverses principautés : tandis que sa femme trouvait un asile à Rome auprès du pape Sixte IV, lui vint se retirer à Ripaille, où il mourut au mois d'août 1482, t après avoir donné, dit Guichenon , de merveilleux exemples de piété et de constance dans ses infortunes (4). »
Les bouleversements qui survinrent bientôt après amenèrent la disparition d'un bon nombre de titres, dont la privation nous empêche de connaître plus en détail cette période de l'histoire de Ripaille. Cependant les noms de quelques prieurs ou abbés sont encore parvenus jusqu'à nous : entre autres ceux d'Aymon et de Sébastien de Montfalcon, qui furent tous deux évêques de Lausanne (2).
Soutenus par François I er , qui s'emparait pendant ce temps de la Savoie, les protestants de Berne envahirent, en 1536, les possessions septentrionales du duc Charles III. « Malheur, dit lui-même un écrivain de Genève, à ceux qui n'étaient pas de leur opinion ou qui ne se soumettaient pas immédiatement. Us s'étaient mis à piller et à incendier les couvents, les châ-
(1) Guichenon, p. 5U.
(3) Besson, p. 10t.
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teaux et les églises avec une ardeur qui laisse loin derrière elle celle qu'on déploya depuis, en France, pendant la Révolution. Les routes étaient couvertes de familles, de gentilshommes, de religieuses, de moines, de prêtres qui cherchaient à gagner la côte du lac pour se réfugier en Savoie (1). > Telle était répouvante qui précédait les Bernois, que les autorités du Chablais, à leur approche, envoyèrent leur soumission pour épargner le pays. Cet acte de prudence sauva le château de Ripaille ; mais le couvent et ses dépendances furent saccagés, et les religieux dispersés. Le prieur Jacques de Plastro (du Plâtre) se réfugia, en 1544, à Saint- Maurice, et fut admis au nombre des chanoines de l'abbaye^).
Les pillards brisèrent le tombeau d'Àmédée VIII , dans l'espoir d'y trouver des trésors. Mais la famille de Merlinge recueillit en secret les ossements du duc fondateur : en attendant le jour où Emmanuel -Philibert (selon d'autres Charles-Emmanuel) devait leur donner à Turin une sépulture encore plus brillante que la première, ils furent conservés religieusement à Evian (3). Car cette ville, ainsi que tout le haut Chablais, au-delà
(1) J. Fazy, Précis de Vhut. de la Réforme de Genève, 1, 232.
(2) Archives de l'abbaye de Saint-Maurice, Liber Sabaudiœ, folio 4.
(3) Grillet, III, 199.
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de la Dranse, avait été occupée par les catholiques valaisans, et Ripaille, qui touche presque cette rivière, se trouvait précisément la dernière place du territoire pris par les Bernois.
Après avoir fait abattre tous les signes du culte romain, le Sénat de Berne arrêta que « les capitaux et biens-fonds légués aux églises seraient restitués aux familles desquelles elles provenaient en origine (1). » Il était plus facile de prononcer une pareille décision que de Pexécuter. Comment remonter jusqu'aux premières donations faites à tel ou tel monastère? Gomment reconnaître à qui devait revenir chaque maison, chaque vigne ou chaque rente? Les Bernois avaient d'ailleurs un excellent motif pour laisser leurs lois à l'état de lettre morte en ce qui concernait Ripaille : ce lieu n'avait jamais appartenu originairement qu'à la Maison de Savoie, et il leur eût fallu le restituer à celuilà même qu'ils venaient de dépouiller. Ils s'attribuèrent donc, en même temps que beaucoup d'autres , les propriétés des Augustins, qui eurent à subir plus d'une détérioration.
Quand le traité de Lausanne (30 octobre 1564) rendit au duc Emmanuel-Philibert une partie du territoire enlevé à son prédécesseur, la religion réformée était
(1) Edit du 24 décembre 1536, article 3.
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implantée dans le Ghablais. Son maintien fut, selon Grillet et plusieurs autres, une des conditions de la restitution. Mais c'est outrepasser, il nous semble, le sens du premier article du traité : il y est dit, en somme, que, les Bernois voulant imposer la conservation du culte établi par eux, au moins jusqu'à la réunion d'un concile général de la chrétienté, les délégués du duc de Savoie ne purent y consentir; les médiateurs se bornèrent alors à stipuler une clause ménageant à la fois les intérêts des deux parties, lesquelles devaient régler ce point d'un commun accord (1). Emmanuel - Philibert et ses successeurs n'étaient donc, à cet égard, liés par aucun engagement. Leur rôle était la tolérance, jusqu'à ce que les temps fussent mûrs pour le retour au catholicisme, qui devait s'opérer à la voix de saint François de Sales. Les biens ecclésiastiques vendus furent laissés, en vertu de l'article 5 des conventions de Lausanne (2), aux nouveaux propriétaires : mais nous verrons que les principales dépendances du prieuré de Ripaille ne se trouvèrent pas dans cette catégorie: Les baux et acensements conservèrent aussi leur effet. Quant aux titres de propriétés, aux anciennes chartes
(i ) V. Documents relatifs à l'histoire du pays de Vaud, publiés par Grenus en 1817. Traité de Lausanne, article 1 er . (2) Ibid.
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des seigneuries et des monastères, celles qui avaient survécu au pillage avaient été emportées à Berne. Gomme l'article 16 du traité en stipulait la restitution, le duc Emmanuel-Philibert, par procuration datée du 7 juin 1567, chargea trois de ses conseillers d'aller les reprendre dans cette ville, et d'en donner quittance à qui de droit.
En conséquence, Etienne Galet, procureur général au Sénat de Savoie, Florentin Detardi, procureur patrimonial à la Ghambre des comptes, et Barthélémy Deville, secrétaire ordinaire de Son Altesse, prirent jour avec les délégués bernois, qui étaient, de leur côté, Ambroise Imbrof, Pettermann Derlach, membres du Conseil privé de la république, et Nicolas Querlindem (ou Kerkendom), commissaire général de la ville de Berne. Le 24 juin, on fit le récolement et on dressa l'inventaire de tous les titres que Ton .trouva aux archives de Berne concernant les bailliages deThonon, Gex et Ternier ; puis il fut convenu que, si plus tard on découvrait d'autres documents de même nature, ils seraient également restitués de bonne foi (1). Gette dernière clause avait son importance, et peut-être l'auraitelle encore aujourd'hui si, pour la recomposition des archives de la Haute- Savoie, il y avait à revendiquer
(i) Documents, n 0$ 6 et 7.
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auprès de • Messieurs de Berne > quelques pièces oubliées. En effet, soit que la meilleure partie des anciens titres aient été détruits, soient qu'ils aient été gardés , les restitutions faites aux délégués de Son Altesse ne furent pas très importantes, ainsi qu'il résulte de l'inventaire même. L'article qui regarde Ripaille mentionne précisément un double de la fondation du prieuré analysée plus haut. Cette pièce, marquée A, est bien celle qui nous a servi à reproduire la première partie du texte de la fondation. Elle était jointe alors à plusieurs reconnaissances des biens des Augustins, faites tant avant qu'après l'occupation bernoise ; et cependant elle nous est parvenue seule et incomplète. Elle a donc dû être mutilée et celles qui l'accompagnaient ont dû disparaître soit dans le sac de Ripaille, survenu un peu plus tard, soit dans un des incendies du château de Ghambéry, où tout ce qui restait avait été ensuite recueilli. Douze rôles de parchemin figurent en tête du même article de l'inventaire: une note, ajoutée en marge, constate que huit d'entre eux seulement furent remis aux délégués du duc de Savoie. Vient ensuite la mention de plusieurs autres actes ou volumes <Vextantes, de reconnaissances, etc., indiquant un grand nombre de localités sur lesquelles s'étendaient les droits du prieuré, et que nous avons énumérées plus
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haut (1). La liste des nouveaux contrats à'albergement, ou d'emphytéose , par lesquels le gouvernement de Berne aliéna les biens ecclésiastiques saisis, — et dont il dut rendre également les originaux, puisque le traité de Lausanne en consacrait l'effet — se trouve aussi dans cet inventaire; mais aucun n'a trait aux dépendances de la maison de Ripaille.
La masse de ces dernières eut le sort de toutes les propriétés de l'ancien patrimoine de l'Eglise qui n'avaient pas été aliénées depuis 1536 dans les bailliages de Gex, Ternier et Gaillard, et dans le duché de Chablais : les couvents demeurant fermés ou ruinés, leurs biens furent donnés, en 1575, à l'ordre de Saint-Maurice. Celui-ci, qui avait abandonné son berceau et dont la prospérité grandissait en dehors du pays protestantisé, venait d'être uni par Grégoire XIII, trois ans auparavant, à l'ordre beaucoup plus ancien de Saint-Lazare. Sa richesse immobilière reçut l'accroissement que nous venons de dire en vertu de deux brefs du même pape, datés l'un des ides d'avril 1575, l'autre du vingtquatrième jour de juin 1579. La même donation fut
(i) Documents, n° 8. Sur le même inventaire sont portés différents titres provenant des châteaux, couvents, cures et chapelles situés dans les trois bailliages de G ex, Ternier et Thonon, entre autres des abbayes de Filly, de Lieu, etc.
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aussi concédée par Emmanuel -Philibert, grand-maître de Tordre, dans ses lettres-patentes datées de Turin le 7 avril 1576. Les chevaliers de Saint-Maurice héritèrent ainsi du prieuré des Augustins, en dépit de la clause prohibitive contenue dans sa fondation : nous avons plusieurs actes d'acensements et d'albergements faits par les premiers en vertu de cette concession, et concernant soit les revenus du prieuré, soit une partie de son entourage. Mais le Conseil de l'ordre ayant été transféré à Turin en même temps que le siège du gouvernement, Téloignement des propriétaires ou la négligence des fermiers, ajoutés aux nouvelles guerres qui survinrent, achevèrent la ruine du domaine (1).
Le château d'Amédée VIII, fortifié de nouveau, était devenu une place de guerre et la résidence d'un gouverneur (2). Ripaille eut même un port, et Charles- Emmanuel, successeur d'Emmanuel-Philibert, pour se
(1) A la fin du même siècle, une partie était réduite en friches. Documents, n° 9.
(2) Parmi les gouverneurs de Ripaille, on trouve Louis de Brotty (1534), Guigues de Gompois (1570), Philibert de Compois, fils du précédent (4585), Borgo Ferrero , dont il sera question plus loin (1589), et Charles de Compois (1608). V. Mémoires de la Société #hist. et d'arch. de Chambèry, VI, 141 . La famille des Compois, seigneurs de Féterne, remontait à Pierre de Compois, chevalier, vivant en 4244. Plusieurs de ses membres furent aussi gouverneurs de Thonon et des Allinges.
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prémunir dorénavant contre les attaques de ses voisins de Genève ou de Berne, y fit équiper deux galères destinées à commander le lac Léman (I). C'était donner un prétexte à la reprise des hostilités, quand le moment en serait venu : car le traité de paix défendait aux deux parties d'établir • aucunes forteresses Tune contre l'autre, ni aussi aucuns appareils de guerre à une lieue près des frontières (2). » Mais le duc n'attendait même pas la rupture pour revendiquer ses anciens droits sur Genève. En 1582, il dirigeait contre cette ville une expédition clandestine qui se lie à l'histoire de Ripaille, et que nous raconte ainsi Guichenon : t Pendant que le duc travailloit en Italie à acquérir c une ville rebelle au pape, Estienne de Festerne, c seigneur de Compois, gouverneur du chasteau de « Tonon, faisoit une entreprise pour S. À. surGec nève, par le moyen d'un nommé Du Plan, bourgeois t de Tonon, qui s'estait retiré à Genève, et y avoit c acheté une maison proche de la porte du lac, où il
(1) C'est sans doute à cette époque qu'il faut rattacher la construction d'une tour engagée dans le mur d'enceinte, sur le bord du lac, un peu plus haut que les autres bâtiments. Dans l'intérieur de cette tour, où se voient encore des meurtrières, a poussé un arbre vigoureux dont le feuillage forme au-dessus un véritable toit.
(*) Conventions de Lausanne, art. 15.
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t faisoit hostellerie. Compois avoit un frère gouvert neur de Ripaille, où se faisoieat les préparatifs nécesi saires pour l'exécution de ce dessein : le duc y en-
• voya Jean-Baptiste Vivalda, chevalier de Tordre de i Saint-Jean de Jérusalem, lieutenant des arquebusiers t de sa garde, suivi de 600 Provençaux, commandés
• par Espiard et Boucicaut, qui dévoient se rendre à i Ripaille secrettement. Les Bernois, qui en eurent
• quelque vent, y mandèrent des gens pour s'en ini former, à la sollicitation des Genevois. Le gouvert neur de Ripaille fit cacher les soldats ; tellement que « les députés de Berne, ne voyant point d'apparence t d'armement, s'en retournèrent, et ainsi il y avoit esc pérance que, le soupçon des Bernois levé, l'entre- « prise devoit avoir un bon succès. Mais quelques-uns t des soldats de Ripaille, qui estoient de la nouvelle
• opinion, s'estant retirés à Genève, déclarèrent ce qui f s'estoit fait, ce qui donna nouvel ombrage aux Gene-
• vois qu'il n'y eût quelque party formé contr'eux (1) . • La surprise ayant échoué, Chartes-Emmanuel résolut d'attaquer Genève par la force, et fit avancer des troupes jusqu'à deux lieues des remparts. Le roi de France Henri III ayant déclaré qu'il protégerait la
( J) Guichenon, p. 711.
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ville, le duc en Ait pour ses frais et dut attendre une occasion pins favorable.
Dans une telle situation, la guerre ne pouvait tarder à se rallumer. Soudain elle éclate, plus terrible et plus désastreuse que la première fois. En 1589, Berne, Genève, et quelques autres cantons suisses, achetant cent mille écus le concours de la France, prennent l'offensive. Le Faucigny et le Ghablais sont inondés de troupes et ravagés. Avant que le duc de Savoie ait eu te temps de réunir son armée, Nicolas de Harl&y, seigneur de Sancy, marche à la tète de dix mille hommes sur Thonon, qu'il prend en trois jours (1). Alors c'est le tour du château de Ripaille, cette place qui, au dire de Sancy, • estoit si bonne et si bien préparée, qu'elle pouvoit souffrir deux mille coups de canons (2). * Le gouverneur Borgo Ferrero n'avait que cent hommes enfermés avec lui. Il essaye une défense inutile. Le duc lui expédie des renforts, 1,500 chevaux, 1,000 hommes de guerre et 500 arquebusiers à cheval , commandés par le comte Martinengue. Mais une faible partie d'entre eux parvient à pénétrer dans la place : le reste est forcé de reculer. Une plus longue résistance devenait folie : le premier jour de mai , Ferrero capitule et
(1) Ibid. p. 7*0. En dix jours selon Grillet, III, 445.
(2) Confusion de Sancy.
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sort, suivi de sa garnison, avec les honneurs de la guerre. Aussitôt le port est comblé, le château démantelé ; les remparts sont détruits , et les deux galères brûlées. Le village voisin de Concise devient lui-même la proie des flammes.
Quoique mutilé , le manoir princier qui avait vu tant de nobles réunions , tant de scènes intéressantes, resta debout cette fois encore. Il servit à loger le détachement de soldats suisses auquel Sancy confia la garde de ce champ de ruines. Mais, à dater de là, les beaux jours de Ripaille sont passés. En vain, par la vaillance de la noblesse savoisienne et le secours des Espagnols, Charles-Emmanuel rentre , dès la même année, en possession de ses villes de Chablais. Le mal est trop grand : les fortifications sont partout renversées , il faut les raser entièrement ; les campagnes sont dévastées, on les laisse incultes; les maisons religieuses qui auraient la liberté de se relever sont trop pauvres pour y parvenir. La confusion s'est introduite dans les propriétés, dans les droits ; et cette perturbation engendre une foule de procès , dont les arides dossiers viendront remplir, durant les deux siècles suivants, les vides malheureux faits dans les archives.
De nouvelles guerres entretinrent encore le trouble dans les pays repris par le duc de Savoie jusqu'à la
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conclusion de la paix de Lyon , en 4601 . Le traité par lequel furent réglés alors les différends d'Henri IV et de Charles-Emmanuel portait, à l'article 14: iLes subjets de l'une et l'antre part, tant ecclésiastiques que séculiers, non obstant qu'ils ayent servy en party contraire, rentreront paisiblement en la jouissance de tous et chacuns leurs biens, offices et bénéfices, suivant ce qui est contenu par le septième article du traité de Vervins , sans que cela puisse être entendu des gouvernements (1). t S'appuyant sur cette clause , le conseil de l'ordre des SS. Maurice et Lazare délégua immédiatement un commissaire, pour aller rétablir ses possessions dans les baillages de Gex, Ternier, Gaillard, et dans le duché de Chablais. Thomas Bergera, • chevallier et recepveur de la susdite sacrée religion et milice, » fut chargé de cette mission. Un acte du 30 juin 1601 lui donna le pouvoir de faire les instances, les enquêtes , les contrats et toutes les démarches nécessaires pour remettre les choses dans l'état où elles étaient avant les guerres , en vertu de la donation de 1576. Muni de cette procuration, il se rendit en Chablais, et trouva entre autres < les biens ruraulx du premier lot
(l ) V. Hist. de la réunion à la France des provinces de Bresse, Bugeyet Gex, par Jules Baux, archiviste du département de l'Ain ; document, p. 78.
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de Ripaille reduictz presque en fryche, pour le mauvais ménage des fermiers et admodiateurs, au grand préjudice et dommage de la dicte religion et de ses succès» seurs. » Le clos ainsi désigné consistait en * seze poses de vigne, tant servaguines roges que blanches 3 en quattre poses d'utins et trois poses de terre , cinq seyUers de prez et marest , le tout assis et situes auprès des tours et priore de Bipaillie, jouxte et dans leurs confins (1) . * Ces terres n'étaient pas les seules qui fussent demeurées improductives depuis le passage de? pillards, et les bâtiments voisins n'avaient pas été restaurés non plus. Pour y remédier, le 24 novembre 1603, Thomas Bergeracédale clos en albergement ou en empbytéose à c reverendissime et illustrissime messire Vespasien Gribaldi, archevêque de Vienne, » moyennant un cens annuel de six cents florins de Savoie, à la condition expresse que < le dict seigneur archevesque albergataire melioreroit de mieulx en mieulx les susdktz biens à lui
(4) V. documents, n* 9. Le voyageur qui a parcouru le Chaînais a pu roir. des vignes disposées en lignes symétriques et soutenues par des arbres morts fichés en terre, aux branches desquels s'entrelacent les ceps. Ces festons, enroulés quelquefois aussi à des arbres vifs , sont du plus gracieux effet. Tel est le genre de culture qu'on appelle huHns ou hautins en termes du pays. La pose est une mesure locale, usitée surtout aux , environs d'Annecy, et équivalant à peu près au journal , qui dans le Ghablais est de 56 ares.
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aberges , en y faisant faire les mlioramses nécessaires, en bon père de famille. » Le commissaire de Tordre s'engageait de son côté < a maintenir et rendre les susdicts biens au dit seigneur archevesque debrigues et garantis envers et contre tous , de tout le temps passe jusques a présent , a peyne de tous damps et de toutes charges d'éviction estre tenu (1). » Par une transaction du môme jour, l'archevêque Gribaldi s'affranchit des charges qu'il venait de contracter, et recéda Palbergement pour sa vie durant, moyennant six cents écus d'or, à c messires Garin Mugnier et Jacques Rebut , praticyens , bourgeois de la ville de Thonon. » On voit par ces différentes pièces que la reprise de possession donna lieu à plus d'une difficulté.
(I) V. ibid.
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