LES CHARTREUSES DE VALLON ET OE RIPAILLE
Mais une restauration plus heureuse et plus efficace se préparait en même temps pour Ripaille. Déjà le saint prévôt de l'Eglise de Genève, François de Sales, avait entrepris avec ses missionnaires la conquête pacifique du Chablais. Dans Pespace de six ans , les conversions se multiplièrent, les églises se rouvrirent comme par enchantement. En 1597, le président Antoine Favre obtenait le rétablissement du culte catholique à Tbonon(i). Les habitants des campagnes environnantes accouraient enfouie aux instructions , et, dès Tannée suivante, presque toutes les communes delà province, en rentrant dans le giron de l'Eglise, reprenaient leurs
(1) Grillet,IlI, 446.
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vieux usages, leurs mœurs, leurs libertés. C'était un peuple tout entier qui renaissait à son ancienne vie, après une léthargie de soixante ans. Une commission instituée par le duc de Savoie et dirigée par saint François de Sales, qui était muni des pouvoirs les plus étendus «fit dresser un inventaire de tous les revenus ecclésiastiques tant existants qu'aliénés par les Bernois, pour que, des sommes qui en proviendraient pendant trois ans , on relevât les autels , les églises et les presbytères. Toutes les cloches que les Bernois avaient fait transporter au fort des Àllinges furent restituées à chaque paroisse. Le primicier d'Àngeville dressa, avec l'avocat Marin, l'état de tous les bénéfices tels qu'ils étaient avant la réformation ; ils déterminèrent les sommes qu'exigeaient les réparations les plus urgentes, et se servirent des revenus non aliénés pour les faire exécuter (l). •
Comme on le voit, l'illustre saint ne borna pas ses soins à la prédication : il fut un véritable administrateur. On pressent que le souffle de résurrection répandu par lui sur tout le Ghablais dut atteindre le couvent de Ripaille. En effet, la concession des biens ecclésiastiques faite en 1575 à l'ordre des SS. Maurice et Lazare venait d'être révoquée par un bref de Clément
(1) Ibid. II, fttt.
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VIII ; les raisons de conservation qui l'avaient inspirée n'existaient pins. Les chanoines Augustins purent donc reprendre possession de leur domaine et rouvrir les portes de l'église élevée par Amédée VIII. Dés 1602, un de leurs prieurs , Thomas Pobel , qui réunissait plusieurs autres dignités , figure au sacre de François de Sales , promu à l'évéché de Genève.
Mais que ce rétablissement était loin d'être complet, et que d'obstacles l'entouraient ! Lebrefrévocatoire de Clément VIII parait, d'ailleurs, n'avoir jamais reçu son entière exécution, puisqu'on 1619, et même plus tard , nous trouvons des revenus dépendant de la maison de Ripaille affermés encore par les chevaliers de Saint-Maurice, puisqu'on définitive ceux-ci possédèrent jusqu'à la Révolution un fief appelé la commanderie de Ripaille y pour la revendication duquel ils se prévalurent toujours de la donation de 1575 (1). La pénurie de prêtres et de religieux où se trouvait le diocèse , la grandeur des dommages à réparer et le peu de fonds qu'on avait à y consacrer, tout cela était encore autant de difficultés prolongeant une situation précaire. Aussi lorsque Thomas Pobel mourut, Charles-Emmanuel ne vit rien de mieux à faire que d'offrir le prieuré à Fran-
(l) DéclaraUrires sur les biens de V ancien patrimoine 4e VEglise (Archives de la Haute-Savoie).
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çois de Sales loi-même (1). Un horizon brillant fut prêt à s'ouvrir pour le monastère sous la direction active du vénéré prélat, qui venait de fonder précisément à côté de Ripaille la Sainte-Maison de Tbonon. Mais des intérêts plus grands et d'un ordre plus général le réclamaient : Téclat de son nom ne devait illuminer qu'un instant l'histoire que nous avons à retracer.
François remercia. Toutefois, voulant assurer à la fondation des ducs de Savoie une nouvelle ère de prospérité, il pria Charles-Emmanuel d'établir, en place des chanoines Augustins réduits presque au néant, Tordre puissant des Chartreux (2), et d'unir au couvent de Ripaille celui de Vallon.
Quelques mots sur ce dernier sont nécessaires.
Dans une des gorges formées par les montagnes qui séparent le Chablais du Faucigny, sur le territoire de Bellevaux, s'élevait depuis une époque reculée le prieuré de Vallon. Cette ancienne Chartreuse a été l'objet d'une intéressante notice , publiée par M. Léon Ménabréa dans les Mémoires de l'Académie de Savoie (3J. Nous la résumons en peu de mots , tout en complétant quelques-unes des indications qu'elle fournit. Il n'y
(1) L'abbé Marsollier, Vie de saint Françoiê, H, 49.
(2) Ibid.
(3) Deuxième série, tome U, p. 241 ; 1854.
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avait à Vallon, dans l'origine, qu'une solitude (sremus VcUenis) où se retirèrent en 1136 plusieurs disciples de saint Bruno, sous la conduite de frère Hugues, premier prieur. Une donation leur fut d'abord faite, en 1138, par les sires de Langin, de Ballaison, et consorts : elle les rendait maîtres de tout le désert de Val- Ion, avec ses appartenances et dépendances, c'est-àdire d'un territoire déjà très étendu, comme on en peut juger par la délimitation contenue dans l'acte (1). La maison de Faucigny augmenta successivement leur domaine, et l'un de ses membres, Âymon, est appelé dans un de leurs titres le principal fondateur de leur établissement (2). Au xm° siècle, les comtes de Savoie les enrichirent à leur tour, et les placèrent sous leur juridiction. La faveur du comte de Bourgogne même vint les chercher, et ce prince leur accorda « six charges de grand sel en son pays de Sallins, à payer chescun an à la quinzaine de Pasques, pour porter à leur maison (3). » A la même époque, les Chartreux de Vallon validaient eux-mêmes leurs actes , et passaient , moyen-
Ci) V. documents, n° 10.
(2) * Iste Dominus Fuiciniaci precipuus fundator damus fuit. » Copie d'une donation faite par Aymon de Faucigny vers 4138 (Archives de la Haute-Savoie).
(3) V. documents, n° il.
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nant un droit pécuniaire, les contrats de leurs hommes-liges (1).
Ils rendaient la justice sur leur territoire, et avaient le droit d'appliquer toutes les peines, sauf le dernier supplice, réservé au souverain. Ils nommaient, pour l'exercice de cet important privilège, un juge, un procureur d'office, un greffer, un châtelain, un curial, un métrai, et divers autres officiers : ces nominations leur furent attribuées par une charte de Philippe, comte de Savoie, donnée à Evian, le dimanche après l'Ascension de l'année 1284, et qui a échappé à M. Hénabréa (2).
Une bulle du pape Jean XXII nomma gardiens des privilèges de la maison de Vallon les évèques de Genève et de Lausanne. Ceux-ci frappaient d'excommunication, sur les réclamations ou les plaintes du prieur, tous ceux qui avaient porté préjudice aux religieux ou lésé leurs droits. La facilité avec laquelle on prodiguait alors cette peine en atténuait singulièrement la force : mais elle était encore un secours puissant pour la Chartreuse, dans les luttes que celle-ci avait à soutenir contre ses
(1) V. documents, n° 13, et la Rewe sawHHmne du 15 octobre 1861.
(S) Sommaire des titrée des fiefs du Chaulais, article relatif à la Chartreuse de Vallon et Ripaille. (Arch, de la Haute-Savoie).
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vassaux ou contre les seigneurs voisins. La sentence ne tardait pas d'ailleurs à être levée : comme il était difficile, en raison de l'éloignement, d'absoudre l'un après l'autre ceux qui Pavaient encourue , l'un des deux conservateurs conférait à cet effet les pouvoirs nécessaires au desservant d'une paroisse voisine; par là on évitait à chacun les frais et la peine d'un déplacement. C'est ce qui résulte d'une procuration de cette nature donnée, en 1387, au curé de Mieussy par l'official de Tarentaise, délégué spécial de l'évoque de Lausanne (1). Cet état prospère ne fut interrompu que par l'invasion bernoise en 1536* Toutefois, Messieurs de Berne ne prirent pas immédiatement possession de la terre de Vallon , la duchesse de Nemours l'ayant revendiquée comme une dépendance de sa souveraineté de Faucigny. C'est seulement en 1544 et 1545 que se rencontrent les premiers actes d'aliénation des biens de Vallon passés par les envahisseurs. A la faveur de la contestation soulevée par la duchesse , les religieux dépossédés eurent le temps de se réfugier dans la Chartreuse de Pommiers, au baillage de Ternier, seul monastère qui eût échappé à la ruine, et ils y demeurèrent jusqu'au rétablissement du catholicisme. Le prieur s'était retiré à
(0 V. documents, n° U.
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celle du Reposoir, où avaient été envoyés par précaution une partie des titres du couvent de Vallon, et le procureur à celle de Mélan, d'où il data plusieurs actes d'albergement concernant des dépendances de sa maison à Boëge. A la rentrée d'Emmanuel-Philibert dans le Gbablais, tous les biens de Vallon qui n'avaient pas été aliénés par les Bernois furent vendus par un délégué du duc, Pierre Gautier, conseiller à la Cour des comptes de Savoie, pour la somme de deux mille quatre cents écus, valant chacun cinq florins, le 29 septembre 1569. Cette vente, ainsi que celles d'un certain nombre de domaines du Ghablais qui eurent lieu en même temps, avait pour but de fournir les fonds nécessaires à la construction du fort de l'Annonciade, près de Rumilly.
En 1598, le général de Tordre des Chartreux demanda au duc Charles-Emmanuel la réintégration des religieux dans leurs anciennes propriétés de Vallon ; mais il ne put l'obtenir qu'en rachetant chaque bien en détail, et après plusieurs procès contre les détenteurs. Les Chartreux payèrent dans cette occasion, tant au souverain qu'à divers particuliers, pour frais de toute espèce, une somme de plus de deux cent mille florins. Lorsque des lettres-patentes du 1 er avril 1607, intérinées par le Sénat le 6 septembre de la même année, les remirent en possession régulière, ces
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vastes terrains, qu'ils avaient défrichés des siècles durant, étaient presque redevenus le désert de Vallon, et les bâtiments qa'ils avaient élevés n'étaient plus que des débris (I).
La détresse des deux maisons de Ripaille et de Vallon détermina Charles-Emmanuel à céder aux instances de saint François de Sales, et à décréter l'union proposée, qui devait sauver par une transfusion de sang la vieille fondation d'Àmédée VIII. Un curieux manuscrit du dix-septième siècle, appartenant à M. de Foras , et intitulé Fiielle relation de la fondation de la Chartreuse de Vallon, mentionne ainsi le fait :
• Gomment le parc de Ripaille a esté donné à Port dre.
• En ce temps Charles-Emmanuel, onzième duc de « Savoye, voulant gratifier le dit ordre, luy donna le c parc de Ripaille tout clos et environné de murailles, • qui peut contenir environ cinquante journaux de
(1) Ces différentes indications sont tirées des lettres-patentes de Charles-Emmanuel II, des Déclaratoires déjà cités, et de plusieurs autres pièces du fonds de Vallon , aux archives de la Haute-Savoie. — L'église de Vallon renfermait autrefois les tombeaux des seigneurs de Ravoire. Le portail de cet édifice, transféré par les Bernois à l'entrée du temple qu'ils élevèrent à Habère-Lullin, fut ensuite rapporté à Thonon, puis placé dans la cour de la maison du marquis de Lullin, connue plus tard sous le nom de maison des arts, et aujourd'hui détruite.
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c terre (1) et une petite demy lieue de circuit avec « tous les bâtiments et mazures estans eu iceluy, à « forme de ses patentes escrites en parchemin scellées
< du seau pendant en cire rouge, données à Turin le t douzième octobre 1623
t Faut noter que tout ainsy que Vallon fut donné à
• Tordre à l'instance d'Arducius, evesque de Genève,
• prélat digne d'heureuse et sainte memoyre, porté
• d'une singulière affection et bienveillance envers le
• dit ordre, de mesme le parc de Ripaille fut donné à t Tordre à l'instance et poursuitte fort particulière du t B. François de Sales, aussi evesque de Genève, qui t au temps que la donation d'icelui parc se trouvait « presque entièrement interrompue par divers événe-
< ments de plusieurs mauvais affaires, se rendit lui- « même solliciteur du dit affaire tant auprès de S. A. « que de Tordre, jouxtes ses lettres escrites à ce subet « à notre R. P. dom d'Affringues général de Tort dre. (2) •
Grillet prétend que Tévêque de Genève installa les Chartreux de Vallon à Ripaille en 1614. Mais nous voyons encore en 1619 un gouverneur, Charles de
(1) Evaluation beaucoup trop faible, comme nous le Terrons.
(2) Y. Compte-rendu des travaux de V Académie de Savoie, 1860-1864.
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Compois, administrer la propriété donnée à ces religieux : il obtint même, cette année-là, de la Chambre des comptes une défense à toute personne de venir chasser autour du parc, à une distance moindre d'un quart de lieue; et le 20 mai 1620, un nouvel arrêt déclara les contrevenants passibles d'une amende de mille livres, payable au gouverneur de Ripaille pour rentretien des murs du parc (1). D'ailleurs le transfert définitif des Chartreux ne fut ordonné que par lettres patentes du 12 octobre 1623, suivies d'autres lettres du 24 avril 1824, et d'un procès-verbal de mise en possession par le président de La Roche, terminé le 26 mai de la même année (2).
Le couvent restauré prit le nom de Chartreuse de l'Annonciade; on le trouve aussi mentionné dans les textes sous les dénominations de Chartreuse de Savoie, Chartreuse de Ripaille-Savoie , Chartreuse unie de Val- Ion et de Ripaille, etc. Il embrassa le château, le parc, et une partie seulement de l'ancien domaine des Augustins, le reste ayant été laissé à l'ordre de Saint-Maurice ou antérieurement aliéné par iui. Encore les Chartreux eurent-ils à soutenir, pour faire reconnaître leurs
(i ) Mèm. de la Soc. d'hist. et d*arch. de Chambéry, VÎ, i 4i . (2) V. les documents cités ci-dessus, aux archives de la Haute- Savoie, et Grillet, III, 200.
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droits, plusieurs procès contre les procureurs du même ordre, et d'autres contre les maisons de Gompey et de Monthoux, ijui avaient des prétentions sur Ripaille. Toutefois, ce qui leur fut attribué, joint à l'apport plus considérable du prieuré de Vallon, forma un ensemble important de territoire et de revenus, et ils purent ainsi remonter à un certain degré de splendeur.
Nous n'avons pas Pacte original de la donation de Charles- Emmanuel. Mais d'autres pièces comblent cette lacune, et nous permettront de reconstituer exactement Pétat des biens dont jouissait la Chartreuse. Les seules clauses onéreuses imposées par le souverain furent des anniversaires et des messes quotidiennes que Ton célébra sans interruption tant que subsista le couvent. La Chartreuse restaurée se composa de dix religieux et de cinq frères, nombre égal à celui des anciens chanoines augustins.
Le dernier prieur de Vallon, dom Laurent de saint Sixt, continua de remplir le même office à Ripaille. Les actes où Ton retrouve son nom l'intitulent successivement prieur de Vallon, puis recteur de Vallon et prieur de Ripaille, et enfin recteur ou prieur des deux Chartreuses unies. Ses premiers soins se portèrent sur l'appropriation du local, la réparation des édifices, l'embellissement et l'entretien du parc, selon ce que nous
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apprennent des prix faits, rédigés pour ces divers objets. Les tours, dont trois seulement subsistaient intactes, et l'intérieur du château, qui était presque en délabrement, furent laissés encore dans l'état où les avaient mis les Bernois (1) : mais pour les protéger, on rétablit partout des toitures. L'ancienne église servit provisoirement aux religieux, jusqu'en 1762, époque à laquelle ils firent construire celle qu'on voit aujourd'hui et qui n'a jamais été achevée. La disposition actuelle des bâtiments claustraux est de la même date. Mais, à leur arrivée, les Chartreux conservèrent le cloître tel que le représentent encore les plans de 1730 (2). Chacun décora sa porte de la devise de son choix, pratique constante qui sert à distinguer les unes des autres les cellules des fils de saint Bruno. Une de ces inscriptions frappa l'attention des évêques de Genève et de Belley, un jour qu'il étaient venus visiter Ripaille, quelque temps après l'installation des Chartreux. C'était un dystique :
« Tu mihi curarum requies, tu nocte vel atrâ Lumen, et in solis tu mihi turba lotis. »
Les deux prélats admiraient ces vers et la pensée su-
(4) Nous trouvons seulement en 1702 une permission accordée au prieur de faire réparer la tour du pape Félix. (2) Arch. de la Haute-Savoie, cadastre.
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blime de l'auteur, lorsqu'on leur apprit qu'ils avaient été faits par Tibulle, dans une intention bien différente de celle qu'ils supposaient. Alors ils admirèrent l'esprit d'à-propos qui avait sanctifié des paroles profanes (1). Des fours, des granges, et d'autres bâtiments accessoires se construisaient en même temps. Des avenues, à moitié ensevelies sous les ronces, étaient rétablies, et les bois taillés (2). Le mur d'enceinte fut en partie renouvelé, et percé de portes à l'extrémité des principales artères : ce qui pourtant n'effraya pas toujours les maraudeurs. Un jour, en effet, le prieur traversait le parc avec son charpentier pour aller choisir des matériaux, lorsqu'ils découvrirent un nommé Maurice Guend • avec ung autre homme a eux incogneu , barbu • commettant des dégâts et coupant du bois. Dom Laurent invita les auteurs du délit à le suivre et à sortir par la porte ordinaire du parc, « à quoi le dit Guend et son compagnon
(1) Vie de saint François de Sales, par Gotolendi, 1686.
(2) « Seront tenus exserter et nettoyer une allée de trente
pieds de roy de largeur, et de la longueur qu'est portée dempuis la grande porte du parc du dict Rippallie jusques en l'autre murallie du dict parc, et ainsy que portent les margines soient pieux
qui ont estez poses en la dicte allée tirer les bois y estantz,
soit qu'ils consistent en chesnes, arables, espines, buyssons et aultres quelconques, etc. » (Prix fait pour les allées de Ripaille, en 4625, arch. de la Haute-Savoie).
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n'auroyent voulu obéir, ains se seroyent sauvés et retournés pardessus la muraille du dict parc, la queUe ils auroyent escallés mesprisant les inhibitions et penonceaux. » Ils eurent à comparaître pour cette affaire devant le juge-mage du Chablais, résidant à Thonon. Effectivement, le souverain avait fait mettre ses panonceaux sur les murs du couvent, et réservé au tribunal du juge-mage toutes les causes de première instance intéressant les Chartreux (1).
A cette prérogative s'en joignaient encore d'autres. Les Chartreux avaient été exemptés, dans tous les États de Charles-Emmanuel, des droits de péage et de gabelle sur les objets d'usage domestique (2). En outre, une certaine quantité de sel était livrée chaque année au couvent de Ripaille par le gabellier général du duché, ce qui n'était pas une aussi mince faveur qu'on pourrait le croire. Nous ne nous représentons plus le prix qu'avait autrefois cette denrée aujourd'hui si commune, le sel, ni le rôle important qu'elle jouait dans la vie matérielle de nos pères. On en trouve la preuve à chaque pas, en Savoie surtout, dans les chartes, dans
(1) Information contre Maurice Guend pour le$ Chartreux, en 1625. Lettres-patentes du 45 novembre 1596 (arch.de la Haute-Savoie).
(2) Lettres-patentes du 3 mars 1584 (ibid.).
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les légendes, dans les traditions populaires : à tel endroit du lac d'Annecy, par exemple, des fées protectrices voulaient construire un pont, mais elles se retirèrent du pays parce qu'on leur refusa le sel ; tel château des environs, bâti sur un rocher inaccessible, est l'œuvre des villageois de la plaine, à qui le seigneur donnait une livre de sel pour chaque quarte de sable apportée par eux. Quand Charles-Emmanuel octroya aux Chartreux de Ripaille « douze minots de sel de six-vingts livres chacun, payables de six mois en six mois par noble Michel Magneran son moderne gabellier général, et tous autres qui lui succéderaient, lesquels seroient tenus faire délivrer le dict sel dans les greniers de la ville deTonon(t), » cette concession rencontra une vive résistance dans le sein de la Chambre des comptes de Savoie. L'intérinement fut d'abord refusé, par les motifs que la libéralité était excessive, c attendu que douze minots reduictz en argent rêvenoient à trois-cent-soixante florins au prix du sel blanc, et a celluy du rouge a quattre-cent-soixaûte ; que tels entretiens et semblables, que tascheroient d'obtenir les autres, consumeroient une partie de la gabelle, etc. » Il fallut que le duc insistât : ce ne fut
(i) Lettres-patentes du 48 mars 16*7 (ibid). Le minot de sel était plus souvent de cent livres.
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que sur son commandement exprès, formulé par lettres de jussion , et au bout de dix-huit mois de résistance, que la Chambre accorda, non pas douze, mais • quatre minots de sel, et par provision, pendant le bon plaisir de Son Altesse (1). > En même temps, les Chartreux recevaient toujours chaque année les six charges de grand sel dont le comte de Bourgogne les avait dotés au xiif siècle. A la suite de l'invasion bernoise, l'abbaye de Pommiers, où ils s'étaient réfugiés, avait joui de cette rente en nature, par autorisation du Sénat de Savoie* Depuis leur rétablissement à Vallon, les malheurs du temps et la négligence avaient fait tomber en désuétude le privilège, accordé jadis à leur maison, d'introduire dans le duché du sel de provenance étrangère, malgré les édits qui le prohibaient. Une fois transférés à Ripaille, n'osant plus amener chez eux les six charges qui leur étaient livrées à Salins, ils furent contraints de les vendre à bas prix dans cette ville même. Enfin, ils sollicitèrent et ils obtinrent de Charles-Emmanuel II, en 1672, une nouvelle permission de « faire conduire et transmarcher dans les Estats du duc la susditte quantité, dès Salins en Bourgogne,
(1) Lettres de jussion pour l'intérinement des précédentes, 4 mars 1658; arrêt de la Chambre des comptes, 6 septembre i«28(ibid.).
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pour s'en servir en leurs maisons de Ripaille et Vallon, tout ainsy et de mesme qu'il leur feust permis par le susdit arrest du Sénat de Savoye, sans encourir les peynes portées par les édits, à la condition de n'y commettre aucun abus et d'observer les précautions qui leur seroient présentées pour ce regard (1). •
Ainsi établie et protégée, la Chartreuse de Ripaille se maintint sur le même pied jusqu'au jour de sa destruction. L'existence des monastères dans les deux derniers siècles n'offre plus rien de bien intéressant. Au moyen-âge c'étaient de puissants corps, de véritables cités, mêlées à la vie intellectuelle et matérielle des peuples : alors, au contraire, ils s'isolent de la société, ou plutôt la société les isole. Us sont encore de grands propriétaires, de grands cultivateurs, et c'est à peu . près le seul lien qu'ils conservent avec le monde du dehors. Les documents qui subsistent pour cette période de l'histoire de Ripaille sont en assez grand nombre ; ils ne se composent guère que de procédures dénuées d'attrait. Ce lieu, jadis fréquenté des souverains, s'efface complètement de la scène politique. La Savoie tout entière subit, du reste, un sort analogue: sa grandeur décroit du jour où ses princes, par une défi) Lettres-patentes de Charles-Emmanuel II, du 8 juillet 1673 (ibid.).
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viation qui ne discontinuera plus, abandonnent leur antique berceau pour chercher des agrandissements au midi.
Nous nous contenterons donc de donner ici une liste des prieurs de la Chartreuse dont nous avons recueilli la mention dans les actes , et le tableau des possessions de cet établissement, telles que nous les trouvons au commencement du dix-huitième siècle.
1. Dom Laurent de Saint-Sixt, ancien prieur de Vallon ; procureur de la Grande-Chartreuse et administrateur du prieuré de Vallon en 1614 ; recteur ou prieur des Chartreuses unies de Vallon et de Ripaille 1623— 1647 (1).