D. Jean-François Melos
Des documents précis nous renseignent sur retendue et l'état du domaine des Chartreux. À Ripaille même, ils possédaient, y compris les bâtiments claustraux et l'ancien château d'Àmédée VIII, un enclos d'environ 128 hectares.
Un dessin qui se trouve dans le Theqtrum Sàbaudiœ, publié en 1726, nous représente les édifices, avec le parc et les dépendances. Mais il n'en donne qu'une idée inexacte ; les distances , les proportions y sont fausses, et les tourelles mal placées ; tout y est arrangé pour la régularité et le coup-d'œil. On a un guide bien plus sûr dans le plan qui fut levé , à la même époque, pour les travaux de la mensuration générale de la Savoie : mais il faut tenir compte des modifications postérieures introduites dans Tédifice. L'état actuel des lieux nous fait d'ailleurs reconnaître leur état ancien. En arrivant de Thonon par le chemin qui passait au village de Concise, on se trouvait devant la porte principale du couvent, située au nord-ouest vers le lac, ayant à gauche tine chenevière , à droite une maison servant d'hôpital pour les pauvres. Cette porte, aujourd'hui ombragée par
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deux paissants châtaigniers, donnait accès dans la grande cour, qu'entouraient sur ses trois autres côtés différentes constructions disposées en fer-à-cheval : à gauche, l'ancienne église et le cimetière, supprimés depuis 1762, avaient fait place à un pavillon réservé pour les hôtes notables du couvent ; du côté opposé, le pavillon d'Àmédée VIII, avec sa tour, se reliait aux nouveaux bâtiments, de telle sorte que les six autres logis des chevaliers, avec leurs tours respectives, se trouvaient former par derrière un prolongement de l'aile droite ; au fond s'élevaient le cloître et l'église nouvellement reconstruits , celle-ci ornée d'une élégante façade où le marbre était prodigué. De l'autre côté de la cour, sur la droite, on trouvait les jardins correspondant aux sept logements d'Àmédée et de ses compagnons. Les fossés subsistaient, à l'exception de l'espace recouvert par la cour et le cloître.
Le reste de l'enclos s'étendait au nordnest, à peu près jusqu'au village de Saint-Disdille. Derrière l'église s'ouvraient une seconde cour et un chemin conduisant aux dépendances du monastère , qui étaient : un moulip et une scierie ou resse, mis en mouvement par le ruisseau de la Bézière ; une lavanderie, une forge, deux granges, etc. Un peu plus loin on rencontrait la porte du parc, vaste bois de chênes d'une contenance d'en-
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viroD 65 hectares (1), sillonné par neuf allées droites et larges, dans lesquelles s'élevaient plusieurs croix. Il était confiné par des prés et des vergers appartenant aussi à la Chartreuse, par le lac et par les hameaux de Saint-Disdille : ainsi, il se prolongeait presque jusqu'à la rivière de la Dranse. Un écrivain du temps , qui l'avait visité, en parle en ces termes : « Les Chartreux y ont ouvert de grandes avenues , où ils font régulièrement toutes les semaines la promenade qu'ils appellent leur spatiament. On vous fera remarquer de vieux chênes qui sont encore du temps d'Àmédée VIII, c'est-à-dire qui ont vécu trois siècles. J'en vis au moins quinze ou vingt de cette date , il y a quelques années , quand j'allai me promener à Ripaille. Ce sont là de ces arbres vénérables que Ton peut regarder comme les rois des forêts (2). »
La propriété que nous venons de décrire était tout ce que les Chartreux avaient recueilli de l'héritage des chanoines augustins. Le reste des biens meubles ou immeubles dont avaient joui ces derniers formait la commanderie de Ripaille, et appartenait à l'ordre des SS. Maurice et Lazare, excepté ce qui avait été aliéné
(i) Il est porté, dans le cadastre de 1730, pour une superficie de 4 80 journaux de Chablais, dont chacun est de 36 ares. (2) Bezutecre, Journal helvétique, juin 4741.
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antérieurement par les chevaliers, par exemple la rente dite des anniversaires de Ripaille , et le lot albergé à l'archevêque Gribaldi (1). Ce terrain, désigné comme voisin des tours, se trouvait sans doute à l'opposé du parc, vers Thonon ; car la Chartreuse ne possédait de ce côté rien au-delà des fossés du château. Mais les religieux avaient un fonds bien plus considérable provenant de leur ancien prieuré de Vallon. Il comprenait :
1° A Bellevaux , les montagnes du grand et du petit Souvroz, de Vésinaz, de Belmont (2), avec des prés, bois et rochers , en un mot tout ce qui avait dû composer Yeremus Valonis , superficie de plus de 1,000 hectares, sur laquelle la Chartreuse conservait • la juridiction omnimode , le mère et mixte empire et tous les droits à elle concédés par Philippe de Savoie en 1284 (3). » L'antique résidence des religieux située sur ce territoire, au lieu nommé encore aujourd'hui Fabbaye, avait été relevée de ses ruines, et on y venait souvent de Ripaille.
2° A Vallonné t, commune de Fessy, deux maisons
(0 V. ci-dessus, ch. III. "
(2) Ces montagnes furent albergèes par la Chartreuse, et ensuite réunies à son domaine.
(3) Y. Sommaire des titres des fiefs du Chablais. Cent deux familles, à Vallon, devaient alors l'hommage-lige aux Chartreux.
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et upe tuilerie avec leurs entourages, provenant' de la donation faite en 4222 par Thomas comte de Savoie.
3° AThonon, une mai3on avec magasin située me de la Croix, sur un emplacement acheté, en 1283 de Gérard Chastrani ; et deux petits clos aux portes de la ville , l'un appelé Clos de Vallon, acquis par un écfcapge avec Amédée VIII , en 1433, le second au lieu dit La fatenerie, acheté en 1500 de noble Jean Joly.
4* AJMieussy, un bâtiment avec jardins et prés, acquis au xv* siècle de divers particuliers.
5* A Lucinge, des champs et pâturages tant donnés que vendus par les seigneurs du lieaau xin* siècle.
6° A Vailly, une maison d'acquisition récente, destinée à servir d'asile aux religieux ou à leurs gens, lorsqu'ils allaient et venaient parles mauvais temps de Ripaille à Vallon ou vice versa; ce pied-à- terre se trouvait à moitié chemin entre les deux localités, distantes de six lieues l'une de l'autre.
A l'exception de ce dernier article, tout le domaine que nous venons de détailler, fut déclaré franc d'impôt comme acquis à la Chartreuse avant l'édit de la taille rendu par le duc de Savoie en 1580, et fut classé parmi les biens de l'ancien patrimoine de l'Eglise. Il formait un ensemble d'environ 3,714 journaux ou 1,368 hec-
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tares (1). La fortune des Chartreux comprenait encore des revenus annuels provenant également dn prieuré de Vallon, et te composant de servis en argent on en nature. Ces redevances, dont il serait difficile de fixer la valeur totale, à cause de leur diversité et de la variété multiple des monnaies spécifiées pour leur paiement, étaient à prendre sur des terres, vignes, prés, b&timents, etc., situés dans les paroisses suivantes : Bellevaux, Boege, Gervens, Fessy, Lucinge, Lully, Mieussy, Thonon, Vigny (2).
La Chartreuse de Ripaille ne Ait dépossédée que par la Révolution. Les troupes françaises étaient entrées en Savoie le 82 septembre 1702, et, dés la fin de la même année, Thonon n'était plus qu'un ebeMieu de district du département du Mont-Blanc, en attendant qu'il devînt une sous-préfecture de celui du Léman. Toutefois, nous trouvons des actes constatant l'existence du monastère jusqu'en 4793. Alors seulement il disparut. Ses dépendances furent vendues, comme biens nationaux, le 24 messidor an IV. On ne déboisa qu'une minime partie du parc. Les bâtiments furent
(l)V. Déclaratoires, etc., aux articles des communes désighées, et registres cadastraux de 1730. Le journal y est compté pour 100 toises, de 7 centiares 37 décimètres chacune.
(2) Le détail est contenu dans les Déclaratoires des servis ecclésiastiques, articles de la Chartreuse de Ripaille.
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convertis en ferme, par les particuliers qui en firent l'acquisition. Ce qui subsiste aujourd'hui appartient aux fils du général Dupas, à qui la propriété avait été revendue en 1809. L'autel et les boiseries de la chapelle des Chartreux se voient encore dans l'église de Saint- Germain de Genève, où on les a transférés vers cette époque, et plusieurs autres débris du même édifice ont été dispersés pareillement à Lausanne ou aux environs.
Ainsi s'en est allée une des plus illustres fondations de la Maison de Savoie ; l'éclat et la renommée qui repvironnaient n'ont pu la sauver de ce naufrage inévitable et général qui coupe court l'histoire de toutes nos anciennes: institutions.
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