‹ Notice sommaire sur les travaux scientifiquesChapitre 7 sur 15 · CHOLÉRA · texte numérisé non relu

CHOLÉRA

1. A. Chahtemesse. — L’épidémîe cholériforme de Lisbonne. Congrès de Budapest, 1894.

2. A. Chahtemesse. — L’épidémie de choléra à Constantinople. Semaine médicale, 1894.

3. A. Chahtemesse. — La marche du choléra en 1904 et sa menace d’invasion européenne.

Bulletin de V Académie de Médecine, juillet 1905.

4. A. Chahtemesse et F. Bohel. — Mouches et choléra. 1 vol. (Doin, édit.), Paris, 1906.

5. A. Chahtemesse et F. Borel. — L’épidémie de choléra en Allemagne et ses rensei¬

gnements. Bulletin de l'Académie de Médecine, 1906, et Hygiène générale et appliquée, février 1906.

6. A. Chahtemesse et F. Bohel. —Les positions actuelles du choléra. Bulletin de VAca¬

démie de Médecine, 1908, page 87.

7. A. Chahtemesse et F. Borel. — Hygiène générale et appliquée, mars 1908. Le nou¬

veau chemin de fer du Hedjaz au point de vue sanitaire international. Académie de Médecine, 1909, page 276.

8. A. Chahtemesse et F. Borel. — Le choléra en Europe de 1904 à 1909. Académie de

Médecine, juillet 1910, et Hygiène générale et appliquée, 449, 1910.

9. A. Chahtemesse et F. Borel. —Le choléra, son mode de propagation, de prophylaxie.

Reçue scientifique, 3 septembre 1910.

En 1893, une épidémie de choléra régnait à Constantinople et, sur le conseil de M. Pasteur, je tus appelé par le sultan Abdul Hamid à me rendre dans sa capitale pour y étudier l’épidémie et indiquer les mesures prophylactiques. Un résultat de cette mission fut de déterminer la fondation, à Constantinople, d’un Institut impérial de bactériologie dont la direction, de 1894 à 1900, appartint constamment à un savant français. L’évolution d’idées nouvelles en Turquie

nous a fait perdre récemment le champ oriental que j’avais pu ouvrir à notre activité scientifique : on peut espérer que cette perte soit seulement momentanée.

Depuis cette époque, le temps passa sans que le choléra ait paru reprendre l’offensive, tout au moins dans notre voisinage immédiat. En 1904, je fus appelé aux fonctions d’inspecteur général des services sanitaires. Des découvertes récentes m’indiquaient que la fièvre jaune n’était guère redoutable en nos pays. D’autre part, la peste, bien que réveillée brusquement depuis quelques années, ne revêtait plus, dans les cités modernes assainies et bien construites, le caractère pernicieux qu’elle prenait jadis rapidement dans les ports sales et encombrés de la Méditerranée. Toutefois, depuis dix ans, elle attirait seule l’attention des peuples et des pouvoirs publics.

Nul ne paraissait songer au choléra dont les sautes brusques se passaient en Mésopotamie. Certes, à ce moment, l’épidémie était encore loin de nous ; débutant au Hedjaz, en mars 1902, après une importation des Indes, elle avait gagné l’Egypte, mais au lieu de menacer l’Europe, elle s’était dirigée vers la Syrie pour s’enfoncer dans l’intérieur des terres, vers la Mésopotamie et la Perse : c’était donc, pour beaucoup, l’écart définitif d’une crainte à peine éveillée.

Cependant, je ne partageai pas cet optimisme, persuadé par la marche tenace et pénétrante de l’épidémie que son éloignement était momentané; et, dès lors, je m’efforçai, dans une série de communications à l’Académie de Médecine, de montrer le danger qui se présentait à l’horizon européen, et de mettre à l’unisson et nos connaissances sur la propagation du choléra et nos méthodes prophylactiques (3, 5, 6, 7, 8, 9).

Une conférence sanitaire internationale avait été réunie, à Paris, peu de temps auparavant (1903); elle avait posé dans leurs grandes lignes les principes d’une défense rationnelle contre le choléra. Certes, le travail de cette assemblée avait été considérable, mais, comme le disait avec justesse le professeur Brouardel, les résultats qui en découlaient représentaient l’effort de « la moyenne de l’opinion sanitaire en Europe ». 11 y avait donc à reprendre dans l’œuvre internationale.

Une revue d’ensemble sur la question du choléra était dès lors la première besogne à entreprendre. Après avoir retracé l’historique des épidémies antérieures en recourant aux sources originales, je pus me convaincre que la marche du choléra ne s’explique qu’en la considérant sous trois aspects différents, que je distinguai en transport, propagation et dissémination de l’épidémie (4).

Le transport du choléra, c’est son extension au loin d’un pays contaminé à une région saine, à condition que ce transport s’effectue à longue distance et sans station de relais.

La propagation du choléra, c’est son extension de ville en vUle, de village en village, à courte distance, dans un territoire qui vient d’être infecté.

La dissémination du choléra consiste dans les modes divers que l’épidémie utilise pour se répandre dans une même ville, de maison à maison, de famille en famille, d’individu à individu.

Ces principes étant posés, on constate que le transport au loin du choléra s’effectue toujours par l’intermédiaire d’indididus que rien ne peut signaler à la vigilance des autorités sanitaires les plus attentives. Dans la propagation, à ces premiers individus dangereux s’en ajoutent d’autres qui se trouvent dans la période d’incubation. Enfin, dans la dissémination, nous trouvons encore ces mêmes facteurs auxquels s’adjoignent tous les modes permettant au microbe du choléra — sans passer cette fois par un organisme humain intermédiaire — de parvenir directement des matières fécales infectées jusqu’à un tube digestif sain.

En subdivisant ainsi la question, on constate que si, dans la Convention de 1903, est indiqué le rôle des individus en état d’incubation, de ceux qui sont malades, des linges et objets souillés, la question tout entière ne réside pas en ces seuls points. La Conférence a montré quelques-unes des causes de propagation, certaines de celles permettant à la dissémination de se produire, mais elle est demeurée muette sur le transport lointain du choléra.

Pour compléter le texte international, il faut désormais signaler que les individus en état de microbisme latent, les porteurs de germes, constituent le véritable mode de transport du choléra; il faut également insister sur les manières les plus diverses grâce auxquelles les microbes frais ou cultivés — seuls dangereux — peuvent passer des déjections sur nos aliments et de là dans notre tube digestif. Alors l’eau potable peut parfois être incriminée, mais elle produit des épidémies massives qui ne répondent pas toujours aux caractères que constate l’observation immédiate. C’est qu’en effet si l’eau potable n’est pas infectée, d’autres éléments peuvent l’être et le sont très souvent dans la pratique par l’intermédiaire des mouches ou d’autres insectes, agents passifs de dissémination du choléra.

Les prévisions que j’avais établies touchant une invasion prochaine du choléra en Europe ne tardèrent pas à se réaliser : de la Perse l’épidémie avait gagné le sud de la Russie et presque subitement elle surgit sur la frontière russoallemande (5).

Bientôt, le choléra passait en Allemagne et il y était introduit par la batellerie fluviale transitant de Russie jusque dans la Prusse Orientale.

La lutte instituée par les Allemands — en dehors de l’isolement des malades et des désinfections usuelles — résida principalement dans l’isolement des individus même sains en apparence qui avaient approché les malades et dans la recherche des porteurs de germes dont je parlais plus haut (6).

A cette première méthode, nos voisins d’Outre-Rhin ajoutaient la surveillance permanente des émigrants pendant leur voyage et leur séjour en Allemagne; ce second point était d’ailleurs facile à réaliser pour eux, puisque — prévoyant l’action nuisible que peuvent jouer les masses émigrantes dans la propagation de toutes les maladies infectieuses — ils avaient depuis longtemps organisé un système de défense à ce sujet.

Une lutte contre le choléra ainsi menée donna toute satisfaction : si l’aire du choléra lut vaste en Allemagne en 1905, les cas, par contre, furent très peu nombreux dans chaque localité atteinte.

Il importait à ce moment de signaler ces résultats, car notre système d’émigration présente quelques points faibles et peut nous placer en mauvaise posture au moment d’une explosion cholérique européenne ou syrienne.

L’épidémie, fortement endiguée par l’Allemagne, ne parvint pas jusqu’à nous, mais elle n’en continua pas moins ses ravages en Russie, où elle parait s’être installée depuis 1904.

Au début de 1908, la situation se modifie en ce sens que, le choléra régnant toujours en Europe, il apparaît en même temps au Hedjaz parmi les pèlerins musulmans. Cet événement n’avait d’ailleurs rien de surprenant, tout au moins pour ceux qui suivent attentivement les divers pèlerinages de l’Islam au point de vue épidémiologique (7).

Les musulmans ont adopté, pour le décompte de leurs années, non pas le mois solaire — comme les chrétiens — mais le mois lunaire. Cette particularité de leur calendrier, bien qu’elle ait fort peu attiré, jusqu’à présent, l’attention des épidémiologistes, renferme cependant, à elle seule, toute la hi du choléra au Hedjaz. En effet, les fêtes musulmanes qui se répètent à date fixe dans le calendrier lunaire se déplacent chaque année par rapport au calendrier solaire, d’environ onze jours. Les fêtes musulmanes ont donc lieu successivement dans toutes les saisons de notre année et la parcourent tout entière en un laps de trente ans environ.

On constate aisément cette évolution des réjouissances de l’Islam sur le tableau ci-contre où chacune des fêtes annuelles a été figurée par un point noir. Mais on constate aussi siu le tableau ime répétition constante des épidémies de choléra au Hedjaz ; chaque fois que les fêtes musulmanes ont lieu soit en été, soit en

hiver, il y a de fortes probabilités pour que le choléra vienne les infecter: tout au contraire, quand ces fêtes concordent avec le printemps ou l'automne, elles demeurent indemnes de toute épidémie.

Si maintenant on se transporte aux Indes et si l’on recherche à quelles époques ont lieu les maxima épidémiques du choléra, on s’aperçoit qu’ils se produisent exactement en été et en hiver, et on peut en conclure le fait suivant : chaque fois que le choléra subit une recrudescence aux Indes, la répercussion en est immédiatement ressentie au Hedjaz.

Et tout ceci ne représente pas une simple vue de l’esprit sans portée pratique; de nombreux pèlerins musulmans partent chaque année de Tunisie ou d’Algérie, et notre gouvernement peut éviter, dans la mesure du possible, de les envoyer au Hedjaz s’ils y courent quelques chances d’infection qu’ils pourraient rapporter chez nous. Grâce au tableau précédent, nous pourrons avoir désormais une base sérieuse pour l’autorisation ou l’interdiction du pèlerinage de nos ressortissants (7).

Cette question revêt même un nouveau caractère d’actualité depuis que le chemin de fer du Hedjaz est en construction, chemin de fer grâce auquel les épidémies du choléra pourront être désormais importées en Europe encore plus vite et plus directement qu’autrefois.

En quittant les régions lointaines du Hedjaz dont le choléra n’est heureusement pas sorti en 1908, nous revenons vers l’Europe où, par contre, l’épidémie n’avait pas désarmé (8).

Une vue d’ensemble sur l’épidémie — de 1904 à 1909 — indique ses progrès constants; sans insister plus longtemps, je reviendrai vers l’épidémie en 1909 sans insister sur sa poussée nouvelle dans la Prusse Orientale et même jusqu’en Hollande et en Belgique.

Ici encore, on retrouve très nettement les porteurs de bacilles comme seuls agents actifs de transport du choléra de Russie en Hollande; on note à nouveau le rôle de la batellerie fluviale dans la propagation de l’épidémie. Enfin la défense sanitaire de la Hollande ayant été dirigée dans le même sens qu’en Allemagne

— c’est-à-dire principalement vers l’isolement des suspects et des porteurs de germes, — on constate la même efficacité de l’effort tenté : l’épidémie a pu se répandre dans 18 localités des Pays-Bas, toutes éloignées les unes des autres, sans que, grâce aux mesures prises, le nombre de cas ait dépassé quelques unités

— souvent même un seul — dans chaque centre infecté.

Enfin, et lorsque l’épidémie arriva jusqu’à nos ports, je résumai en quelques pages (9) tout ce qui précède en insistant, au point de vue pratique, sur les meilleurs modes de protection individuelle contre les atteintes du choléra.

Sans insister ici sur le rôle des émigrants comme agents de transport du choléra, rôle sur lequel je reviendrai dans un autre chapitre de cet exposé, je dois mentionner l’énorme influence de propagation des germes cholériques exercée par les pèlerins musulmans.

Jusqu’à présent l’Europe était en partie protégée contre les invasions cholériques provenant du Hedjaz non seulement par le séjour, dans les lazarets, des pèlerins revenant des lieux saints, mais aussi par la longueùr du trajet effectué sur des navires d’une marche assez lente. Le lazaret et le navire, combinant leur action commune, ont constitué jusqu’ici la sauvegarde principale de l’Europe : séparés, ils ne peuvent rien; réunis, ils se montrent tout-puissants. Les lazarets ont pu isoler les malades et annihiler la propagation du choléra par les patients; ils ont pu, au moyen de la désinfection et même de la destruction des linges, effets ou aliments, arrêter la dissémination du mal au milieu des groupes, mais ils demeurent impuissants devant le transport de l’épidémie par les porteurs de bacilles, par les individus en état de microbisme latent. Contre ceux-là, c’est le navire qui nous protège, en prolongeant le délai de leur libération jusqu’au moment où une sorte de désinfection automatique de leur intestin a eu le temps de se produire. Ce fait est démontré pratiquement de la manière suivante : chaque fois que le délai entre le départ du Hedjaz et la mise en liberté définitive des pèlerins est de quarante jours environ, rien de redoutable ne se produit; chaque fois au contraire que ce délai est moindre, des Indes au

Hedjaz ou du Hedjaz en Égypte par exemple, des surprises fâcheuses peuvent survenir et sont même quelquefois survenues.

L’organisation actuelle du pèlerinage musulman—précisément par la longueur du voyage — répond, dans la plupart des cas, aux mesures désirables. Mais que se passera-t-il demain, lorsque la voie ferrée qui relie déjà Médine à Damas, sera poussée jusqu’à La Mecque et entrera en pleine exploitation? Quel fonds pourrons-nous faire sur un lazaret placé à l’intérieur des terres, permettant les évasions et qui, — loin de nous protéger, — deviendra peut-être im centre de repeuplement pour l’épidémie? Voilà les problèmes qui se posent au moment de l’achèvement du chemin dè fer transaràbique.

L’histoire du choléra montre que ses épidémies suivant la marche des courants humains, se sont toujours créé une route à côté dé ces courants, chaque fois que ceux-ci se sont dirigés en un sens nouveau. Aux précédentes routes s’en ajoutera sans doute une nouvelle : Hedjaz, Syrie et Méditerranée, route que, jusqu’à présent, le désert fermait invinciblement devant ce fléau.

Des travaux que j’ai poursuivis sur le choléra, soit seul, soit avec mes collaborateurs, découlent quelques conclusions : La Mecque est le relais du choléra vers l’Europe. L’invasion intermittente de cette ville par le choléra est en partie sous la dépendance du calendrier musulman. Elle peut être prévue. Elle est évitable.- Les nouveaux chemins de 1er d’Asie développent beaucoup le danger de l’invasion cholérique.

A l’égard des émigrants, dont un grand nombre vient de Syrie, il faut établir une nouvelle législation de santé publique et maintenir ces voyageurs sous surveillance sanitaire pendant leur traversée et leur séjour en France.

Nous devons être prêts à recevoir chez nous une épidémie cholérique et prévoir une législation qui nous permette de procéder à l’isolement non seulement des malades et des suspects de maladie, mais encore de ceux qui ont été simplement en contact avec des malades. C’est à ce prix qu’est possible l’arrêt d’une épidémie cholérique, tout au moins à son début.

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