TRADUCTIONS
Dans tous les pays il a été publié et il se publie encore des traductions et des imitations d'Anacréon : cela prouve qu'on n'a pas encore atteint le but, puisque chacun par de nouvelles tentatives espère rendre mieux que son prédécesseur le charme et les grâces du poëte grec; on compte jusqu'à trente-cinq traductions en français (i).
En Italie, en Angleterre et en Allemagne le nombre n'est pas moindre ; Anacréon a même été traduit en espagnol, en hollandais, en polonais et en russe. De toutes ces traductions en langues étrangères, celle du célèbre poëte Moore a obtenu le plus de réputation. Mais tous ces efforts viennent confirmer l'opinion de La Harpe :
« Il est impossible de donner la moindre esquisse de la (( manière d'Anacréon : il y a dans sa composition origi- « nale une mollesse de ton, une douceur de nuances, une (( simplicité facile et gracieuse qui ne peuvent se retrouver
(i) RemyBelleau 1555, Ronsard 1555, Jean Bégat 1559 (avec musique deRenvoisy), Dufourl660 (anonyme), Dader (mademoiselle Le Febvre) 1681, Longepierre 1684, Régnier Desmarais 1684, La Fosse 1704, le poëte sans fard (Gacon) i712, Seillans 1754, Poinsinet de Sivry 1758, Moutonne! de Clairfons 1773, Anson 1795 (anonyme). De France 1798, Mérard de Saint-Just an vi, Desyvetaux, Gail 1799, Lachabaussière 1803, MoUevaut 1808, Bergeron 1810, Saint- Victor 1811, Dautreville 1811, Dastarat 1811, Hardouin 1812, Vien 1825, Girodet I82r>, Veïssier-Descombes 1826, Grégoire et CoUombet 1826, Hippol. Faucher 1831, d'Attel de Lutange 1833, Marceilot et Grosset, 1847, Prosper Yvarn, 1854, Leconte de Lisle 1861 , il y a même une traduction en languedocien.
Les noms en caractères italiques indiquent les traductions en prose.
« dans le travail d'une version; ce sont des caractères dont (( l'empreinte n'est pas assez forte pour ne pas s'effacer 0 beaucoup dans la copie. 11 composait d'inspiration, et (( nous traduisons d'effort : ne traduisons pan Anacréon. »
Parmi les traducteurs, un seul , à la fois peintre illustre et littérateur enthousiaste, Girodet, inspiré du génie grec, nous a traduit mieux Anacréon par son pinceau qu'on ne le pourrait faire par des paroles. On croirait ses peintures exécutées sous l'œil même d'Anacréon par quelque artiste grec témoin de cette douce existence où la poésie se mêle à la volupté.
« Dans cette lutte corps à corps du génie qui imite « contre le génie qui a créé, lui seul est sorti sans désa- « vantage de l'épreuve; il s'est montré le rival d'Anacréon (( en grâce, en abandon, en naïveté, et il a su rendre la vo- « lupté avec autant d'élégance que de délicatesse. Le (( peintre d'Atala aimait d'amour les poésies d'Anacréon; « il les a mises en action dans cinquante-quatre délicieuses « compositions. Pour tenter un tel chef-d'œuvre il fallait « être poëte et peintre : Girodet était l'un et l'autre (i). »
(( En examinant les compositions de Girodet, a dit « M. Goupin, on ne peut se défendre d'une sorte de sur- « prise : toutes les odes d'Anacréon roulent sur deux ou « trois idées, qu'il ramène d'une manière pleine de grâce , « sans doute, mais enfin ce sont les mêmes idées. Le « peintre, tout en restant dans le cercle étroit que le poëte « lui a tracé, montre une fécondité, une variété qui éton- « nent en même temps qu'elles enchantent. La noblesse, « l'élégance, la richesse d'accessoires qui régnent dans les « dessins de Girodet pourraient faire croire qu'ils sont « dus à Tun des artistes célèbres que la Grèce a produits; « le peintre et le poëte sont nés sous le même ciel : tout « est grec dans cet ouvrage.
(( Les mœurs du temps où vivait Anacréon lui ont perte mis de dire beaucoup de choses qui blessent notre goût;
(i) M. de Monfalcou, dans son édition polyglotte d'Anacréon.
(( Girodet n'est pas moins voluptueux qu'Anacréon, mais
« il conserve toujours cette grâce, celte délicatesse qui
(( ajoutent tant de charme à la volupté ; partout sa panto-
{( mime est animée : nulle part elle ne blesse les yeux (i). »
En 1555, à l'époque où Ronsard transformait la langue en lui donnant plus de nombre et d'éclat, Remy Belleau, son émule, traduisait Anacréon avec une naïveté et un sentiment de l'harmonie qui distingue sa traduction de toutes les autres; le charme qu'elle a conservé môme de nos jours permet de dire que ce petit chef-d'œuvre « dans son vieux style encor a des grâces nouvelles ». Dans sa traduction de l'ode intitulée la Colombe^ il se montre presque l'égal de La Fontaine, qui, dans son imitation de VAvionr mouillé a employé, comme Belleau , le mètre anacréontique de sept pieds :
Que nie vaudroit désormais De voler par les montagnes.
Par les bois, par les campagnes.
Et sans cesse me brancher Sur les arbres, pour chercher Je ne sais quoi de champêtre Pour sauvagement me paître?
Vu que je mange du pain Becqueté dedans la main D'Anacréon, qui me donne Du même vin qu'il ordonne Pour sa bouche, et quand j'ai bu Et mignonnement repu, Sur sa tète je saiitèle.
Puis de l'une et de l'autre aile Je le couvre, et sur les bords De sa lyre je m'endors.
C'est en lisant nos anciens poètes qu'on regrette une foule de mots malheureusement tombés en désuétude, et qu'on
(i) P. A. Coupin, dans le discours en tête de l'édition qu'il a publiée après la mort de Girodet, avec le concours de son frère Aug. Coupin, élève de Girodet, et du neveu et héritier de Girodet, M. Becquerel, l'un des membres les plus distingués de l'Académie des sciences.
ne peut rendre que par une périphrase. Ainsi, dans la première ode d'Anacréon , Belleau a pu traduire plus fidèlement qu'on ne le pourrait maintenant :
Mais toujours elle fredonne L'amour qu'elle contresonne.
Et dans cette autre ode dont une chanson si connue est l'heureuse imitation :
Que ne suis-je la fougère ,
Où sur le soir d'un beau jour,... .
le mot charmant qui la termine donne beaucoup d'embarras aux traducteurs pour lui trouver un équivalent :
Ha que pleust aux dieux que j|e fusse
Ton mirrouer
Ou le parfum de la civette
Pour emmusquer ta peau douillette,
Ou le voile de ton tetin,
Ou de ton col la perle fine
Qui pend sur ta blanche poitrine,
Ou bien , maîtresse, ton patin!
Vohaire, qui s'est plu à tourner en plaisanterie les choses les plus légères comme les plus sérieuses, a vu dans cette ode charmante un côté grotesque, et il a fait cette petite épigramme :
Anacréon , de qui le style Est souvent assez familier, Dit dans un certain vaudeville Soit à Daphné, soit à Bathylle, Qu'il voudrait être son soulier.
Je révère la Grèce antique, Mais ce sentiment poétique Parait celui d'un cordonnier.
Ronsard, dans la traduction qu'il a faite de plusieurs odes d'Anacréon, a souvent la même grâce que Remy Belleau;
mais il n'a pas la même fidélité. Bornons-nous à cette pièce comme exemple :
Le petit enfant Amour Cueilloit des fleurs à l'entour D'une ruche où les avettes Font leurs petites logettes.
Comme il les alloit cueillant, Une avette sommeillant Dans le fond d'une fleurette Lui piqua la main douillette.
Sitôt que piqué se vit, Ah! je suis perdu (se dit), Et s'encourant vers sa mère Lui montra sa playe amère.
— Ma mère, voyez ma main.
Ce disoit Amour tout plein
De pleurs ; voyez quelle enflure M'a fait une égratignure !
Alors Vénus se sourit Et en le baisant le prit, Puis sa main lui a soufflée Pour guérir sa playe enflée.
— Qui t'a, dis-moi, faux garçon.
Blessé de cette façon ?
Sont-ce mes Grâces riantes De leurs aiguilles poignantes ?
— Nenni, c'est un serpenteau , Qui vole au printemps nouveau , Avecque deux ailereltes
Çà et là sur les fleurettes.
— Ah ! vrayment je le cognois, Dit Vénus ; les villageois
De la montagne d'Hymette Le surnomment melissette.
Si doncques un animal Si petit fait tant de mal , Quand son alêne espoinçonne La main de quelque personne.
Combien fais-tu de douleur Au prix de luy, dans le cœur De celui en qui tu jettes Tes venimeuses sagettes?
En 1559, quatre ans après l'apparition de rédition de Henri Estienne, quelques odes d'Anacréon en vers français, et depuis mises en musique par maistre Richard Renvoisij, maistre des enfants et chanoine de la Sainte-Chapelle du Roi à Dijon (i), parurent à Dijon sans nom de traducteur. Je soupçonnais Henri Estienne en être l'auteur ; mais dans le recueil des Carmina Philippi Roberti se trouve une pièce in obitum J. A. Regati, où on lit ces vers :
Teius Anacreon testis quem carminé nuper Ludenteni patrio lua nobis Musa leliquit,
ce qui indiquerait que cette traduction est du président du Parlement de Dijon , Jean Begat (2). On y retrouve les qualités de style de cette belle époque où notre langue pouvait s'exprimer avec plus de liberté, tandis qu'aujourd'hui, devenue si précise, et j'oserais dire si raisonnable , elle ne sait plus se prêter à une naïveté et à un abandon qui s'accordent mal avec nos mœurs.
Le sentiment de l'harmonie antique que Ronsard et son école ont cherché à introduire dans notre langue semble même s'affaiblir de plus en plus. J'entendais dans mon enfance réciter les vers avec un accent bien plus prononcé qu'aujourd'hui, soit qu'on fût encore sous l'influence d'une tradition poétique transmise de poëte en poëte, par l'habitude de scander les vers grecs et latins , soit par un effet de la psalmodie des chants d'église et surtout de la décla-
(i) Paris, Richard Breton, 1519, avec privilège du roi, petit in-8° obloDg. Voy. le Manuel du libraire par M. Brunet, 5^ éd., t. I, col. 256.
Renvoisy fit aussi la musique des Psaumes de David. Dans son Histoire des Comment ai eurs de la coutume de Bourgogne, p. 62, le président Bouhier rapporte que la trop libre fréquentation de Renvoisy avec ses jeunes élèves le fit tomber dans un crime pour lequel ce traducteur d'Anacréon fut condamné à être brûlé vif, sentence exécutée le 6 mars 1586.
(2) Papillon, Bibi des auteurs de Bourgogne, t. II, p. 198. — Voy. aussi Fétis, Biogr. des Musiciens, art. Renvoisy et Poisot, les Musiciens Bourguignons, p. 18.
ination théâtrale, bien plus accentuée qu'elle ne Testa présent.
Les vers sont enfants de la lyre :
Il faut les chanter, non les dire.
Les acteurs de Corneille, dont la déclamation se ressentait de celle de l'Espagne, ceux que Racine avait formés et inspirés de son harmonieux génie, avaient laissé une tradition conservée encore par Larive, que sur la fin de sa vie j'ai entendu au théâtre et souvent chez mon père, oii il voulait bien réciter quelques beaux passages de nos grands tragiques, d'une voix aussi sonore qu'harmonieuse (i).
Voltaire accentuait aussi la déclamation dans le rôle de Cicéron, qu'il se plaisait à jouer sur son théâtre de Ferney, et Le Kr>in admirait son enthousiasme, surtout dans ces vers que Voltaire avait le droit de s'appliquer à lui-même :
Romains ! j'aime la gloire, et ne veux pas m'en taire ; Des travaux des humains c'est le noble salaire!
Maintenant, lorsqu'on récite des vers on se borne à un débit tempéré par la crainte de prêter au ridicule en dépassant les limites des convenances par un enthousiasme qui ne serait plus compris.
C'est sous l'influence de la mélodie des Grecs et des Romains, c'est avec une oreille musicale que Ronsard, inspiré parPindare, tenta par des rhythmes divers et par la sonorité de la rime de rivaliser avec l'antique poésie. Cependant il se refusa aux hasardeuses tentatives des poètes formés à son
(i) Sa déclamation était très-différente de celle de Talma. C'était, si l'on peut s'exprimer ainsi , l'expression extérieure dans toute son énergie, tellequ'elle peut être sous un beau ciel; celle de Talma était tout intérieure et comme sous l'influence d'un climat plus sombre : il était né en Angleterre. Tous deux, également admirables, savaient communiquer au spectateur l'émotion qu'ils éprouvaient. Mais mon père, malgré son aiimiration pour Talma , dont il était l'ami et le camarade au collège d'Harcourt, s'écriait souvent : « Mais il me gâte les vers de Racine ; il les hache ! »
école, Baïf, Desportes et Jodelle, suivis par Denisot, Pasqiiier, Rapin, d'Aubigné, Sainte-Marthe, Passerai et autres, qui voulurent en donnant à nos syllabes la valeur des brèves et des longues lutter pour la mesure des vers avec la prosodie grecque et latine. Henri Estienne s'y est aussi essayé, car je le crois l'auteur de la traduction mot pour mot qu'il donne dans son Traité de la précellence de la langue française d'un distique de Martial où la mesure de l'hexamètre et du pentamètre est exactement reproduite :
Phosphore, redde diem : ciir gaudîa nostra moraris ? Csesare iwnturo , Phosphore, redde diem.
Aube, rebaille le jour : pourquoy nostr' aise retiens-tu? César va revenir ; Aube, rebaille le jour.
Turgot et le roi Louis Bonaparte, dans de nombreuses tentatives, oubliées aujourd'hui, ettoutrécemmentM. Ducondut dans son Essai de rhythmique française, ont renouvelé ces essais (i).
Mon père a voulu traduire l'ode de Sapho en vers saphiques ; mais il s'est borné à la première strophe , f( dé- « sespérant du succès d'un travail auquel se refuse le (( génie de notre langue (i) ». Plus heureux, Villegas y a réussi, en espagnol (3). Mais dans notre langue ajouter aux difficultés de la rime et de la césure celle d'une prosodie où les brèves et les longues auraient classé les mots par catégories, c'était rendre la tâche presque impossible au poëte.
Aussi dans le grand nombre d'essais tentés en ce genre je n'en trouve que deux qui puissent, en satisfaisant l'oreille, donner l'idée du rhythme des Grecs et des Latins; le premier est de Ronsard et le second de Desportes :
(i) Avant Ronsard, plusieurs poêles, dans leur enthousiasme pour l'harmonie de la rime, composèrent de détestables poésies en vers dits équivoques, c'est-à-dire dont le dernier mot reproduisait exactement le même son que le mot précédent.
(2) Poésies de Firmin Didot, p. 281, in-8«, 1834.
(3) Dans son ode à Zéphyre, traduite aussi par mon père.
SFR ANACRÉOIV. 57
Belle I dont lès | yeux douce | méat m'ont | tûë Par un I doux ré | gârd qu'au coeur | ils m'ont | rùê Et m'ont I en un I roc ïnsën ] sïblë | mûê En mon poil grîsôn.
Vous qui I lés rûis | seaux d'Hëlï | côn frë | qùentëz , Vous qui I les jâr | dïns sôlï | tâirës j hântêz Et le I fond dès | bois, cûrï | eux de | choisir L'ombre et le j lôisïr.
Toutefois Ronsard et Malherbe, sans se soumettre à des règles aussi rigoureuses, nous ont laissé des strophes qui peuvent jusqu'à un certain point être scandées comme des vers grecs et latins, tant l'harmonie des mots disposés avec art et selon certaines lois d'euphonie charme l'oreille par leur accord avec la prosodie des muses grecques et latines. Je me bornerai à deux exemples , l'un pris dans Ronsard , l'autre dans Malherbe.
Exemple du rhythme anacréontique pris dans Tode de Ronsard :
Quand ce beau printemps je vôi
J'âpt^rçôi Bâjeùnîr la terre et Tonde Et më sembla que le jour
Et rSmoQr Comme enfants naissent Su monde.
Voici la stance de l'ode de Malherbe en l'honneur de Louis XIII et de Richelieu, que M. Villemain a donnée comme un exemple d'harmonie musicale :
Apollon à portes ouvertes Laisse indifféremment cueillir Ces belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir.
Mais l'art de faire des couronnes N'est pas su de toutes personnes, Et trois ou quatre seulement, An nombre desquels on me range ,
Peuvent donner une louange Qui demeure éternel lemeu t.
On pourrait, je crois, la scander ainsi :
Âp511ôn à portes ouvertes Laisse indïtferi^mmënt cQeillîr Ces W]\H leuillês toujours vertes Qdi gârdf^nt l(<s noms de viêïllïr.
Mais l'art de fairJ^ des couronnes Mst pas su (\ë toutes pt^rsônnes, Et trois ou qûatrf^ seulement Au nombre d(<squéls on më range P^uv?nt donner ùnë louange Qui demeure ëtêrnêlli^mënt.
« Ces vers bien récités , dit M. Villemain, ne vous sem- « blent-ils pas, comme un orgue mélodieux, prolonger les « sons du Psalmiste : Cogitavi dies ontiquos, etannos œter-
(( nos in mente habui Pour exprimer, en effet, l'orgueil
(( et l'art du poëte antique, pour trouver dans nos langues « modernes un écho de l'harmonie des Hellènes, je ne (( sais si notre poésie peut rien donner de préférable. »
Si l'on voulait même forcer la déclamation de ce vers, on arriverait nalurellement à ce récitatif qu'on pourrait ainsi noter :
A - pol - Ion à por-tes ou - ver - tes
LaisM
in-dif-fé-remmenl cueil-lir Lesbel-les feuil-les tou-jours
SUR ANACRKON. 59
ver-tes Qui gardent les noms de vieil - lir; Mais