VIE D ANACREON
Il est difficile de fixer l'époque de la naissance d'Anacréon. Celle de la 52^ olympiade (i) me paraît s'accorder le mieux avec le peu de renseignements qu'on trouve dans les anciens auteurs.
Anacréon quitta jeune encore la ville de Téos, oii il était né, pour se rendre à Samos auprès de Polycrate, dont il adoucit la violence du caractère par les charmes de la poésie et de la musique. Il fut même, dit-on , son précepteur {i), et d'après le témoignage de Strabon (3), de Pausanias, d'Élien et de plusieurs autres, il vécut dans son intimité. Hérodote ajoute même qu'Anacréon était auprès de Polycrate lors de l'entrevue que l'envoyé d'Orœtès, gouverneur de Sardes (4), eut avec le tyran de Samos, ce qui a fait supposer à madame Dacier qu'il avait été son ministre.
On trouve une preuve de l'amitié que ce prince, passionné pour la poésie, portait à cet aimable poëte, dans l'avertissement donné par Amasis à Polycrate de se défier
(i) Eusèbe dit la 62*", et Tanneguy Lefebvre la 72*" olympiade.
(2) naiôaytovo; (Himer., XXX, 3.) —Maxime de Tyr, Dissert. XXI.
(3) ToÛTo) [tw IloXuxpàxeiJ a-uveêitoffsv 'Avaxpsiov ô [xeXoTroioç , xat Tiàca ^ 7roir,(jt; TtXiQpri; iaxl tïj; uept aùxoO (xvrijji.y]ç. (Strab., 1. XIV, p. 638.) — luvTJcyav Se àpa xai tôte toi; ^aaiXeuat iroiyiTaî • xai Tcpoxepov Iti xal IIoXuxpàTet,Ià[jLouTupavvoùvTi, 'Avaxpetov uapriv. (Paus. 1,2.) — Élien, Va}\ Hist. IX, 4. — Maxime de Tyr, dans plusieurs de ses Dissertations. Stobée Edog. ethic, c. 91. — Apulée, Florid., p. 351.
(4) Asyouffi 7ré[x4'ai 'Opotxea èç Sà(j,ov xiQpuxa.... xat tôv IloX'jxpaTea Tuxetv xaTax£t|j.£vov èv àvôpecôvt , Ttapeïvat 6é ol xat 'Avaxpsovta tôv Tr^tov. (L."lII,C. 121.)
de la fortune, si prodigue envers lui, et qui en le comblant de biens lui avait encore donné Anacréon pour ami (i).
Uuand Harpagus, lieutenant de Cyrus, se fut emparé de Téos et de Milet, en 540, ce vers, qui depuis devint un proverbe , fut attribué à Anacréon :
Jadis les Milésiens étaient braves (2).
Après la catastrophe qui, en 522 (av. J.-C), précipita du faîte des prospérités Polycrate, lui faisant expier son bonheur par une mort cruelle, Anacréon, qui alors devait avoir cinquante ans, se retira auprès d'Hipparque, ce tyran non moins ami des lettres que son père Pisistrate à qui l'on doit la conservation des poésies d'Homère. Hipparque envoya chercher Anacréon dans une galère à cinquante rameurs. C'est de Platon que nous tenons ce détail (3). Anacréon vécut à Athènes, avec Simonide et quelques hommes distingués, tels que Gharmide ; Platon rappelle l'éloge qu'il fit de la beauté, de la vertu et des qualités de Critias, fils de Dropide, et de cette heureuse famille (4).
En 514 av. J.-G. il quitta Athènes après l'assassinat d'Hipparque par Aristogiton ; il avait alors cinquante-huit ans.
A la suite de la révolte d'Histiée, en 496, les habitants de
(i) noXyKpaTyjv (xèv yàp oOôè tô è$ AlyÛTiTOu vouOéTYijxa ineiae (JLr, ççoveïv [léya. ir.l 6'JÔai[jLovicf , ôxi èxéxTYjxo Qâl'xaaa.v 'Itovtxrjv , xat xptripeii icoXÀàç , y.où (rçevô6vY]v xaXrjv , xat 'Avaxpsovia étaïpov , xai uaiôixà S[X£p- 6ÎT1V. (Max. Tyr., f>m.,XXXV, 2. p. 137. Bibl. gr. Didot.)
(2) IlàXai uot' Y]aav âXxiaot Miat^gtioi.
Ce vers nous offre la réponse que fit TOracle consulté selon les uns par les Cariens, selon les autres par Polycrate , relativement à une alliance avec les Milésiens. Postérieurement à Anacréon, Aristophane a dit :
■■Q irotXai tcot' ôvxeç fj[xeT(; àÀxi[xoi aèv èv yopoïç, "AXxtfjLOi 6'èv (JLâ^aiç.
(3) Plat., Hipparchus, p. 558, t. I, Bibliotli. grecque édit. Didot. — Élien, T . H., VIU, 2. — Bergk, Anacréon,(T. 55.
(4) Dans le passage déjà cité du Charmide.
la ville de Téos, ne pouvant plus supporter le joug des Perses, émigrèrent de nouveau en Thrace, à Abdère, où ils formèrent une colonie (i). On croit qu'Anacréon, qui s'était alors retiré dans sa ville natale , suivit ses concitoyens à Abdère, pour chercher en Thrace, comme le fit plus tard Thucydide, un repos dont on jouissait rarement dans la Grèce. Il avait alors soixante-seize ans, et, suivant toute apparence, c'est pendant son séjour dans cette ville qu'il composa cette petite pièce de vers :
« La ville d'Abdère tout entière a fait retentir ses cris « de douleur autour du bûcher du vaillant Agathon , mort « pour sa défense; il le méritait. Jamais parmi les jeunes (( gens l'implacable Mars n'en immola de plus brave dans « le tourbillon d'une affreuse mêlée (2). »
Une des pièces satiriques d'Anacréon était dirigée contre un certain Artémon, qu'il maltraite fort pour ses mœurs efféminées, et qu'il représente se faisant porter sur une litière, une chaîne d'or au col, couvert d'un parasol d'ivoire, comme les femmes. Dans son jeune âge, cet Artémon paraît avoir été le rival d'Anacréon, qui cherchait à plaire à la blonde Eurypyle, dont l'Anthologie nous a conservé le nom dans cette épigramme :
((Même parmi les bienheureux, Anacréon, toi la gloire <( de rionie, sois toujours assis aux aimables festins ! puis-
(i) La réTolte d'Histiée eut lieu en l'an 496 ay. J.-C; mais Strabon nous dit que ce ne l'ut qu'à la suite des rexations éprouvées par les Téiens de la part des Perses qu'ils allèrent se réfugier à Abdère (1. XIV, ch, 1, 30). Cette ville fut de tout temps célèbre par son goût pour la musique : Anacréon ne s'y trouvait donc pas , comme Ovide, au milieu des Barbares. 'Ex7r£(7wv 6è Te'o) oià Tr)v 'I(7Tiatou STiavàotaffiv wxkjev "AêÔYipa èv ©pâx^g. (Suidas.)
(2) 'AéSi^ptov TTpoOavovta tov aîvo6iYiv 'Ayâôtriva
nôcCT ini Tiupxaïriç f^S" èêôvjaE ttoXi;. OuTtva yàp xotovSe vewv ô <piXat(xaxoi; 'ApYi; 'Hvàptde ffTuyepïj; èv crxpoipàXiYYi (xàyr.ç.
« ses-tu, couronné de fleurs et plongé dans une douce « ivresse chanter les boucles ondoyantes de la belle Eu- « rypile, de Mégistès ou du Thrace Smerdis. Ta vie tout « entière, vieillard ! a été fidèle au triple culte des Muses, (( de Bacchus, de l'Amour (i). »
La statue que fit Polyclète de cet Artémon le Périphorète est citée parmi les chefs-d'œuvre de la sculpture (2).
Les poésies d'Anacréon sont presque entièrement perdues, et parmi ses hymnes celui qui est consacré à Apollon ne saurait lui être attribué, d'après l'opinion de M. Boissonade, ou du moins ne nous est parvenu que très-altéré. Au reproche qu'on lui faisait de composer des odes plutôt en l'honneur de jeunes garçons et de jeunes filles qu'en l'honneur des dieux, il répondit : « Mais ne sont-ce pas aussi de petits dieux? » (3)
Anacréon ne fut pas étranger au sentiment du beau dans les arts, ainsi qu'on en peut juger lorsqu'il décrit aux peintres (4) et aux graveurs le portrait de sa maîtresse, le disque de Vénus, et les belles coupes dont le hasard fera peutêtre découvrir quelque imitation parmi celles que l'on retrouve enfouies dans le sol même de la Grèce ou qui, ont été reproduites par l'art étrusque en Italie.
Dans une ode où Anacréon recommande de ne représenter ni les histoires tragiques ni les terribles célébrations des
{i)Anth. palat., VII, 27, et 1. 1, p. 131. Le nom de cette maîtresse se retiouve plusieurs fois dans les poésies d'Anacréon.
(2) Aristophane, dans sa pièce des Acharniens, a fait mention d'un Artémon qu'il ne traite guère mieux; mais, les Acharniens n'ayant été représentés qu'en 425 avant J.-C, c'est probablement un fds de cet Artémon qu'Aristophane range parmi plusieurs autres mauvais sujets.
(3) Menander, de Encomtis, I, ch 2, irspl (ifjivcùv tcôv el; ôeoûc
(4) C'est aux peintres employant la cire dans leur procédé d'encaustique qu' Anacréon donne ses indications. Or, comme Pline ( //. IS. XXXV, 39) ne fait remonter l'emploi de la peinture à l'encaustique, inventée par Po- [ygnote, que vers l'an 450 avant Tère vulgaire, on pourrait en conclure que les odes d'Anacréon où il est question de ce genre de peinture ne doivent pas lui être attribuées-, mais ce passage de Pline , d'ailleurs trèsconfus, est fort controversé.
mystères (i) , il semble faire allusion aux tristes sujets retracés sur tant de vases grecs ou étrusques, et dont la coupe du Lydien Alcman, ou d'Alcée qui avait parcouru les régions asiatiques , oftrait peut-être quelque image.
C'est à Anacréon que l'on attribue l'invention de l'instrument de musique nommé barbilon. Sapho fut la première qui se servit de la pectide {i).
Un petit poëme d'Anacréon donna probablement au poëte alexandrin Callimaque l'idée de rivaliser avec lui sur un sujet analogue. Anacréon avait célébré la chevelure de Smerdis, Callimaque lit l'apothéose de celle de Bérénice. Selon le récit d'Élien : « Polycrate de Samos, (( ami des Muses, avait en grande estime le poëte de « Téos, Anacréon; il cultivait son amitié, se plaisait « dans sa société et admirait ses poésies. Je blâme fort, (( ajoute ÉHen, l'amour désordonné de Polycrate pour les (( plaisirs; mais si Smerdis fut célébré par Anacréon en « des termes passionnés, et si ce jeune homme, sensible « à ses éloges, s'attacha respectueusement au poëte et « s'éprit d'amour pour les qualités de son âme, au nom « des dieux ! la calomnie , qui doit respecter le poëte de « Téos, ne saurait l'accuser de dérèglement. Lorsque Po- « lycrate, jaloux de l'amitié que témoignait Smerdis à « Anacréon et des éloges que le poëte prodiguait à cet (( aimable enfant, lui coupa sa belle chevelure, croyant « par cet affront punir Anacréon, celui-ci ne fit à Poly- (( crate que des reproches sages et mesurés, et donna à (( entendre que c'était ce jeune homme qui par caprice « s'était lui-même coupé les cheveux. Mieux que per- « sonne Anacréon chantera la chevelure coupée de Smer- (( dis (3). »
La charmante épigramme sur la célèbre génisse exécutée en bronze par Myron , ^quoique placée dans l'Anthologie
(i) Ode XVIII.
(2) Athénée, XIV, 9.
(3j Élien, Var. hi^L, IX, 4.
SOUS le nom d'Anacréon, doit être restituée à Théocrite, puisque Myron est né en 502 :
« Pasteur, éloigne ton troupeau, de peur que, confondue avec tes autres « génisses, tu n'emmènes aussi celle-ci, faite par Myron, on pourrait dire, « toute vivante. »
A la suite d'une maladie grave, qui le força de renoncer quelque temps aux Muses, Anacréon malgré son âge reprit sa lyre, et voulut de nouveau chanter ses amours (i).
Il mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans (2), suffoqué par un pépin de raisin qui s'introduisit dans la trachéeartère, et à la suite d'efforts que la faiblesse de l'âge rendit impuissants (3). Le poëte Simonide a composé ces deux épitaphes pour sa tombe (4) :
((0 vigne, qui adoucis toutes les peines, qui nous prépares « l'ivresse, ô mère du raisin, toi dont les pousses en spirale « s'entre-croisent comme un tissu flexible, épanouis-toi « sur le cippe d'Anacréon de Téos et sur le tertre léger de {( sa tombe, afin que cet ami du vin et de la joie, qui dans « son ivresse charmait toute la nuit ses jeunes convives aux « accords de sa lyre, porte sur sa tête dans son sépulcre « même de belles grappes, dont le jus s'épanche en ro- « sée sur la bouche du vieux poëte, d'où s'exhalent des « chants plus doux encore que ton nectar. »
({ Cette tombe a reçu dans Téos, sa patrie, Anacréon, le « poëte immortel de par les Muses, à qui sa passion pour
(i) Himerius, Orat., V, 3, p. 476, édit. Wernsdorf.
(2) Pline, Hist. nat., VII, 7. — Val. Max., IX, 12.
(3) Lucien, èv Maxpoêtoi:, p. 475.
(4) Anthol. VII, 24, 25. Traduction fidèle et élégante de M. Dehèque , à qui nous devons la première traduction française de l'Anthologie.
« la belle jeunesse inspira des vers tels qu'en font les Grâces (( et les Amours; mais seul maintenant sur les bords de « l'Achéron, il s'attriste, non d'avoir perdu la lumière du « soleil et d'habiter les bords du Léthé, mais pour avoir « laissé celui qui parmi les jeunes adolescents se distin- (( guait le plus par sa grâce , Mégistès, et ne plus pouvoir (( aimer le Thrace Smerdis. Cependant il ne cesse de moa duler des chants doux comme le miel , et ne permet pas N> « à sa lyre de se taire, même dans le silencieux séjour des
(( morts. ))
Une grande modération dans ses désirs lui assura, comme à Horace, une vie heureuse et facile : « Jamais l'envie n'entra dans son cœur. » (Od. XV, 3. — XLII, 9.) « Jamais la grandeur n'eut d'attrait pour lui. » (Od. XV, 4.)
(( Je ne voudrais, dit-il, ni la corne d'abondance d'Amalthée, ni le règne d'Arganthonius , qui dura cent cinquante ans. »
Ces vers sont bien du poëte qui , content de peu, nous donne ainsi le menu de son souper :
«C'est d'un petit morceau d'un léger gâteau que j'ai sdupé, une seule coupe de vin m'a suffi, et maintenant, jouant délicatement de la pectide amoureuse, je donne la sérénade à ma gracieuse amie. »
Dans les chants d'Anacréon comme dans ceux d'Horace, l'or est un objet de dédain, et si ces deux poètes, sans jamais rechercher la richesse, ont reçu quelques présents des princes qui les courtisaient, on ne voit pas qu'ils en aient rien sollicité (i).
On dit même qu'Anacréon ayant reçu de Polycrate le don de cinq talents (environ 25,000 fr.), en fut tellement
(1) Ainsi Anacréon s'est montré supérieur à Pindare et à Théocrite, quoique jamais requête de la poésie à la richesse n'ait été plus digne que celle de l'idylle les Grâces adressée par le poëte de Syracuse au lyran de Sicile Hiéron.
troublé que, n'en ayant pas dormi de deux nuits, il ne voulut point garder ce qui cause nos peines, et rendit cette somme à Polycrate , préférant, lui dit-il , son repos à un trésor (i).
Ami de la nature et de la volupté, Jusqu'au dernier soupir il sut chanter et boire; En cherchant le plaisir il rencontra la gloire, Et conquit en riant son immortalité.
Il est difficile de s'exprimer avec plus de grâce que ne l'a fait le peintre-poëte Girodet dans ces quatre vers, que lui ont inspirés les poésies d'Anacréon.
(i)Stobée, Ed. eih., c. 91, p. 508.