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DU TEXTE D ANACREON

Les poésies d'Anacréon, comme celles d'Homère, eurent l'honneur d'avoir Zénodote, Aristophane et Aristarque pour éditeurs et pour commentateurs. On doit aussi à d'autres critiques la récension de ses poésies.

La Bibliothèque d'Alexandrie en possédait probablement le recueil, qui formait alors cinq livres (i); les copies se multiplièrent jusqu'à l'époque byzantine où tant de chefs-d'œuvre périrent, ainsi que nous l'apprend Alcyonius dans cet entretien de Jean de Médicis, devenu le pape Léon X (2), avec son cousin Jules de Médicis, qui lui aussi fut pape, sous le nom de Clément VI :

« Dans mon enfance je sus de Démétrius Chalcondylas, (( ce Grec si savant, que pour complaire aux prêtres, dont le « crédit était tout-puissant auprès des empereurs de By- « zance, une foule de poésies grecques furent brûlées, par- « ticulièrement celles qui concernaient les amours, les « jeux indécents, et les méfaits des amants, et qu'ainsi fu- « rent perdues les comédies de Ménandre, deDiphile, d'A- « pollodore, dePhilémon, d'Alexis, et les poésies deSapho, « d'Érinne, d'Anacréon, de Mimnerme, de Bion, d'Alcman (( et d'Alcée. A ces poésies furent substituées celles de Gré-

(i) Piiidari Scholiast. Olymp., III, 52. Héphestion cite une récension moderne du texte d'Anacréon, xaxà Trjv vùv £/.6o<7iv, qui différait des précédentes. Indépendamment de ces éditeurs critiques. Athénée cite lénarus, XII, 15. Suidas cite Séleucus et Héracléon {voy. ces mots) et un autre encore. Un des plus importants était Chamœléon du Pont, dent parle Athénée, 1. XII. Voy. Berg\i, Anacreontis carminum rellquiœ , p. 25 et sq.

(2) Alcyonius, Decxilio; Leips., 1707, p. 69.

(( goire de Nazianze, qui, si elles élèvent nos pensées à des

(( idées plus favorables à la religion, ne nous enseignent

(t point la propriété des locutions atliques ni l'élégance du

« beau style grec. »

C'est en 1554 que Henri Estienne fit paraître les odes d'Anacréon. Il eut, dit-il, le bonheur de les découvrir dans un de ces voyages qu'il commença dès l'âge de dix-huit ans, encouragé par les conseils de son père, comme un chasseur dans l'art de dépister les manuscrits (i).

Sa préface, écrite en grec, témoigne de sa joie et de son enthousiasme pour une telle découverte. L'espoir de la reconnaissance dont tout ami des lettres lui sera redevable, en raison des périls et des dangers attachés à une telle conquête^ l'entraîne môme si loin, qu'il oublie de nous dire où se trouvait ce trésor, qu'il compare à celui de la Toison d^or, et quels sont ces dangers auxquels il s'exposa pour le délivrer des liens qui l'enchaînaient (2).

Henri Estienne, dans une lettre à P. Yettori, en tête de son édition de Denys d'Halicarnasse, lui mande qu'il prépare une édition d'Anacréon dont il lui a déjà envoyé une ode pour qu'il pût juger du mérite de ces poésies {ex ungue leonem). «Le retard que j'ai mis, dit-il, à les publier provient « de l'espoir que j'obtiendrais communication d'un troi- (( sième manuscrit, qui m'aurait été fort utile. Car, ajoute- (( t-il, des deux manuscrits queje possède, l'un écrit sur par- « chemin, est en mauvais état et en bien des endroits fort (( incorrect; l'autre, sur écorce d'arbre, est si ancien que (( souvent les lettres échappent à la vue; la forme même (( de ces lettres diffère tellement des nôtres, qu'il fallait a savoir si on pourrait les déchiffrer avant de songer si on

(1) Ï7/ artem venatoriam exercer et.

(2) T^iet; Ô£ Tc'p'l'tv Tivà xal ^'^X^Y^'^Y'*'' toûtcov twv [xsXwv ànoiaùnct.-/le:, et (xyi TravTâuao-iv à/àoicTOi èaie, èaol yà^vt Ttvà daeaôe ttô ôià Tto/Xàiv xivoûvtov xal [xo/ôtov ^,ôovr,v {)[xïv TaOïr/V Trpo^svrjTavTi. 'iSaù yàp ô Tr/to: 'AvaxpÉwv Ttapà Tiôcaav tïiv èXuiôa eiç çài; -^XOÉv tîotî, àTTOopri^a; u.èv xà; à5aaavTivo\j; Tteôa; atç y-aTei^eto. ;

SUll AXACRÉOX. 35

(( pourrait les comprendre (i). Toutefois, si j'ai conservé (( si longtemps ces manuscrits, ce n'est pas sans en tirer et lu- (( mières et profit, puisqu'on aura bientôt un triple Anacréon, (( l'un en grec, l'autre en latin et le troisième en français, afin ({ que ceux môme qui ignorent le grec et le latin puissent (( apprécier le service dont les lettres me sont redevables. »

Pierre Vettori (2) , dans un écrit dont la préface est dalée du 7 septembre 1553 , nous informe du passage à Florence de Henri Estiennc quelques mois auparavant. « Ce (( jeune homnie, dit-il, fils de Robert Estienne, aussi dis- <( tingué par ses bonnes qualités que par un savoir qui « devance son âge, me donna l'ode d'Anacréon As'you- (( aiv aï yuvaTxeç, qu'il prétendait avoir trouvée dans la couce verture d'un vieux livre ("3). Si, ajoute Vettori, le reste (( des poésies est semblable à ce morceau, on pourra dire {( comme Cicéron que toute la poésie d'Anacréon est con- « sacrée à l'amour. »

Cette découverte fut un événement. Mais, après le premier enthousiasme, quelques critiques, plus sensibles aux règles de la grammaire qu'au charme de la poésie, Tanneguy Lefèvre, Robortelli , Fulvius Ursinus, élevèrent des doutes sur l'origine d'un texte qui leur parut moderne et dont on soupçonna même Henri Estienne d'être l'auteur (inculpation que peu de typographes même alors eussentpu mériter). Le célèbre novateur Pauw prétendit y reconnaître la grécité du moyen âge et même du seizième siècle. Cette simplicité de style était cependant un mérite^tout particulier qu'Horace avait signalé dans Anacréon (4), ce qu'Hermogène confirme.

Dans son Dictionnaire historique, Bayle, qui, comme on sait, n'est pas de ceux qui affirment aisément, disait,

(r) Adeo antiquum, ut iu singulis verbis litera aliqua oculos fugeret ut taceam, adeo diversain fuisse eleiueiitoruni forinam a noslris, ut prius, an legi posset, cogitandum fuerit, quam an posset intelligi.

(2) Pétri Victorii Vurix lect., lib. XXV, Florentiie, Laurent. ïorrentinus, 1553, in-f". Liber XX, p. 313. •

(3 Inventum a se forte (ut aiebat ) in antiqui libri tegniine.

(4) Non elaboratuni ad pedem.

avec ses réticences accoutumées : «Tl y a des critiques qui ne croient pas que tous les vers qui courent aujourd'hui sous le nom d'Anacréon soient de lui. » Et dans une note il cite ce passage d'une lettre de La Monnoye :

(( On n'a pas eu le soin jusqu'ici de recueillir et d'exa- « miner plusieurs particularités curieuses touchant les poé- « sies qui nous restent d'Anacréon. On a bien dit que Henri a Estienne les a déterrées le premier, mais peu de person- « nés savent où et comment. Ce fut sur la couverture d'un (( livre ancien qu'il trouva l'ode Aéyouaiv aî YuvaTxeç, au rap- (( port de Victorius.

(( Jusque-là on n'avait rien d'Anacréon que ce qu'Aulu- « Gelle et l'Anthologie en avaient conservé. Le hasard fit « tomber entre les mains de Henri Estienne deux manuscrits (t de ce poëte : il eut l'obligation du premier à Jean Clé- « ment, Anglais, domestique de Thomas Morus, et apporta « le second d'Italie en France, après un long voyage. (( Ayant conféré soigneusement l'un avec l'autre, il en forma (( l'édition qu'il publia pour la première fois à Paris, en 1554.

(( Il serait à souhaiter que ces deux manuscrits, qui sont « les seuls qu'on ait vus, eussent été conservés. Henri Es- « tienne par malheur, étant tombé dans une espèce d'alié- {( nation mentale sur la fin de ses jours, les laissa périr avec (( beaucoup d'autres, qu'il ne communiquait à personne, pas (( même à son gendre Casaubon (i). »

Cependant d'0rville(2), Baxter, Barnès, Bentley et autres soutenaient l'opinion contraire, et, touten reconnaissant que quelques vers et quelques odes semblaient être d'une époque postérieure à Anacréon, ils y retrouvaient le génie simple de

(i) D'ailleurs comme la bibliothèque de Henri Estienne fut vendue après sa mort à la reine Christine , qui en mourant la légua au Pape, on aurait dû retrouver ces manuscrits au Vatican, mais ils n'ont été vus ni là ni ailleurs.

{■i) Crifi:a vanmis in inanes J.-C. Pavonis palcas: Amst., 1737, in-8".

l'antiquité et nullement celui de l'époque de décadence byzantine. Le savant éditeur d'Anacréon, Fischer, varia dans son opinion à cet égard; plus récemment Mehlhorn, Welcker et autres critiques restituèrent à Anacréon, malgré quelques altérations et interpolations qu'ils signalent, les odes publiées par Henri Estienne (i).

Otfr. Millier crut voir dans ces poésies l'œuvre d'imitateurs d'Anacréon, dont le nombre était très-grand, puisqu'il s'en trouvait dans presque toutes les villes et que la seule ville de Gaza en Syrie en comptait plusieurs (a) , parmi lesquels un certain Joannes , dont on possède cinq odes inédites (3). On trouve aussi les noms d'un Julien d'Egypte et d'un Basilius, lequel selon les uns serait le célèbre évêque et selon d'autres l'empereur de Constantinople, inscrits en marge des manuscrits de l'Anthologie de Géphalas et de l'Anthologie de Planude.

Mais en admettant même que les odes d'Anacréon du manuscrit palatin, le seul que l'on connaisse, fussent des imitations et non le texte original , leur antiquité remonterait encore au quatrième siècle, puisque ces odes ont servi de modèle aux paraphrases de Synésius et de Grégoire de Nazianze, qui en ont emprunté jusqu'aux expressions (4).

En 1781, l'abbé Joseph Spaletti reproduisit à Rome par la gravure les seize pages à deux colonnes du manuscrit palatin , alors au Vatican, mais dans une proportion plus grande que n'est ce manuscrit. Ce fac-similé accompagne l'édition, format grand in-folio, exécutée avec luxe, et dédiée au roi d'Espagne (l'infant don Gabriel), ami des

(i) Mon ancien et respectable maître, M. Boissonade, avec la délicatesse de style et d'esprit qu'on lui connaît, exprime aussi cette pensée en disant qu'elles étaient l'œuvre Anacreoniis personatl.

(2) 'H 7i6X'.; aÙToO cpt>.6aou(7o; ^v èXAÔYiaot Taux/;; r?]; tioXsw;...., xat

ol Tc6v 'AvaxpeovTtxcûv TiotYiTal Siàçopoi.

(3) Colincamp, De xtate anacreontis cann., \\ 13; Bernliardy , Grundr. der griech. Literatur, p. 303.

(4) Voy. De xtate anacreontis carmin., p. 18-23, de la dissertation de M. Colincamp,

lettres, qui fit imprimera Madrid par le célèbre Ibarra l'édition de Salluste, chef-d'œuvre typographique, trèssupérieur à cette édition d'Anacréon. Celle-ci cependant est ornée de quelques dessins de Raphaël Mengs, et le pape Pie VI s'y intéressa en fournissant pour la fonte des caractères le plomb provenant d'un monument antique {ad Forum Claudii non longe abs Roma ejfosswn) (i).

Par cette reproduction Spaletti triompha des critiques qui attribuaient à une époque récente les odes d'Anacréon, puisque l'écriture du manuscrit remonte au dixième siècle {i), et il rendit un véritable service aux lettres en permettant à tout critique d'asseoir un jugement sur des bases désormais plus solides.

En l'an vu, Lévesque collationna scrupuleusement ce précieux manuscrit cédé par le traité de Tolentino à notre Bibliothèque impériale, et il le confronta avec le texte donné par Henri Eslienne. a Voulant, dit-il, rendre désormais « ce manuscrit inutile aux savants qui voudront le consulter, « mon dessein est qu'on naît plus besoin d'y jeter les yeux « que par rapport à la paléographie » {'\).

On ignore l'époque où il entra dans la Bibliothèque des Électeurs et quelle en était l'origine (4). 11 paraît n'avoir été qu'un extrait lait par Céphalas d'après d'autres Antholc-

(r) 11 est assez remarquable que la première reproduction du texte orid'Anacréoii ait paru à Rome j-ar les soins d'un abbé, et qu'en 1818, lorsque n.on père alla visiter la célèbre imprimerie De propaganda fîde à Rome, la seule presse quMl y vit alors en activité imprimait un Anacréon.

(2) « La copie exacte que Tabbé Spaletti a fait graver à Rome en taiile- « douce n'est pas cependant un calque du manuscrit; l'écriture de l'original ;c n'est pas même assez fidèlement représentée. » {Notices et extraits des manuscrits, t. V, p. 466 )

(3) (( Dans cette collation très-complète, je n'ai omis, ajoute-t-il, ni les « leçons qui pèchent contre la grammaire ou la versification, ni celles qui « ne forment aucun sens ou n'oftVent qu'un sens absurde. Les corrections « qui, dans le manuscrit, sont placées au-('essus des mots, le seront de « même ici. Aucune des corrections ou variétés de leçons qui se trouvent '< en marge n'a été négligée. >'

(ii) En 1622, quand le général de Tilly eut saccagé Heidelberg, la Bi-

gies. A mesure que les écrils des Grecs devenaient de plus en plus nombreux , la dilficulté de les transcrire en entier et d'en posséder des copies fit adopter l'usage des Recueils, où chacun admettait ce qui convenait le mieux à ses goûts. Par là furent sauvés quelques écrits; mais cette méthode fut souvent fatale aux œuvres complètes , même à celles des plus grands génies de la Grèce ; on ne les reproduisit plus qu'en abrégé. C'est ainsi qu'on trouve un choix des odes d'Anacréon dans l'Anthologie de Géphalas, ajoutées soit par lui, soit par un autre.

En 1833, dans son édition d'Anacréon justement estimée, M. d'Attel de Lutange, membre de la Société royale des antiquaires de France, qui avait fait reproduire très-exactement par la lithographie le fac-similé que Spaletti avait donné du manuscrit du Vatican, mentionne ainsi, page 22, le manuscrit d'Anacréon que possède notre Bibliothèque de Paris (Suppl. gr. 384) :

« Ce manuscrit est loin d'être aussi beau et aussi an- (( cien que celui du Vatican ; ce dont il est facile de s'as- « surer. »

En i83o, dans son édition polyglotte 'd'Anacréon M. de Monfalcon, conservateur de la Bibliothèque de Lyon, dit aussi, p. 19 : a // existe un manuscrit d'Anacréon dans la « Bibliothèque du Roi, moins beau et moins bien conserve (( que celui du Vatican, n

bliottièque, lieureusement préservée du pillage , devint la proie du vainqueur, et l'année suivante le duc de Bavière , ^laxiniilien , en fit don au pape Grégoire XV.

Léo Allatius, à qui fut confié le soin de la translation de cette bibliothèque, fait mention de ce manuscrit dans son livre De patria Homeri, im|. rimé à Lyon, en 1640, Voy, au sujet de ce manuscrit l'excellente dissertation de M. Colincamp : De xtate carminum anacreonticorum , p. 45, et le t. V, p. 498, des Notices des manuscrits.

Déjà en 1606 Saumaise avait confronté à Heidelberg cette Anthologie de Céphalas avec celle de Planude , et y avait recueilli un certain nombre de pièces inédites qu'il communiqua en manuscrit à quelques amis, mais il ne paraît pas avoir eu coiniaissance de l'autre partie, qui contenait les pièces anacréontiques.

40 NOTICE SLR ANACRÉOX.

Ce manuscrit de notre Bibliothèque impériale n'est pas moderne, ainsi que l'a dit Lutange, ni moins beau, ni moins bien conservé que celui du Vatican, comme l'a dit M. de Monfalcon, mais il est bien du dixième siècle, et le texte est exactement le même que celui dont Spaletli a donné la reproduction.

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