‹ Notice sur AnacréonChapitre 8 sur 12 · SUR QUEL MANUSCRIT H. ESTIENNE A-T-IL DONNE SON EDITION · texte numérisé non relu

SUR QUEL MANUSCRIT H. ESTIENNE A-T-IL DONNE SON EDITION

De la collation faite par Lévesque du texte de Henri Estienne avec le manuscrit palatin, il résulte pour moi que, si l'on excepte les erreurs manifestes, et quelques fautes contre la prosodie, qu'il était facile à un éditeur tel que Henri Estienne de faire disparaître, le texte qu'il nous a donné est tellement conformée celui de ce manuscrit qu'on ne saurait admettre la réalité de deux autres manuscrits qu'Henri Estienne dit avoir possédés, l'un, très-ancien, écrit sur vélin, l'autre sur écorce d'arbre, encore plus ancien. En effet, comment ces deux manuscrits n'auraient-ils pas offert entre eux de nombreuses différences quantaux leçons, ce qui nécessairement aurait donné lieu à des discussions dont on voit à peine la trace dans le commentaire de H. Estienne? Et comment le texte de tous deux pouvait-il ressembler si complètement à celui de ce manuscrit palatin dont Henri Estienne ne fait point mention? Il faudrait donc admettre une ressemblance bien singulière entre ces trois manuscrits !

Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que la bibliothèque de Leyde possède un manuscrit qui n'est autre que la reproduction faite de la main de Henri Estienne du texte qui lui a servi pour son édition (i) ; or, cette copie commence, comme le manuscrit palatin, par 'Avaxpsojv îocov as.

(i) Peerlkamp parle de ce manuscrit de la Bibliothèque de Leyde, Nova Acta Socief. Traject. I, p. 121 ; il forme un in-4° de 21 pages; en tête sont les mots 'Avaxpî'ovTo; Tr,tou aiiaTroaiaxà •^[j.iàfxêia , comme dans le manuscrit palatin, et à la suite les mots xTvjjjLa 'Eppixou STsçâvo-j. Les notes de la main de H. Estienne placées à côlé du texte sont presque entièrement identiques avec celles qu'il a imprimé^-s dans son édition.

Or, Henri Estienne, qui avait annoncé la découverte non pas diodes anacré antiques ^ mais bien des Odes mêmes d'Anacréon, reconnut qu'il ne pouvait inaugurer son édition par cette première ode du ma uscrit palatin 'Avaxpswv i5(6v pis, puisqu'elle s'annonce d'elle-même comme n étant pas d'Anacréon, il dut donc lui en substituer une autre. Celle dont il fît choix, 0eXoj Xévsiv 'ArpsiSaç, est la 23^ dans le manuscrit palatin.

Ainsi, par cela même que le manuscrit de la main de Henri Estienne, déposé à Leyde, commence comme le manuscrit palatin par cette même ode, 'Avaxpiwv IStov jxe, j'en conclus que c'est d'après une transcription du manuscrit palatin qu'il a donné son édition d'Anacréon, en intervertissant l'ordre des odes qui en effet ne pouvait lui convenir, puisque cette première ode contredisait manifestement son assertion.

Il est vrai que dans son commentaire il a soin de dire que le manuscrit, non celui qui était écrit sur écorce d'arbre, mais celui qui était sur parchemin, commençait par ©sXw ^eyeiv 'ArpsiSac;. C'est à cette seule indication et à une autre dans l'ode suivante, où il dit que le mot x.a<i{ji.a était à peine lisible sur le manuscrit écrit sur écorce d'arbre, que se bornent les différences qu'il signale entre ces deux manuscrits : or, on ne saurait admettre un pareil accord entre deux manuscrits d'une origine et d'une date différentes, ni supposer Henri Estienne négligent au point de ne les avoir pas confrontés, ce qui serait inexplicable chez un tel éditeur.

Le silence absolu que Henri Estienne a gardé sur l'origine de ces deux manuscrits, qu'on n'a jamais revus, me donne lieu de croire que lorsqu'à son retour de son premier voyage en Italie, il se rendit en Brabant, il passa par Heidelberg, où, peut-être avec de grandes difficultés, il obtint communication du précieux manuscrit de l'Anthologie de Céphalas, qui contenait les poésies anacréontiques jusqu'alors ignorées, et que, dans son enthousiasme et avec l'audace de la jeunesse, ou peut-être pour ne pas compro-

mettre celui qui lui avait facilité les moyens d'en obtenir une copie, il crut en prêtant à son texte l'autorité supposée de deux antiques manuscrits, pouvoir détourner les soupçons et donner à sa mystérieuse découverte une plus grande valeur. Tels sont probablement les motifs de la fraude pieuse à laquelle il a cru devoir recourir pour entourer de plus de respect cette résurrection d'un auteur profane.

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