‹ Notice sur deux manuscrits d'une traduction française de la Consolation de Boëce conservés à la Bibliothèque cantonale de FribourgChapitre 7 sur 13 · IT II · texte numérisé non relu

IT II

Son grant n-estoit pas d'une me- Sa longueur n-estoit pas certainne sure car aucune fois elle estoit egaus quar une foiz sembloit que elle feust aus hommes. autre fovs elle touchoit igaus aux hommes puis sembloit le ciel de sa teste. que elle touchast le ciel de son chief.

Renaut (A)

Sa longeur n-estoit pas certaine Souvent se diversifioit

Et souvent changoit sa figure

Aucune foys petitte estoit

Egaux a humaine nature

A l-autre fois le ciel touchoit

Et tant estendoit sa mesure...

Il II (Nagel, p. 5) (Nagel, p. 5) Donc: me revint ma veue Adonq m-est ma clarté rendue

Et reprist force ma veue

Renaut (A)

Adoncques m-est ma clarte rendue

et je souligne tout particulièrement un passage montrant, d’une façon décisive, que notre auteur a fait ses emprunts au n° [IT et non pas à la rédaction n° II.

Il II (I, 11, 15) Car tant convoiteux est plus riche, Nulz ne peut emplir convoitise, Assez est plus avier et chiche Car quant plus a et plus atise : Tant ne puet avoir convoiteux Qu-il ne se tiengne a souffreteux.

Renaut (A) Nus ne peult servir ! convoitise Car quant plus a et plus atise Tant ne peult avoir convoyteux Qu'il ne se tiengne a souftriteux.

1 Ms. B : fenir : ms. de Magdebourg suivir.

Il est vrai que le ms. de Paris porte la date de 1397; mais le texte peut être de beaucoup antérieur, ce qui est confirmé, du reste, d’une manière évidente, par le ms. 365 de Berne, écrit vers la fin du XIIIe siècle et échappé aux investigations de MM. Delisle, Meyer et Nagel !. Il renferme la même rédaction que le ms. de Paris et a été exécuté dans l'Est de la France, ce que démontrent quelques phénomènes linguistiques et l'indication suivante au bas du f. 3°: Cest livre appertient aux freres celestins du conuent de mets, b. — Les frères Célestins, à Metz, possédaient une riche bibliothèque dont les épaves se trouvent actuellement à Berne. Dans le fonds de Bongars, à la suite de quelques recherches, j’ai pu trouver plusieurs manuscritsayant appartenu au couvent messin des Frères mineurs. Je cite, entre autres, les n° 96 ?, 110, 128, 188, 229, 240 *, 260, 377, 386, 421, 430, 688. Les traits caractéristiques de la langue de notre version de Boëce sont ceux de l'Est de la France : a ton. libre devient ei, par ex., clarteit (3), viltei (4"), biauteil (16), aclineiz (2\), ploreir (14*), morteis (157), queilz (2°), leilz (2Y), meir (15'), meire : freire (19*) ; ai pour fr. a dans ail (habet, 1") tai (jam, 1°); -abilis — auble: estauble (14), estaublement (8') à bref entravé devient ei, s’il est suivi d’un r: peirdre (14'), leirre (19), veirs (1°), v. Leyr dans l’Atlas ling. de la France, nn. 71, 72, 73 ; 6 long devient ou : doulour (10"), doulourouse (1', dolorouse 1"), flour: [plour| (12), à bref se diphtongue en ue : cuer (16°); & long est représenté par

1 Voir Romania, XX, 320.

2? J'indique les mss. d'après le catalogue de Hagen.

3 Au f. 283% de ce ms., on lit : /ste liber est fratum Celestinorum de Metis quem fundator sui mon. dedit eis conditione quod non valeant alienare eum a dicto mon. Et dans le dernier f. /stud volumen est conventus beate Marie Celestinorum de Metis.

er DD ve

ui : deffendui (3°); an pour en : anfumee (2), alex nous GR (2) Ar Er Le

Nous nous trouvons donc en présence d’un ms. lorrain, écrit très probablement à Metz, et de la plus haute importance ?. Il nous a conservé le texte mis à contribution par Renaut et peut servir aussi à changer sensiblement l’état de nos connaissances sur les rapports des deux versions II et III. M. Delisle, après avoir remarqué les nombreuses ressemblances de ces deux traductions, écrivait « Je laisse à d’autres le soin de rechercher de quel côté est « le plagiat. » Quant à moi, je crois que l’auteur de la version n° Il est bien le vulgaire plagiaire, que M. Delisle n’a pu découvrir. Il a copié, presque mot à mot, la version n° III et y a ajouté la préface de Jean de Meung (vers. n° 1) pour mieux cacher son vol et donner plus de valeur à son livre ÿ.

Quoi qu'il en soit, il est évident que les ressemblances entre le ms. de Berne et la traduction de Renaut doivent être frappantes, par ex.

Ms. de Berne Renaut (A) (TP ALT a) Les rois abat poures met hault Riche abat poure met hault Ne de lour plourér ne li chaut De rois ne de duc riens ne Iv chaut

Et de leur plorer.…

1 Voir, pour quelques-uns de ces traits, M. KESSELRING, Die betonten Vocale im Altlothringischen, Halle a. S. 1890. p. 1 s qq.

2 Je reproduis quelques passages du premier livre du ms. de Berne à la fin de ce travail (app. IH).

3 Jean de Meung serait, ainsi, l'auteur de la traduction en prose n° |, conservée dans quatre mss. de la Nationale. P. Mever et Paulin Paris. au contraire, pensaient que Jean devait être l’auteur de la version n° II: mais ils n'avaient pas connaissance du ms. de Berne. Voir l'Histoire littéraire de La France, XXVIII, p. 413.

Ms. de Berne Renaut (B) L-ancienne loy ait estaubli Ly ancienne loy de nature Choze de generation Deffendit que la creature N-ait point d’estauble mansion Qui vient per generation

N-ait point estable mansion

Ms. de Berne Renaut (A B) (AL. JNOC w0)

Qui champ planturous veult someir Qui champs plantureux veult semer

Auant le couient delivreir Avant le convient delivrer

(Plus gratiouzement iour luit) (Et le jour plus clerement luyt) Quant Lucifer chasce la nuit Quant Lucifer chace la nuit Ausi regarde les faus biens Auzi regarde les faus biens

Et t-esloigne de lor liiens Et si t-esloigne de leur liens Puis li verai se mosterront Lors li vray bien se monstreront Qui en ton coraige enterront. Qui en ton corage entreront.

Il est donc hors de doute que Renaut a largement puisé dans la version III, dont le plus ancien ms., à notre connaissance, est celui de Berne; mais il n’est pas également certain, à mon avis, qu'il ait voulu désigner cette traduction française par les vers du prologue :

RÉ lo fer et l’escript

Du quel on peut mult de biens traire Que ung frere prescheur fist

Qui le livre mult bien desclaire.

Il s’agit plus probablement d’un commentaire latin, car le verbe « déclarer » s'applique plutôt à une interprétation qu’à une traduction. Or, sans prétendre dire le dernier mot sur cette question compliquée, je remarque que, parmi les commentaires latins du moyen âge, nous en possédons un, attribué à saint Thomas et souvent publié au XVe s, !

1 Sancti Thome de Aquino super libris Boecii de consolatione philosophie commentum cum expositione feliciter incipit. Editions de 1473, 1476, 1481, 1484, 1402.

où Renaut aurait bien pu puiser quelques-unes des digressions morales et historiques qui remplissent presque la moitié de son ouvrage. Jai sous les yeux une édition publiée, peut-être, à Rougemont, en 1481, d’où je tire, à titre d'exemple, deux passages que je compare au texte

de Renaut :

Une fois ly vint a memoire Comment Troye le grant fust prise Et a feu et a flame mise

Lors veut savoir et esprouver

Se on peult fayre ne trouver

Si biau fu comme avoit este

Cil qui avoit ars celle cite

Si fist mettre a Romme le feu Et se retrait en ung lieu

Dont à grant joye regardoit

Le feu qui la cite ardoit..

Si dura toutte une sepmaine Car les gens doutoient la paine Ne se tint pas à ce domage Mais aultrefois par son outrage Tous les senateurs mist à mort Sanz voye de droit et a grant tort.

En multipliant son (sic) malice Pour convoitise et avarice Comme felon occist son pere !

Et respandit le sangcq sa mere Et puis apres sy la fist fendre Pour regarder dedens son ventre En quel lieu norriz il estoit...

(II, var.)

no ol EDEN bon fabrice

Qui tout son temps vesquit sans vice Du quel l-anchienne hystoire

Fait remembranse e memore

Car quant Pirus le roy vivoit

Qui contre Romme guerre avoit

Il fust legas pour ceus de Romme

Urbem romanam incendit que arsit septem diebus et septem noctibus ut spectaculo illius ignis cognosceret quantus olim fuerat ignis quando Troia capta arserat. Secundum malum est quod Nero magnam partem senatum sine ulla causa interfecit.

Tertium est quod proprium frarem ? occidit ut solus securius regnaret. Quartum est quod matrem suam occidi fecit ut videret locum ventris in quo iacuit.

(I, vu.)

Nota. Fabricius fuit consul roma-

nus qui cum mitteretur pugnare contra Pirrum regem Epirotarum ,

rex promisit sibi partem regni sui ut wansiret ad ipsum quod Fabricius contempsit. Sequenti anno Pirrus obtulit sibi magnam pecuniam

1 Renaut a pere, tandis que le commentaire porte fratrem.

Pirus qui le scavoit preudomme auri ut traderet sibi romanum im- Le cuida pour argent corrumpre.. perium cui ait Fabricius : Roma Cil qui estoit fermes et estables non vult aurum sed vult imperare Ly envoya trestout ariere habentibus aurum.

Et ly manda par tel maniere

« Pirus roy. Je te ferai savoir

« Que Romme ne quiert pas avoir « Or ne desire ne argent

« Mais elle quiert bien sus la gent « Qu-elle retient en sa baillie

« Avoir puissanche et signourie.

Il se peut que Renaut ait utilisé encore d’autres œuvres latines sur la Consolalion, par ex. celles de Guillaume de Conches ou de N. de Trévet que je n’ai pas pu voir ‘; néanmoins, il me paraît certain qu'il a tiré aussi quelque profit de ce pauvre commentaire attribué à saint Thomas. Mais une autre question se pose : ce commentaire latin appartient-il vraiment à saint Thomas, ou avons-nous à faire ici à une de ces fausses attributions dont le moyenâge nous offre tant d’exemples ? Saint Thomas d'Aquin avait été canonisé en 1323. Or, Renaut, qui écrivait en 1336, n'aurait pas désigné tout court le Saint par ces mots :

pe Ung frere prescheur… Qui du siecle porta l’habit.

En outre, dans les anciens catalogues des œuvres de saint Thomas, aucune mention n’est faite de notre commentaire ?, ce qui porte à conclure qu’il a bien été composé

1 Toutefois, j'ai pu consulter Cu. JourbaiN, Des commentaires inédits de G. de Conches et N. Triveth sur la Consolation de la Philosophie, dans les Excursions historiques et philosophiques à travers le moyen-âge, Paris, 1888, p. 29.

. 7 Voir Manponner, Des écrits authentiques de saint Thomas d'Aquin. dans la Revue thomiste, XVII, 681.

par un Dominicain, mais faussement attribué à saint Thomas, soit par quelques manuscrits, soit par les imprimeurs mêmes du XVe siècle.

Renaut de Louhans a donc eu sous les yeux la version n° III dans un texte qui se rapprochait beaucoup du ms. 365 de Berne, a tiré quelques digressions du pseudocommentaire de saint Thomas et a utilisé, peut-être, d’autres ouvrages sur Boëce, que nous n'avons pas pu déterminer. Il est à souhaiter que la découverte des autres sources de Renaut ne se fasse pas trop attendre et que son œuvre soit enfin publiée, après un classement rigoureux des manuscrits qui nous restent.

Revenons finalement à nos deux manuscrits. 1° Ils sont l’œuvre de deux copistes fribourgeois du XVme siècle ; 20 ils ont été comparés et collationnés par un studieux fribourgeois du même siècle, dont le nom n’est malheureusement pas arrivé jusqu'à nous; 3 ils nous ont transmis un texte non sans valeur de la traduction de Renaut. L'un de ces deux mss. (B) est daté de 1448 et le copiste a ajouté au bas de la dernière page : Detur pro pena scriplori pulchra puella. le laisse à d’autres le soin de rechercher... si ses vœux ont été exaucés.

FE

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