I. — Deuxième rédaction. Edition de MuratorL
Richard n'a pu raconter, d'après ses informations personnelles, que les derniers événements rapportés dans sa chronique. Pour les faits antérieurs, il paraît avoir eu sous les yeux quelque chronique monastique , rédigée en Poitou , et sans doute dans Tune des maisons qui appartenaient à TOrdre de Cluny. C'est là qu'il aura trouvé les notes assez nombreuse consacrées par lui aux abbés de son ordre , et qu'il a laissé subsister dans son grand ouvrage , même après les avoir fait entrer dans le catalogue des papes. C'est là sans doute qu'il aura lu les années des rois de France et les noms d'autres souverains , empereurs d'Allemagne , empereurs d'Orient, rois de Castille, rois d'Angleterre. Il ne peut * guère avoir trouvé ailleurs les indications assez brèves qu'il cousacre aux comtes de Poitiers , à leurs guerres avec les Angevins, à leurs expéditions en Espagne. Voici dans quels termes il parle de Guy Geoffroy (Guillaume VIII) et de la bataille de Chef-Boutonne, où il fut vaincu par Geoffroy le Barbu et Foulques Réchin :
Edition de Muratori , col. 1085 : « Tune Willelmus dux Aquitaniae praeerat. Quo sine proie defuncto , frater ejus Guido ducatum suscepit agendum. Hi duo fratres Wasconiam sibi subjugarunt. Per hsec tempora Pictavi cum Andegavensibus haud longe a Castro quod dicitur Voltunna grave praelium habuerunt , victique sunt Pictavi cum multa strage suorum, multique ex vivis inter mortuos latuerunt, et sic incolumes evaserunt. »
Il suffit de comparer ce passage avec ce que disent du même évéïiomeiit dos sources telles que la chronique de Saint-Maixent (l), pour en conclure qu'il doit être tiré de quelque chronique du môme genre. C'est avec la même brièveté que Richard parle du monastère de Moutiers-Neuf , fondé à Poitiers pai' Guy Geoffroy (2), de la victoire remportée par Guillaume IX en Espagne (3), de la mort de Guillaume ,X à Saint- Jacques de Galice (4). Ces mêmes événements ont été rapportés dans des termes analogues dans la chronique de Saint-Maixent.
C'est vraisemblablement aussi dans une chronique poitevine que Richard a trouvé au moins une partie des passages qu'il consacre à Robert Guiscard ; il rapporte en effet l'éloge que faisait de Robert le duc Guillaume VIII d'Aquitaine : « Il n'y avait dans » le monde de lieu si reculé , que la réputation , la gloire , la » crainte de Guiscard n'y fût dans toutes les bouches , et l'on » peut dire de lui qu'il ne fut inférieur à aucun roi, à aucun em- » pereur. Guy, duc d'Aquitaine , prince illustre et guerrier vail- » lant, qui avec son frère et prédécesseur Guillaume avait soumis j> la Gascogne , avait coutume de dire que seul entre tous Guis- » card méritait d'être appelé brave, puisque malgré son origine j> obscure et pauvre il avait fait de plus grandes choses qu'aucun » autre. » Dans le même passage l'auteur énumère les conquêtes de Guiscard en Italie et en Sicile , ses guerres avec les Grecs , les Vénitiens , l'empereur Henri IV (5). Ces faits , et les renseignements d'ailleurs brefs et souvent peu précis que l'auteur nous donne sur la mort de Robert (6), sur Roger, comte de Sicile, sur leurs descendants , et notamment sur Roger II (7) , peuvent avoir
(1) Chroniques des églises d'Anjou (Société de l'histoire de France), p. 402.
(2) Muratori, col. 1086 : « Wido autem dus Novi Monasterii cœnobium Pic* tavi a fundamentis erexit, quod de propriis reditibus jaxta muaificentiam suam valde ditavit, domnoque Hugoni abbati GluniaceQsi ad disponendum tradidit. »
(3) Muratori, col. 1096 : ,« Willeliuus Aquitanorum duz, cui iofortuniam in via Hierosolymitana contigerat, antehsec tempora contra paganos in Hispaniain movit exercitum , qui non longe a Corduba cam septem regibus gentis illius belium iniens , alios eorum peremit , alios opibus vacuatos fugavit. lUe vero cum hoste incolumi sospes regreditur. • Cf. Chron, S, Maxentii , p. 428, MCXX.
(4) Muratori, col. 1097 : « Willelmus itaque dux Aquitanorum. » Cf. Chron, S. Maxentii, p. 432, MCXXXVII.
(5) Muratori , coi. 1085 : a Per hoc idem tempus Robertus — majus omnibus fecisset hominibus. »
(6) Muratori, col. 1086 : « Rotbertus autem Wiscardi interea mortuus est in terris imperatoris — - moriens instituit. •
(7) Muratori, col. 1086 : a Rotgcrius Robert! — conditus est. »
EXAMEN DE OÛEI^QUEÔ l^ASSAGES ÔRiGiNAtJit. 99
pour origine soit quelque chronique , soit aussi la tradition orale.
On ne saurait être plus précis en ce qui concerne les passages que Richard consacre soit à la fondation des divers ordres religieux, soit aux savants les plus illustres de son époque et de l'âge précédent. L'établissement de l'Ordre des Chartreux, la fondation de Fontevrault, de l'Ordre de Cîteaux (1) , de l'Ordre du Temple (2) , sont des événements assez importants pour que Richard , sans avoir aucun texte sous les yeux , ait pu les mentionner dans sa chronique. Et d'autre part, comme ces faits sont rapportés en mille endroits , il peut fort bien les avoir empruntés à quelque source inconnue. De tous ces morceaux , celui qui est relatif aux chevaliers du Temple présente seul quelque intérêt : « On as- » sure , » dit l'auteur , « que sans eux les Francs auraient depuis » longtemps perdu Jérusalem et la Palestine. » Ces paroles peu rassurantes , prononcées en plein douzième siècle par un auteur qui allait célébrer la prise d'Ascalon , montrent combien l'avenir du royaume de Jérusalem paraissait dès lors incertain.
Richard a sans doute pris à des annales monastiques les sèches indications qu'il donne sur l'hérésiarque Bérenger et le philosophe allemand Ménégaud (colonne 1085) : « Per haec tempora Be- 7> rengarius Turonensis vita et scientia philosophus clarere cœpit. » Erravit in fide , sed postea correxit errorem , manibusque suis » juxta praeceptum apostoli laborabat, nihil sibi reservans, si non » deesset cui largiretur. » « His temporibus florere cœpit in Teu- -» tonica terra Menegaldus philosophus, divinis et saécularibus lit- » teris ultra coaîtaneos suos eruditus. Uxor quoque et filii (lege : » fllise) ejus religione florentes multam in scripturis habuere no- » titiam, et discipulos proprios filiœ ejus praedictse docebant. » A côté de ces personnages figurent dans la Chronique Hildebert de Tours , Gilbert l'Universel, Albéric de Reims, Pierre de Saintes, Hugues de Saint- Victor, Abélard. Les écrits célèbres de ces deux derniers et les rapports qui existèrent entre Abélard et Pierre le Vénérable nous expliquent les éloges que Richard leur accorde. Tous les passages de la deuxième rédaction que nous avons encore à citer, à part trois ou quatre exceptions, sont relatifs soit aux événements d'Orient, soit à Etienne de Blois et Henri H. Les expressions de l'auteur deviennent de moins en
(t) Muratori» col. 1086 : « Circa hsec tempora Certusise monasterium -^ immorari. »
(2) Colonne 1097 : ■ Per hœc tempora surrexit — sedem suae religionis sta* taerant. »
100 RICHARD LB POITBVm.
moins précises; il accompagne son récit d'exclamations et de plaintes , chaque fois qu'il lui faut raconter une défaite des chrétiens ou quelque autre événement fâcheux. C'est surtout à ce dernier caractère que nous reconnaissons les passages originaux. S'il s'agit , par exemple , do la prise d'Edesse par Zangui , cette calamité lui arrache de véritables lamentations (colonne 1100) : « Tout » est foulé aux pieds ; tout est profané ; le nom de Christ devient » la risée des Gentils ; à cette nouvelle, l'Église de France s'écrie : » Hélas ! quel déshonneur pour les chrétiens. » C'est dans une sorte de prose rimée que Richard déplore la fâcheuse issue de la deuxième croisade (colonne 1101) :
Luget Francia , Bargundia , Aquitania ,
De suorum amissione.
Gaudet Syria , Armenia , Mesopotamia ,
De Christianorum repulsione.
devenons à la première prise d'Edesse , que Richard place par erreur à la môme année que la mort du roi Foulques (1). Richard donne sur ce désastre des détails qui ne concordent pas avec ce que nous en savons de plus certain : « La môme année , le Turc » Zangui, roi d'Alep, prit la ville d'Edesse, appelée aussi Rohais, » et nommée dans la Genèse Arath. Il frappa de mort ou d'escla- » vage tous les Francs qu'il y prit. L'archevôque d'Edesse, » le pasteur du troupeau , fut , par son ordre et sous ses yeux , » décapité au milieu de la ville , avec tous ses clercs , qui refusè- » rent de renier Christ. Un seul échappa ; il était lié d'amitié » avec un noble turc qui , ayant obtenu sa grâce , lui permit de » s'en aller sain et sauf où il voudrait. » L'auteur ajoute que Zangui fit immoler sur Tautel de Saint-Jean-Baptiste trois dames chrétiennes (2). Ce fait n'est pas mentionné ailleurs. Quant à l'archevôque Hugues, il paraît avoir trouvé la mort en fuyant vers la citadelle , étouffé dans la presse (3) , ou tué à coups de flèches (4).
(1) Col. 1098 : a Non post multos vero dies Fulco rex Hierosolymorum , dum leporem sequitur, prsccipitatus equo morte subita moritur. Post quem Baudoinus puer filius ejus in regem Hierosolymitanum promotus est. Eo anno Sanguis Turcus rex de Aleph cepit Edessam. »
(2) Col. 1100.
(3) Guil. de Tyr, livre XVI, chap. IV, édition de l'Institut, p. 711.
(4) Voir Wilken, Histoire des Croisades, tome II, p. 726. Guillaume de Newburg est seul à prétendre que Hugues fut immolé devant l'autel : « Âltari assistentem mactarunt » (Wilh. Parvus, Hist, rer. Anglicartim, English historical Society. Londres, 1856, !•' vol., p. 50>
De la prise d'Edesse , Tauteur passe à la deuxième croisade , sa conséquence. Il rapporte rassemblée de Vézelai , le départ des croisés , au nombre desquels il ne mentionne , après Louis VII et Conrad , qu'Alphonse Jourdain et Guillaume Taillefer IV, comte d'Angoulême (1). Les désastres des Français et des Allemands en Asie Mineure , Téchec de Damas , le divorce de Louis VII , sont exposés dans un morceau assez long , mais qui manque de précision.
Le récit des événements de Palestine est intimement lié, dans la Chronique, à Thistoire d'Occident. L'exposé de la deuxième croisade aboutit au divorce de Louis VII ; c'est à propos de la mort de Geoffroy Plantagenet que Richard raconte la prise d'Ascalon (2). A côté de cette victoire, il rapporte la défaite et la mort de Raymond d'Antioche (3). L'intérêt que lui inspire ce prince poitevin se traduit par une singulière complainte :
Unde nostra condolet Asia , Tharsus flet cum Cilicia, Vas dicit Antiochia Pro sui morte principis (4).
Si Richard témoigne un vif intérêt à Raymond de Poitiers , il comble d'éloges encore plus pompeux Thibaut de Blois , frère de Henri de Winchester qui fut moine de Cluny et bienfaiteur de son Ordre (5). Moins favorable aux princes angevins, il accuse Geoffroy le Bel d'avarice et de fierté (6) ; il célèbre la puissance
(1) ■ Alii per Proviaciam cum comité sancti Algidii et Engolismensi , et per Italiam, CJonstantinopolim devenerunt. » Ces croisés s'embarquèrent à la Tourdu-Bouc , sur une flotte qu'Alphonse avait fait équiper, relâchèrent en Italie et de là se rendirent en effet à Constantinople. Voir Hist. pontif. et comit. Engolism. Bqt., XII, p. 399.
(2) Col. 1101 : « Circa hœc tempora Gaufredus comes Andegavensium in pago Cenomannico moritur. Hujus frater erat Baudoinus puer rex Hierosolymorum. »
(3) « Fertur etiam quod biduo aut triduo ante obsidionem Ascalonis Raimundus princeps Antiochenus , vir frugi et amabilis omnibus , sed et optimis comparandus , dum terram suam ab inimicis audiret inquietari , congregatis Antiochenis , bellum inlit contra Muradis dominum de Alapia. Heu proh dolor ! Raimundus princeps egregius. qui Turcos sœpe viribus, arte, minis domuerat, ab eis perdomitus et peremtus est. » Biduo aut triduo est sans doute une faute de copie pour biennio aut triennio. Ajoutons que cette leçon môme ne serait pas satisfaisante (1149-1153).
(4) C'est VHistoire littérairey t. XIII, qui a rondu à cette complainte, mal imprimée dans l'édition de Muratori, sa véritable forme.
(5) Col. 1 102 : « Ante quem Theobaudus. »
(6) Col. 1098 : « lUa tamen publica fama , quae de Andegavensibus habetur ,
iû2 RICHARD LE POITEVIN.
de Henri II, mais s'abstient de louer ses vertus. On verra plus loin qu'après le meurtre de Thomas Becket cette indifférence fit place à une haine bien naturelle. Henri d'Anjou, une fois devenu par son mariage duc d'Aquitaine, est dès lors le personnage dont Richard parle le plus. Il lui consacre , à part quelques lignes , la fin de sa Chronique ; malheureusement, ce qu'il dit de ce prince n'est pas toujours exact. Après avoir rapporté au jour de Noël le couronnement de Henri comme roi d'Angleterre (1) , il confond ses deux passages à Limoges. On sait, par d'autres chroniqueurs, que Henri , alors qu'il était seulement duc d'Aquitaine , vint en automne à Limoges ; une querelle s'étant élevée entre ses gens et les bourgeois , il fit raser les murs que l'abbé de Saint-Martial avait fait élever peu auparavant autour de la ville , à la suite de quoi l'abbé Albert lui refusa la procuration , disant qu'il n'était pas tenu de le recevoir en dehors des murs. GeoflVoy du Vigeois, qui rapporte cet événement, ajoute qu'après sou accession au trône, Henri revint à Limoges, où il traita durement les bourgeois et l'abbé (2). Richard paraît avoir confondu ces deux faits , lorsqu'il a placé la destruction des remparts deux ans après le couronnement de Henri (3).
Après avoir mentionné le passage du roi d'Angleterre à Bordeaux , et son expédition dans le pays de Galles , l'auteur ajoute : « Eodem tempore misit rex Henricus manus ut castrum Toara » acciperet in suum. Hoc autem fecit consensu multorum , qui » intus erant, accepta ab eo pecunia. Videns autem quia placeret » reginae, apposuit ut muros destrueret, et Gaufredum viceco- » mitem exinde fugaret. Multum enim eum odio habuit , quia » partes fratris sui Gaufredi Martelli contra eum juverat in obsi- » dione castelli Chinonis (4), » Le siège de Chinon , entrepris par Henri contre son frère, eut lieu en 1156 (5) , et celui de Thouars en 1158 ; il dura trois jours (6).
quod sint parcissimi et superbi , multum ei ad acquirendum régnum nocuit. »
(1) Col. 1102.
(2) Labbe. t. II. p. 308 et 310.
(3) Muratori, col. 1102 : a Praeterea rex Henricus, biennio postquam adeptus est regnum Angliae, cirea festum Sancti Martini descendit Lemovicum, ubi muros, quos habitatores Sancti Martialis ad decorem et munificentiam sui contra cives noviter construxerant, solo adœquavit. Pace itaque inter utrumque populum reformata, » etc.
(4) Col. 1102.
(5) Chron. S. Àlhini Ândegavensis, dans les Chron. des églises d'Anjou, p. 38.
(6) Ihid,, p. 39 , et Bqt., XIII : Ex Roberti de Monte Appendice ad Sigebertum, p. 301, p. 300 (note).
Le passage suivant , dans lequel est racontée l'expédition de Henri II contre Toulouse , ne présente pas d'intérêt. On remarquera seulement que, d'après Richard, Henri choisit Agen comme lieu de réunion de son armée (1).
Les dernières lignes de la Chronique , dans lesquelles est rapporté le siège de Milan , n'ont, comme on peut se le figurer , aucune valeur.