‹ Notice sur divers manuscrits de la Bibliothèque vaticane: Richard leChapitre 3 sur 26 · MOINE DB GLUNY , HISTORIEN ET POETE · texte numérisé non relu

MOINE DB GLUNY , HISTORIEN ET POETE

Quoique les œuvres de Richard aient joui pendant le moyen âge d'une certaine célébrité, sa personne, son caractère, les fonctions qu'il a occupées nous sont également inconnues. Nous ne savons ni la date de son entrée au couvent, ni celle de sa mort. Quelques poésies retrouvées il y a deux ans, et qui peuvent avec beaucoup de vraisemblance lui être attribuées, nous fournissent sur sa vie des renseignements rares et peu précis. On n'a jusqu'à présent rien dit de la province qui fut sa patrie, et l'on s'est borné à répéter, d'après la rubrique d'un de ses manuscrits (1) , qu'il était Poitevin et moine clunisien.

L'examen des écrits dus à Richard nous apprend quelque chose de plus ; il paraît avoir eu l'Aunis pour patrie , ou tout au moins l'avoir longtemps habité. Il emploie, en parlant de l'île de Ré, les mots* in terra nostra (2), » et, comme on le verra, il ne donne aucun détail d'histoire locale qui ne soit relatif soit à La Rochelle et à l'île de Ré, soit à Ghâtel-Aillon et à l'île d'Aix, soit à quelqu'un des endroits avoisinants. Dans la troisième rédaction de sa chronique, il rapporte la donation de l'île d'Aix à l'ordre de Cluny par Isembert III, seigneur de Ghâtel-Aillon (3) : « C'est de son temps, »

(1) Bibliothèque ûationalô, ms. lat. 5014.

{^) Ms. 1911 de la reine Christine, à la Vaticane, fol. 91 r«, et ms. lat. l755d de la B. N., p. 499.

(3) Foods de la reine Christine , ms. 1911, fol. 80 verso, colonne 2 : a Hujus tempore data est ecclesie Ciuniacensi insula Ayarum a domno Isemberto de Castello Alione et ab uxore sua Girberga cognomento Claricia et a filio Eblone cum spicariis circumadjacentibus, ita tamen quod nuUus rece (81, recto IJ dente mari in circuitu insuie Ayiarum piscari présumât nisi fratrum in ea habitan-

dit-a en parlant de Tabbé Hugues P% « que Tîle d'Aix fut donnée » à réglise de Gluny par Isembert de Châtel-Aillon , sa femme » Gerberge surnoinmée Claricia et leur fils Eble, avec les granges » situées à Tentour; il fut convenu que personne n'aurait le droit . » de pêcher à mer basse sur les côtes de Tile sans avoir obtenu » la permission des moines qui Thabitent, et que le tiers des pois- » sons et des oiseaux pris reviendrait au monastère. Cette dona- » tion fut approuvée et confirmée par Guy, comte de Poitiers et » duc d'Aquitaine, lors de la dédicace de l'église Saint-Martin, » construite à Aix par monseigneur Hugues , abbé , comme les 1 chartes conservées à Aix en témoignent. »

Après avoir cité les témoins de cet acte dans des termes qu'il emprunte évidemment à la charte de donation , l'auteur passe à la description de l'îlot où il paraît avoir passé tout au moins quelque temps de sa vie : « Cette île, toute petite et presque reliée à la » terre, n'a d'autre population que les moines de Cluny et leurs » gens. Elle est boisée et riche en vignes ; elle fournit, tant à ses » habitants qu'à ceux qui vont et reviennent, du poisson de mer,

V de la volaille, des fruits de diverse nature. Elle est située entre » le pays d'Aunis et l'île d'Oleron, à l'endroit môme où la rivière If de Charente se jette dans la mer sous les murs du château de » Soubise. A l'est, elle regarde Châtel-Aillon, presque détruit et

cium permissione , ea vero condicionis interposicione qaod de captura piscium Bive de captura avium tercia pars monachis restituatur. Hoc donum Wido cornes Pictavorum duzque Âquitaniorum ad dedicacionem basilice Sanctl Martini que in Âjas constructa est a domno Hugone abbate invitatus concessit , laudavit et confirmavit, ut carte que in Ayas recondite sunt testantur , teste (ne) Wiilelmo Engolismensium episcopo, abbate Sancti Johannis Babtiste, Ademaro Lemovicensium abbate, lideberto abbate Sancti Michaeiis, ceterisque fratribus [et] baronibus qui ibi aderant anno incarnacîonis Domini Nostri Jbesu Ghristi millesimo LXX"® VII"* , Rome Aiexandro II pontificante , Phiiippo rege in Francia régnante. Prefata insula admodum parva pêne terre contigua est* Habitator nulius in ea prêter monachos Cluniacenses cum famiiia sua. Insula hec nemorosa vineis habundat , pisces marlnos, altilia frustusque diversi generis non solam habitantibus in ea , set eciam euntibus et redeuntibus subniinistrat. Est autem posita inter territorium Alniense et insulam Oleronis in loco ubi Charenta fluvius oceano conjungitur circa casteilum quod Subisia vocatur. Habet ab Oriente Castrum Julti supra mare positum , pêne ad nichiium redactum , quod ab eadem insula duobus miliariis abest. Habet ab occidente Castrum Oleronis quod ab eadem VI (81 , r<* 2) miliariis abest. Habet ab Austro Xantonensem civitatem cum nonnuUis appendiciis suis. Habet ab Aquilone Vicum mirabilem de novo conslructum qui Rochella nuncupatur ; et quia ibl portus aptus est per mare navigantibus , de diversis regionibus multitudo na- Vium causa negociacionls de die in diem advenit. Abest autem ab eadem insula

VI miliariis per mare. »

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» situé sur la mer à uno distance de deux milles; à Touest, six » milles la séparent de la ville d'Oleron; au sud, elle est en face » de Saintes et de terres qui en dépendent (?) ; du côté du nord » enfin, elle est tournée vers un bourg très-important et récem- » ment construit, le bourg de La Rochelle. Le port commode que » La Rochelle offre aux marins y attire chaque jour, de toutes » sortes de pays, une quantité de vaisseaux marchands. La mer » s'étend entre elle et File dont nous parlons sur une longueur de » six milles. »

La mention faite par Richard des documents conservés à File d' Aix , le soin qu'il met à décrire ce petit rocher, bien peu iùtéressant pour un homme qui n*y eût pas vécu, donnent à penser qu'il y fut moine, ou que tout ou moins il séjourna dans les environs. Il connaissait fort bien tout le pays que Ton pouvait dé-^^ couvrir depuis le prieuré d' Aix, et voici dans quels termes il mentionne rîle de Ré : « Cette île, placée à un mille du continent, » fait face au bois de Foui*as et au bras de mer qui s'étend jus- » qu'à l'entrée de La Rochelle. Oç y trouve une église paroissiale » fondée en l'honneur de saint Martin (1). » Dans un autre écrit, il donne sur Ghâtel-Âillon et Lisleau, localités situées au sud de La Rochelle, des détails trop spéciaux pour que nous ne reconnaissions pas en lui un habitant du pays où ces endroits se trouvent (2). En racontant l'expulsion de Raoul de LaFaye , gouverneur d'Aquitaine, il s'écrie : « Vos exultationis ab insula Oleronis audita est (3), vox gaudii et tremoris a Rupella; » il rapporte enfin une révolte de La Rochelle à laquelle il paraît prendre le plus vif intérêt (4).

Richard mentionne encore dans sa chronique la fondation de l'église de Sablonceaux en Saintonge (5). Il décrit le monastère de Nanteuil-en-Valléë, situé au sud de Charroux (6). La. localité

(1) Christine 1911, fol. 91 recto : « ... insula quedam nomine Re. Insula hec miliario uno a continenti terra sejuncta habet in fronte nemus Furiacense , et linguam maris patentem usque ad introltum Rochelle proiatam. In hac insula est quedam parrochialis ecclesia in honore[m] Sanctl Martini fundata. »

(2) Bqt. XII , p. 418 : Chatel-Aillon (Gassini , 13. E), sur le bord de la mer , au sud de la Rochelle ; entre les deux, Lisleau, tout près d'Angoulin.

(3) Ibtd., p. 420.

(4) JMd., p. 420-421.

(5) Deuxième rédaction, Muratori , Antiquitata , tome IV, colonne 1102 : « Consilio domni Gaufridi tune temporis Burdegalensis archiepiscopi, primique sedificatoris ecclesiae Sabiuncellensis » (Sablonceaux, Charente-Inférieure, ar* Saintes, canton Saujon).

(6) 3* réd., à la fln, voir le chapitre consacré à ce dernier remaniement;

la plus éloignée de TÂunis sur laquelle il donne quelques renseignements est Sarlat; mais, d'après son langage, il n'est pas probable qu'il ait par lui-même connu cette ville.

Par une coïncidence qui n'est peut-être pas fortuite, le ms. latin 5014 de la Bibliothèque nationale, qui appartint à Richard, est enveloppé dans une charte relative à Saint-Etienne-de-la-Cigogne, village du bas Poitou , situé au sud de Niort , et à peu près à michemin entre Châtel-Aillon et Charroux. Ce manuscrit pourrait bien avoir été conservé, après la mort de Richard, soit au prieuré de rîle d'Aix, soit dans quelque autre localité du Poitou.

De tout ce qui précède, il résulte que Richard a vécu dans TAunis, et peut-être à l'île d'Aix; nous ne savons pas s'il a jamais habité Cluny ; sous ce rapport , le seul passage où il donne sur cette abbaye des détails qui pourraient venir d'un témoin oculaire n'est pas concluant (1) : « Multum eam dilatavit in auro, in ar« » gento , et in aliis rébus , ut testantur hii qui viderunt et audie^ » runt. Hoc testatur vas aureum lapidibus preciosis adornatum, » quod pendet super majus altare, ubi corpus Domini jugiter » conservatur. Testantur et hoc domus lapidée cum duabus ca- » pellis , quas infra claustra ipsius monasterii miro ordine collo- » cavit. » Si l'auteur avait pendant un temps plus ou moins long été moine à Cluny, les détails d'histoire contemporaine relatifs au pays environnant et la description de ce pays tiendraient sans doute quelque place dans sa chronique, ce qui n'est pas.

S'il n'est pas certain que Richard ait connu la Bourgogne , il paraît bien établi qu'il fit un voyage en Angleterre , ou , pour mieux dire, ce fait est incontestable si l'on admet que les poésies récemment retrouvées et attribuées à notre historien sont en réalité son œuvre (2). On sait que la première de ces pièces raconte, sans d'ailleurs indiquer ni la date , ni les lieux de départ et d'arrivée, une traversée de France en Angleterre ; la seconde contient un éloge de l'Angleterre; la troisième un éloge de Londres; la quatrième est le portrait d'un prélat nommé Henri, né en France, et de grande famille :

IstiUâ iste Idci priôr olim rite peregit

Omne prioris opus , gessit honoris onud.

Henricus nomen, genus altum, Gallia nutrix

(1) Dons faits par Henri de Winchester à l'abbaye de Cluny : Christ. 1911, fol. 91, et latin 17556, p. 499.

(2) Pour tout ce qui concerne ces poésies, voir la fin du chapitre II.

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Ecclesia grandi loca plenius ista beavit , Eccieslam monacis , hos ope , se meritis (t). •

L'éditeur, M. Wattenbach, a reconnu dans ce personnage Tévêque Henri de Winchester, frère d'Etienne de Blois.

On sait que Henri de Blois, moine de Clnny, devint, en 1126, abbé de Glastonbury, et que, du mois d'octobre 1129 au 8 août 1171, il joignit à cette dignité celle d'évôque de Winchester. Robert dç Torigny nous apprend qu'en 1143 , après la mort d'Innocent II, il se rendit à Rome, et il nous le montre assistant, en décembre 1154, au couronnement de Henri IL En admettant l'hypothèse fort vraisemblable qu'il est réellement question de lui dans les vers Je Richard , et en s'abstenant de traduire le jeu de mots auquel l'auteur se livre sur le terme de « prier, » on pourra donner de ces vers la traduction suivante : « Le chef de ce lieu remplit autrefois toutes les fonctions de prieur, et en porta la charge. Il s'appelle Henri , est de noble race , et Français. » Il résulterait de ce passage que Richard fut à Winchester, ou bien encore à Glastonbury, entre 1126 ou 1129 et 1155, époque à laquelle Henri quitta l'Angleterre. Peut-être est-il possible d'arriver sur ce point à une conclusion plus précise. La 6® pièce publiée par M. Wattenbach, due évidemment à l'auteur des précédentes , parle d'un pasteur qui retrouve son Eglise au retour de Rome. Ne serait-il pas encore ici question de l'abbé de Glastonbury, parti pour Rome en 1143? En ce cas, le voyage de Richard en Angleterre ne pourrait être ni antérieur à 1143, ni postérieur à 1154, époque à laquelle Henri résidait en Angleterre. Rien dans les vers n'est contraire à cette supposition :

Exhibet una dies duo gaudia » quand o vicissim

Grez de pastore , de gregc pastor ovat.

Pastor ovat quod tam féliciter, auspice Christo,

Romam, papam, nunc, ivit» adivit, adest, Queni non detinuit, superavit, terruit, ussit,

Accola prœdo, labor, semita prava, calor ; Prosperitas cum quo pariter pergente profecta ,

Gum redeuQte redit

Quoi qu'il en soit, Richard passa la mer, et le récit de sa traversée est bien un des plus lamentables qui puissent se trouver : « Ce qui m'empêchait de m'embarquer, » dit-il, « c'était une raison

(1) Neues Arehiv der Gesellschaft fur altère Deutsche Geschichtskunde , pages 602-603.

bien impérieuse, la crainte de la mort (1). » Il monta pourtant; mais ce qu'il dit de son épouvante à la vue des vagues, à l'ouïe des craquements que faisait le navire, n'est pas fait pour nous donner de son caractère une idée bien avantageuse : « Le vaisseau » gémissait sous des coups redoublés, et l'on eût dit que la coque » entière allait se disloquer... Grand Dieu! quelle longue jour- » née ! Combien la mort me paraissait proche et la terre loin- » taine (2) ! » Arrivés en vue de la côte, tous les passagers à bord discutaient sur le nom des ports que l'on commençait à voir; Richard ne s'en tourmentait guère : « Quand on a peur de l'eau , on » désire la terre, quelle qu'elle soit, sans préférence pour aucun rivage (3). » Il est vrai qu'à son épouvante s'étaient jointes des souffrances dont le pauvre moine semble avoir conservé un bien mauvais souvenir :

Permovit cerebrum premoti vis elemeati ; Exegit stomachum nausea crebra nimis.

Une fois à terre il fut bien vite remis de toutes ses tribulations ; il faut l'entendre célébrer l'Angleterre , les Anglais , la ville de Londres, et passer la dernière heure d'une de ses journées de voyage à décrire les marées de la Tamise (4) :

Tamensis fluvius mûris allabitur, inde

In mare fert duicls defluus amnis aquas.

Fit maris exorsus, qui dum fluvialibus undis

Obviât, hospitibus morigcratur aquis.

Fluminis unda fugax, scandons ex inferiori ,

Ad superas partes impetuosa redit.

Si mare detumuit seseque coêrcuit aestus»

Mox redit ut currat unda futura mare.

Civiles ocuios remoratur flumen aberrans,

(1) L. c. pages 600-601.

.... conscendere me prohibebat Imperiosa satis causa, timere mori.

Et gemuit crebris ictibus icta satis ; Tota videbatur laterum compago resolvi.

Magne Deus ! quam magna dies, quam longa diseta , Quamque videbatur mors prope, terra procul t

(3) Velle solet quodcumque solum quem territat unda,

Nec magis hoc iiio littore iittus amat.

(4) Pièce UI.

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