GERARD DE NERVAL XXI
visionnaire est amplement contre-balancée par des études d'une réalité parfaite, telles que celles sur Spifame, Restif de la Bretonne, la plus complète, la mieux comprise que l'on ait faite sur ce Balzac du coin de la borne, étude qui a tout l'intérêt du roman le mieux conduit. Sylvie, l'œuvre la plus récente de l'écrivain, nous semble un morceau tout à fait irréprochable ; ce sont des souvenirs d'enfance ressaisis à travers ce gracieux paysage d'Ermenonville, sur les sentiers fleuris, le long des rives du lac, au milieu des brumes légères colorées en rose par les rougeurs du matin; une idylle des environs de Paris, mais si pure, si fraîche, si parfumée, si humide de rosée, que l'on pense involontairement à Daphnis et Chloé, à Paul et Virginie, à ces chastes couples d'amants qui baignent leurs pieds blancs dans les fontaines ou restent assis sur les mousses aux lisières des forêts d'Arcadie ; on dirait un marbre grec légèrement teinté de pastel aux joues et aux lèvres par un caprice du sculpteur.
Nous n'avons pas la place pour analyser le Chariot d'enfant, drame étrange traduit du roi Soudraka, le poète aux oreilles d'éléphant, que Gérard lit avec Méry, si expert dans les choses de l'Inde, que personne n'a jamais voulu croire qu'il n'y fût point allé. Gérard prétendait que Méry n'était qu'un ancien mouni de Bénarès, faisant son cinquième avatar dans la peau d'un Marseillais. Cette idée de la continuation des types à travers diverses formes s'accuse clairement dans le beau drame de l 'Imagier de Harlem, dont les personnages semblent avoir existé de tout temps et se prolonger en ondulations toujours plus grandes vers l'océan des âges. Aspasie y figure en plein moyen âge, comme Hélène paraît dans le donjon féodal du Second Faust de Goethe.
Dans la dernière partie de son Voyage en Orient, Gérard — après avoir mis en pension, chez madame Cariés, Zeynab, l'es-
clave couleur d'or aux cheveux bleus et à la poitrine tatouée de soleils, dont il était si embarrassé, qu'il voulait nous en faire cadeau, sachant nos idées turques à l'endroit des femmes, — partit de Beyrouth et se dirigea vers ce Liban où croissent les cèdres qui fournissaient des poutres au temple et au palais de Salomon, où dans les grottes semble se tordre encore le dragon que transperça de sa lance monsieur saint Georges, le bon chevalier, et où l'on croit entendre Vénus pleurer sur le corps d'Adonis. Il visita les châteaux des chefs druses et maronites, semblables à des burgs du xme siècle. Ce n'était pas seulement l'amour du pittoresque et de la couleur locale qui l'entraînait dans ces hautes et sauvages montagnes, c'était aussi le désir de se renseigner sur la doctrine secrète des Druses, religion étrange, la seule qui ne se recrute pas, qui n'admette pas de néophyte, car on est Druse de toute éternité et l'on ne saurait le devenir. Sans être bien nettement d'aucune religion, Gérard avait la curiosité et le respect de toutes , même de celles qui sont tombées. S'il était poli pour Jéhovah et pour Allah, il avait de bonnes paroles pour Jupiter et les autres Olympiens, « car, disait-il, on ne sait pas ce qui peut arriver. » Un jour, à la place Royale, debout devant la grande cheminée du salon de Victor Hugo, Gérard dissertait sur son sujet favori, mélangeant les paradis et les enfers des différents cultes avec une impartialité telle, qu'un des assistants lui dit : « Mais, Gérard, vous n'avez aucune religion! » Il toisa dédaigneusement l'interlocuteur, et, fixant sur lui ses yeux gris étoiles d'une scintillation étrange : « Moi, pas de religion? J'en ai dix-sept... au moins. » On pense bien qu'une pareille profession de foi termina la discussion. Personne dans l'assemblée ne pouvait déployer un tel luxe de croyances.
La religion des Druses est la dernière révélée. Son dieu Hakem, dont le nom mystique est Albar, se manifesta à lui-