GERARD DE NERVAL VII
lui fut pas donné de montrer aux feux de la rampe sa ligure teintée de jus de réglisse comme celle d'Othello.
Dès cette époque, Gérard commençait à rouler dans son esprit deux grands drames, l'un moderne, philosophique, l'autre oriental, biblique et social.
Le personnage principal du drame moderne était un médecin ambitieux qui dans son art trouvait de terribles ressources pour arriver à ses fins. C'était une sorte de Borgia en habit noir et en cravate blanche, et, en outre, un assassin scientifique comme Eugène Aram, qui sacrifiait des victimes à l'éclaircissement de quelque point obscur de son art. Il avait aimé, étant pauvre, une femme qui l'avait repoussé, et, à la scène de séparation, résolu à devenir riche, il lui disait cette phrase restée dans notre mémoire : « Cet or, comment vous le faut-il ? taché de sang ou taché de boue ? » Cette pièce, pleine de scènes remarquables, a-t-elle jamais été finie ? Nous n'en connaissons que des fragments et le scénario que nous raconta Gérard, qui essayait volontiers ses idées dans la causerie, et, pour cetusage? on peut dire qu'il ne regardait pas beaucoup au choix de l'auditeur. I! parlait devant le premier venu, comme il eût fait devant Victor Hugo, Sainte-Beuve ou Balzac. Il éprouvait le besoin d'ébaucher sa pensée avant de l'écrire, et d'en faire l'épreuve sur un être quelconque, même in anima vili.
Le second drame était la Reine de Saba. On ne saurait imaginer ce que Gérard lut de livres, prit de notes et de renseignements pour celte pièce. La Bible, le Talmud, Sanchoniathon, Bérose, Hermès, George le Syncelle, toute la bibliothèque orientale de d'Herbelot y passèrent; tout fut consulté, jusqu'à l'histoire des soixante-dix rois préadamites et à la biographie de la dive Lilith, première femme d'Adam, pour bien prendre la couleur locale du sujet. Tout ce que les poètes persans ont raconté de Hudhad, l'oiseau merveilleux, Gérard le savait, et