GERARD DE NERVAL IX
que l'ami de la Fée aux miettes, Gérard ne trouva pas la mandragore qui chante, et un vaisseau à la poupe dorée, aux huit mâts gréés de voiles de pourpre et de cordages d« soie, ne vint pas le prendre chez le docteur Blanche pour le mener vers la mystérieuse Ophir, où l'attendait la belle reine, objet de son amour.
Malgré tous ces travaux, Gérard n'était pas connu hors du cercle littéraire où on l'estimait à sa juste valeur ; car, malgré l'envie dont on les accuse, les virtuoses de chaque art apprécient très-bien la force respective de leurs confrères et les mettent à leur vraie place. A une époque où chacun aurait voulu marcher dans les rues précédé par les clairons de la Renommée, sur un char d'or à quatre chevaux blancs, pour mieux attirer les regards de la foule, Gérard cherchait l'ombre avec le soin que les autres mettaient à chercher la lumière. Nature choisie et délicate, talent fin et discret, il aimait à s'envelopper de mystère. Les journaux les moins lus étaient ceux qu'il préférait pour y insérer des articles signés d'initiales imaginaires ou de pseudonymes bientôt renouvelés, dès que l'imagination charmante et le style pur et limpide de ces travaux en avaient trahi l'auteur aux yeux attentifs. Comme Henri Beyle, mais sans aucune ironie, Gérard semblait prendre plaisir à s'absenter de lui-même, à disparaître de son œuvre, à dérouter le lecteur. Que d'efforts il a faits pour rester inconnu! Fritz Aloysius Block lui ont servi tour à tour de masque, et pourtant il lui fallut plus tard accepter la réputation qu'il fuyait. Dissimuler plus longtemps eût été de l'affectation.
Cette conduite n'était nullement, nous pouvons l'affirmer, le résultat d'un calcul pour irriter la curiosité, c'était l'inspiration d'une conscience rare, d'un extrême respect de l'art. Quelque soin qu'il mît à ses travaux, il les trouvait encore trop imparfaits, trop éloignés de l'idéal ; et les marquer d'un cachet particulier lui eût semblé une vanité puérile.
Nous habitions alors impasse du Doyenné. Camille Rogier avait un appartement assez vaste, dans une vieille maison tout près d'une église en ruine, dont un reste de voûte faisait un assez bel effet au clair de lune, et dont les fenêtres donnaient sur des terrains vagues encombrés de pierres de taille entre lesquelles verdissaient les orties, et que la galerie du Louvre baignait de son ombre froide. Arsène Houssaye et Gérard demeuraient avec Camille et faisaient ménage commun. Nous occupions tout seul, dans la même rue, un petit logement où nous ne rentrions guère que la nuit; car nous passions les journées avec les camarades dans le grand salon de Rogier, vaste pièce aux boiseries tarabiscotées et ornées de rocaille, aux glaces d'un cristal louche surmontées d'impostes, aux étroites fenêtres vitrées de petits carreaux à la mode de l'autre siècle. Comme une ombre des marquises d'autrefois errait dans ce logis fantastique, avec un œil de poudre sur ses blonds cheveux et une rose-pompon à la main, cette jolie et délicate Cidalise, pastel sans cadre que devait effacer, au sortir du bal, un aigre souffle de bise. — Ce fut dans cet appartement qu'eut lieu cette fête où, selon le conseil de Gérard, les rafraîchissements furent remplacés par des fresques barbouillées sur les vieilles boiseries grises, au grand effroi du propriétaire, qui considérait les peintures comme des taches. Corot, Adolphe Leleux, Célestin Nanteuil, Camille Rogier, Lorentz, Théodore Chassériau, alors bien jeunes, exercèrent leurs brosses et improvisèrent des fantaisies chai mantes.
Rogier, qui dessinait de très-fines illustrations pour les Contes d'Hoffmann, et gagnait assez d'argent pour s'acheter des bottes à I'écuyère et des habits de velours nacarat, sur lesquels s'étalait sa magnifique barbe rousse, objet de notre envie, ayant à faire des dessins pour les Mille et une JSuits, partit en Orient, où il resta, et devint directeur des postes à Beyrouth