‹ Notice sur Gérard de NervalChapitre 6 sur 16 · GERARD DE NERVAL XI · texte numérisé non relu

GERARD DE NERVAL XI

Réduite à trois, l'association se transporta rue Saint-Germaindes-Prés. Nous faisions notre cuisine nous-mêmes. Arsène Houssaye excellait dans la panade; nous, dans la confection du macaroni. Gérard allait, avec l'aplomb le plus majestueux, chercher de la galantine, des saucisses ou des côtelettes de porc frais aux cornichons chez le charcutier voisin, car on s'imagine bien que notre livrée n'était pas nombreuse. Nous vivions ainsi de la façon la plus amicale, et ce sont les plus belles années de notre vie. Gérard, qui dormait très-peu, lisait fort avant dans la nuit, et il avait trouvé un singulier mode d'éclairage : il posait en équilibre sur sa tête un de ces larges chandeliers de cuivre qu'on appelle martinet, et la lueur se projetait sur les pages ouvertes; mais quelquefois le sommeil le gagnait et le chandelier tombait, au risque de mettre le feu au lit. Michel-Ange et Girodet peignaient nocturnement de la sorte avec des bougies sur la tête, comme les Turcs du Bourgeois gentilhomme.

Ce fut à peu près vers cette époque qu'on nous confia le feuilleton dramatique de la Presse, avec Gérard pour collaborateur. Nous signions G. -G. par imitation du J. J. des Débats; mais nous ne pesions pas à nous deux la monnaie de celui qu'on nommait déjà le prince des critiques. On trouverait sous cette double signature, facilement reconnaissables, les morceaux qui appartiennent en propre à Gérard. Nous étions d'humeur fort vagabonde, et chacun de nous venait tourner la meule du journal lorsque l'autre, emporté par son instinct voyageur, parcourait l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie ou l'Afrique. Fraternelle alternative que Gérard comparait à celle des Dioscures, dont l'un paraît quand l'autre s'en va. Hélas! il est parti pour ne plus revenir.

Mais bientôt ce travail à heure fixe, bien qu'allégé par la collaboration et de nombreuses vacances, lui devint insupportable,

et nous dûmes continuer seul la fastidieuse besogne d'analyser les vaudevilles et les mélodrames.

On s'est attendri fort mal à propos sur la misère de Gérard, et l'on a voulu y voir une des causes de sa triste fin. Les journaux lui furent toujours ouverts et chaque article qu'il présentait à un directeur était le bienvenu. Les ressources, que l'époque offrait aux écrivains étaient à sa disposition, et sa connaissance de l'allemand, lorsqu'il n'était pas en train d'inventer, lui fournissait un facile moyen de travail. Il était juste aussi riche ou, si l'on veut, aussi pauvre que nous. Il fit même, vers ce temps-là, un petit héritage d'une quarantaine de mille francs qui dora les commencements de sa carrière, et lui permit l'accomplissement de quelque fantaisie, par exemple la fondation d'un journal, le Monde théâtral^ dont le but était de faire valoir une actrice dans laquelle il croyait avoir trouvé la réalisation de son idéal. Au reste, l'argent était son moindre souci. Jamais l'amour de l'or, qui cause aujourd'hui tant de fièvres malsaines, ne troubla cette âme pure et vraiment antique. La richesse lui semblait un embarras, et, comme Diogène voyant un jeune berger puiser de l'eau dans sa main, il eût volontiers rejeté sa coupe inutile. Mais ne croyez pas, d'après cela, à un bohème, à un cynique ; personne n'eut des manières plus polies, un ton meilleur, un langage plus réscvé, et ne se montra plus parfait gentleman. Seulement, les louis lui causaient une sorte de malaise et semblaient lui brûler les mains ; il ne redevenait tranquille qu'à la dernière pièce de cinq francs.

Nous avons tout à l'heure touché en passant un point délicat de la vie de Gérard sur lequel, malgré son amitié pour nous, il ne s'expliqua jamais formellement; car c'était une âme discrète et pudique, rougissant comme Psyché, et, à la moindre approche de l'Amour, se renfermant sous ses voiles. Nous voulons parler de sa passion pour une cantatrice célèbre alors

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