GERARD DE NERVAL XIII
dont nous tairons le nom, puisque son adorateur ne l'a jamais écrit. Cette passion très-réelle a passé pour chimérique. Beaucoup d'entre nous en ont douté, car Gérard était un étrange amoureux. Nous l'avions parfois doucement raillé sur ses caprices soudains à l'endroit de femmes aperçues de loin et dont il évitait même de se rapprocher, pour ne pas détruire son illusion, disait-il. Le reproche lui était resté sur le cœur, et, dans son Voyage en Orient, il semble y répondre par ces lignes, auxquelles sa fin douloureuse prête une signification sinistre :
« J'ai entendu des gens graves plaisanter sur l'amour que l'on conçoit pour des actrices, pour des reines, pour des femmes poètes, pour tout ce qui, selon eux, agite l'imagination plus que le cœur : et pourtant, avec de si folles amours, on aboutit au délire, à la mort ou à des sacrifices inouïs de temps, de fortune ou d'intelligence. Ah! je crois être amoureux? ah 1 je crois être malade, n'est-ce pas? Mais, si je crois l'être, je le suis. »
Lorsque cette passion l'envahit soudainement et s'empara pour jamais de son âme, de son intelligence et de sa volonté, car œ le coup de foudre » dont on a fait tant de railleries est un effet de l'amour plus fréquent qu'on ne le pense, Gérard de Nerval, franchissant en idée toutes les phases intermédiaires d'une liaison qui n'était même pas commencée, car il n'avait pas encore adressé la parole à l'objet de sa flamme, regarda son désir comme accompli déjà et se mit à chercher dans les magasins de bric-à-brac un lit magnifique et digne de ces amours imaginaires ; il en trouva un du temps de la renaissance portant dans ses sculptures vraies ou fausses la salamandre de François Ier, qu'il fit restaurer à grands frais et monter sur une estrade que devait recouvrir un splendide lapis. Ce lit monumental, qui embarrassait beaucoup la vie nomade de Gé-
rard, resta longtemps chez nous, car nous possédions seul une chambre assez vaste pour qu'il y pût tenir. Nous devions nous éclipser au moment solennel ; mais la divinité pour laquelle ce temple avait été bâti n'y descendit jamais. Balzac admirait beaucoup cet élan sublime d'imagination qui supprimait la réalité et arrivait droit à sa chimère sans tenir compte du temps ni des obstacles. Ce n'était pas chez Gérard fatuité, certitude du triomphe, confiance outrée en ses moyens de séduction ; personne ne fut plus humble, plus timide, moins ravi de soi-même; c'était la force de projection du rêve, cette puissance de créer hors du temps et du possible, une vision presque palpable, pour ainsi dire, et qui devait fatalement aboutir à l'hallucination maladive.
En ces jours d'excentricité littéraire, parmi les originalités, les paroxysmes et les outrances volontaires ou involontaires, il était bien difficile de paraître extravagant; toute folie semblait plausible, et le plus sage d'entre nous eût paru digne des Petites-Maisons. Le plaisir de contrarier les philistins nous poussait, comme les étudiants allemands, à des bizarreries concertées du goût le plus douteux. Il y avait longtemps, sans doute, que l'équilibre mental était dérangé chez Gérard avant qu'aucun de nous s'en fût aperçu. Gela était d'autant plus difficile à deviner, que jamais style ne fut plus clai1', plus limpide, plus raisonnable, en un mot, que celui de Gérard; même lorsque la maladie eut atteint incontestablement son cerveau, il conserva intactes toutes les qualités de son intelligence. Aucune faute, aucune erreur, aucune incorrection ne trahit le désordre de ses facultés intellectuelles. Jusqu'au bout, il resta impeccable.
Probablement, quand il se sentait plus exalté que de coutume, il faisait quelque petit voyage où la solitude, l'air frais des champs et les distractions de la route lui rendaient le