‹ Notice sur Gérard de NervalChapitre 8 sur 16 · GÉRARD DE NERVAL XV · texte numérisé non relu

GÉRARD DE NERVAL XV

calme. Il put ainsi cacher longtemps un état que nul ne soupçonnait. Quelques propos étranges nous faisaient bien ouvrir de grands, yeux ; mais il les expliquait d'une façon si ingénieuse, si savante et si profonde, que notre admiration pour lui en augmentait. Il eût fallu, du reste, de terribles paradoxes pour nous étonner. Cependant, il est certain que, dès lors, comme le %ase de cristal qui a inspiré à Sully-Prudhomme une si charmante pièce de vers, le cœur de Gérard avait reçu d'un coup d'éventail cette invisible fêlure par où s'écoulent l'âme et la raison d'un homme. L'histoire de ses amours resta toujours obscure ; il fonda un journal, il fit des pièces pour se rapprocher de son idole, il écrivit des lettres passionnées et charmantes qu'il mit sans doute à la poste dans sa poche, car celle à qui elles s'adressaient en eût été touchée. Déclara-t-il jamais formellement son amour? Nous l'ignorons. Mais, dans sa nouvelle d' Aurélie, qui est comme une sorte d'histoire voilée de sa passion, il semble s'accuser d'un tort imaginaire ou réel qui lui aurait valu les rigueurs méritées de l'objet adoré. A la séparation dans cette vie s'ajoute la séparation dans l'autre. Croyant se soustraire à l'obsession d'un trop cher souvenir, il a brûlé les lettres et les frêles reliques d'amour laissées par Aurélie après sa mort, et cet holocauste réduit en cendres ses espérances de réunion extra-mondaine. Jamais il ne reverra l'uniquement aimée. Cette idée le pousse au plus sombre et au plus morne désespoir.

Dans le temps où tout lui souriait encore, il nous avait prié de faire des sonnets en l'honneur de sa maîtresse. Il trouvait que cela sentait son Valois d'avoir un Ronsard rimant sur le thème donné et pour le compte de son maître. Nous nous prêtions volontiers à cette fantaisie à laquelle de plus grands poètes que nous ont obéi autrefois. Il nous commanda aussi un portrait de la dame de ses pensées, qui fut inséré dans les Belles

Femmes de Paris, une publication que dirigeait Alphonse Esquiros. Nous étions bien loin de prévoir quelles tristes conséquences devait avoir cet amour qui nous semblait un peu chimérique, et tout d'imagination.

Mais bientôt les bizarreries s'accusèrent davantage, et il devenait parfois difficile de les excuser, car elles sortaient du domaine de la pensée pour entrer dans le domaine de l'action. Des soins éclairés devinrent nécessaires, à la grande indignation de Gérard, car il ne concevait pas que des médecins s'occupassent de lui parce qu'il s'était promené dans le Palais-Royal, traînant un homard en vie au bout d'une faveur bleue. « En quoi, disait-il, un homard est-il plus ridicule qu'un chien, qu'un chat, qu'une gazelle, qu'un lion ou toute autre béte dont on se fait suivre? J'ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n'aboient pas et n'avalent pas la monade des gens comme les chiens, si antipathiques à Gœthe, lequel pourtant n'était pas fou. » Et mille autres raisons plus ingénieuses les unes que les autres.

L'accès passé, il rentrait dans la pleine possession de luimême, et racontait, avec une éloquence et une poésie merveilleuses, ce qu'il avait vu dans ces hallucinations, mille fois supérieures aux fantasmagories du hachich et de l'opium. Il est bien regrettable qu'un sténographe n'ait pas reproduit ces étonnants récits, qu'on eût pris plutôt pour les rêves cosmogoniques d'un dieu ivre de nectar que pour les confessions et les réminiscences du délire.

Nous l'avons déjà dit et nous ne saurions trop le redire, quel que fût l'état d'esprit où il se trouvait, jamais son sens littéraire ne fut altéré. A cette époque que nous venons d'indiquer se rapporte une suite de sonnets mystagogiques qu'il fit paraître plus tard sous le titre de Vers dorés, et dont l'obscurité s'illumine de soudains éclairs comme une idole constellée d'escar

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